11 di nuvembre, 
So`falate e castagne...
Salut mes frères...

Je me souviens de vous…
Dans les tranchées, les traces de vos pas se mélangeaient aux miennes. 
Nous étions blancs de froid, nous étions noirs de peur et nous cherchions courage au bout de nos sourires pour réchauffer nos cœurs.
Moi, je suis tombé ici. 
Ici juste à vos pieds, à pieds entremêlés, dans la boue de la Somme, au bout d'un jour de mai, le mai de mon enfance, le mai des transhumances.
Je venais de Niolu. Le Niolu lointain.
Il ne reste de moi qu'une petite croix.
Une petite et blanche où jamais un des miens n'est venu se pencher, n'est venu y pleurer, n'est venu me parler. 
C'était très loin ici. Oui, vraiment très loin…Juste au bout de l’enfer…Très loin vraiment. Très loin.
Et je suis toujours seul….
Ah! Oui, tu as raison mon frère, j'allais les oublier, il y a les oiseaux.
Eux viennent au matin, même sous les frimas.
Ils chantent, ils chantent et chantent encore, ils sont espiègles aussi... Ils nous chantent la vie...
Ils ont la même voix, ils manient bien la langue comme ceux de là bas. 
Nos oiseaux se ressemblent. On se croirait chez nous.
Mais? Chez nous? C'est ici?...et je crois pour longtemps. D’ailleurs… nous n'avons pas, nous n'avons plus d'ailleurs.
Et puis vient aussi le …enfin l’homme à tout faire. Il s’appelle Bachir.
Il vient tous les matins son râteau à la main. Son grand père dort à coté. Juste à coté de moi. Enfin, presque à coté mais de l’autre coté. Un mur nous sépare. Allez savoir pourquoi ?
Au front nous vivions ensemble, dans la même tranchée.
Ici, sont deux tranchées, la tienne et puis la mienne. Allez savoir pourquoi ensemble sous les bombes, séparés dans la tombe. UN mur nous sépare. Comprenne qui pourra ! 
Bachir… entretient et ratisse et chantonne et parle aux oiseaux et il s’adresse aux croix et aux croissants de lune et sur les pierres tombales, toutes en répétition, il nous apprend à lire.
On m'appelait Antoniu, Antoine...Aujourd'hui c'est ma fête... 
Au fond de ma tranchée, ma tranchée éternelle, je rêve du village, celui où je suis né et où, ma mère, au bout d'un chapelet, a dû pleurer beaucoup, pleurer et sangloter. Et beaucoup m’appeler…en implorant le ciel.
Moi, souvent, je l’appelle et dans toutes les langues que le front m’a apprises, sorties du fond de gorges qui vomissaient du sang, dans des cris de douleur souvent gorgés de peur, de peur et d’épouvante, d’épouvante aux abois au bout de bras tendus…qui n’embrassaient rien que des entrailles ouvertes, humides, chaudes et ruisselantes et bien dégoulinantes….de merdes et de sang…
Maman, Youmà, Man, Mamma,...O Mà!
O Mà?
Je vous salue mes frères.
Vous, vous veniez de très loin, de l'Afrique et d’Asie et d'ailleurs, et nous riions ensemble quand Berta se taisait. Parfois. Juste un instant. Il est véritablement vrai que le silence est d’or…
Je vous salue mes grands.
Nous étions de vrais frères. Nous étions de vrais braves... 
C'est ce qu''ILS nous disaient pour nous encourager à monter au charnier...défendre les ’intérêts’ qu’ils ne partageaient pas. Qui n’étaient pas les nôtres. 
Nous n’avions pas d’usines.
Nous n’avions pas de banques. 
Juste un petit troupeau qui donnait du lait chaud pour vivre au quotidien…
On est tombés ici…On est morts pour rien.
Nous étions de vrais frères, des frères assurément, de vrais frères de sang. 
De ce sang rouge qui, ici, a bien coulé et puis s'est répandu....
Coulé, nourri et bien fertilisé.... La Terre. . 
La terre, cette terre, que nos enfants, les miens, les nôtres, les pieds dans des sabots, ont le droit de fouler.
La Terre, cette Terre que nos enfants s’ils veulent ont droit de labourer.
Ils sont chez eux ici.
Moi, je n’ai pas eu d’enfant. J’étais encore trop jeune. J’étais juste un enfant qui rêvait de tendresse, qui rêvait de caresses et de bises au coucher.
Je n’ai pas eu d’enfants, mais ma sœur en a eu. Et puis mon frère aussi…Mon petit frère à moi…qui privé de ma main, a dû se sentir seul.
Salut mes frères. 
Nos enfants…Oui ! Car les vôtres je veux bien les faire miens… ils sont de ce pays. 
Ils sont cousins de sang.
Nous étions de vrais frères. Nous partagions le « Peu ».
Oghje hè Sant’Antone. 
Là-bas les cloches sonnent.
Leur son vient jusqu’à moi entremêlé de voix, de voix de Muézins et de bruits de Tamtams et le chant des Paghjelle profanes…
C’est la fête partout…
Aujourd’hui, là-bas, chez moi, oui, mais est-ce encore chez moi ? Je n’y connais personne. Pardon, plus personne, ils sont tous partis. Oui, personne, mais les montagnes restent et les ruisseaux aussi. Elles, eux, c’est certain, jamais ils n’oublieront ni le son de ma voix ni le bruit de mes pas dans mes souliers cloutés.
Chez moi donc et dans chaque maison, et dans chaque ruelle et sur chaque chemin circulent les Petits Pains. Les pains de Sant’Antone.. les pains de Saint Antoine…
Chauds !!!
Les fours sont allumés et l’odeur du maquis envahit les ruelles..
Odeurs de fumée, odeurs de fumets, odeurs de pain chaud et de bastelle cuites…
Mes souvenirs reviennent. Voici que je m’évade.
Il fait si froid ici.
Ah, j’entends les oiseaux.
Ils gardent le nid doux.
Ils gardent le nid chaud. C’est le temps des Amours…que je n’ai pas connu.
Et Bachir égalise les graviers de nos tombes.
Oui. Ici, c’est vrai, ici, nous sommes tous égaux.

 

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GHJISEPPU MAESTRACCI
Neveu d’Antoine

 

 

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 Témoignages : paroles de poilus sur RCFM, 30 anni fà !

 

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poilus corses

 

 

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