Non, la terre n'est pas couverte d'arbres, de pierres,
de fleuves : elle est couverte d'hommes.
Si les meilleurs sont enfermés dans un long supplice,
s'il n'y a plus que le mensonge qui se montre, chamarré
de fausses prairies,
si quelqu'un te dit : " Admire le soleil !"- et tu
ne vois que le miroitement de la boue, ou bien : " fais
ton devoir ! " - et on te tend un couteau pour égorger
ta mère et ton frère,
alors tous les arbres sont abattus, les pierres noircissent
et s'effritent, les fleuves sont des cloaques
infâmes.
Tu ne peux plus avancer, tu n'oses plus regarder
ni entendre. Méfie-toi du mouvement des feuilles :
de patients imposteurs les agitent pour te perdre .
dans le bourdonnement touffu de la batteuse, un
monstre caché guette le grain. Tu te détournes avec
horreur.
Brusquement, un jour d'été, les démons ôteront
leur masque et, désignant vingt millions de cadavres
alignés, éclateront de rire : " Hein ! quelle bonne
farce ! "
Aussitôt, les vrais hommes remonteront au grand
jour. Même ceux qui sont morts. Ils parleront droit
et juste, à haute voix. Alors il y aura de nouveau
des arbres, des pierres, des fleuves.
Tu longeras un mur : il te répondra gentiment.
Tu prendras une branche, elle te dira "Je t'aime",
tu pourras la serrer sur ton cœur.

 

 

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