Au crépuscule, près du fleuve Issil

Dans le quartier populaire où je marchais maintenant, je croisai une fabuleuse image d'hommes pour la plupart anciens, vêtus de djellabas savantes, de capuchons protecteurs des frimas de l'Atlas dont le vent amenait le froid glacé des neiges. Ils étaient là, sur le trottoir, en prière ou assis sur des nattes posées sur la chaussée, et ces visages remplis de caractère, ces vêtements sombres que le jour n'éclairait plus, ces barbes descendant en cascade, en boucles et en lacets, d'autres très blanches, pointées vers le sol quand ils piquaient vers la terre pour discuter avec Dieu ou poursuivre leurs psalmodie, cette fresque gigantesque dans la nuit déjà sombre mais neuve, chargée encore du jour qui passait, de ses événements, de sa vie, ce tableau de trente mètres de long, plus long que les peintures les plus vastes du musée du Louvre, de Florence ou de Rome, ce tableau de plusieurs dizaines de mètres que l'on aurait détaché du ciel et de la terre, découpé du vif de la vie pour le poser naturellement devant les yeux et le contempler, représentait l'image même d'un chef-d'œuvre humain sans pareil, car cette fois, plus loin que toute peinture aussi grand que soit l'artiste, les personnages pouvaient aller et venir, sortir de la scène sans que nos yeux les quittassent, et ce tableau s'assemblait et se désassemblait encore et encore, y compris demain soir quand ils reviendraient jouer cette scène à l'heure de la prière, jusqu'à ce qu'un jour ils oublient ces heures de prière et s'assemblent pour un tableau nouveau mais renouant avec le primitif de l'assemblée d'un village où les hommes seulement, cette fois, figureraient des dieux.

 

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CHARLES VERSINI

 

 

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Oeuvre Eugène Delacroix