Il suffit de si peu….

Une journée idéale à l’Alpe. Rien qu’une journée. Je ne sais pas, un jour de juin, par exemple. Elle commencerait par un lever à l’aube. L’anfractuosité du volet dirait le temps qui s’annonce. Forcément, il ferait beau. On le verrait à la densité de l’éclaircie qui envahit la chambre. On se lèverait, on irait vers le café. L’arôme de l’enfance, le bol de la mère ébréché. Souvenir de chocolat chaud avant le sentier gelé de l’école du hameau. On se rendrait au village à pied. On goûterait aux taillis les senteurs dégagées par les vignes qui penchent aux haies ou par les capucines tenaces. On reboirait un café au bistrot, juste écouter les amis. Histoire de se rassurer qu’ils sont encore là et que le jour sera paisible avec eux. On reviendrait vers la maison par un autre couloir d’odeurs. On se mettrait à l’écriture, on affronterait les mots, un morceau de chocolat noir en bouche, histoire de faire face. Il faut de la santé pour écrire... 
Après ce serait vite 11 heures. On prendrait une boîte de sardines, un quignon de pain, une orange, un sac à dos, un livre. On avalerait le sentier. On retrouverait les fragrances d’armoise. Il y aurait des troncs d’arbres qui sueraient au soleil leur coulis de miel, on entendrait les sources bousculer le silence des forêts, les pierres se fendre aux lumières montantes, les oiseaux vous saluer. Une mésange charbonnière, un coucou. Peu à peu s’éloignerait le chahut que font les hommes pressés. On marcherait longtemps se rassurant au coulis d’une fontaine, laissant parfois son dos à la paroi comme le faisaient les anciens. Monterait en vous peu à peu, cette sensation d’absolu qui vous saisit quand tout est beauté, quand il n’y a plus rien entre vous et le monde. Rien d’autre qu’une harmonie subite qui pourrait vous faire croire à la transcendance. Une saponaire rouge, les cheveux d’un érable qui s’habille, une source sous un lever de mousse, la main d’un arbre sur votre épaule. 
Le village après les courbures de la pente. Les maisons nichées au creux des pommiers, des aulnes rompus par l’âge. On s’étendrait sous la brise fraîche, on regarderait le ciel. Les névés au loin posés sur les verts tantôt sombres tantôt lumineux. Les nuages qui courent et se reposent sur une crête avant d’autres voyages. On mangerait doucement. On savourerait plutôt et puis on sortirait le livre. Un autre carreau de chocolat et des mots. Je ne sais rien d’autre de plus doux, je n’attends rien d’autre de la vie. Cet instant de communion avec les mots, les senteurs d’une nature alpine qui vous offre son nid. Il ne reste que le vent, le bruissement d’un frene et puis toujours ces mots qui se confondent à vous-même ou à l’ombre de ceux qui autrefois hantaient les lieux et dont la présence s’est enlisé dans la terre. Et puis rester là sans rien dire. Des heures. Attendre l’or du soir, retrouver les lignes, le crépuscule qui chiffonne vos balcons tandis que vous ouvrez un nouveau livre. Parmi les ultimes chants d’oiseaux, danse déjà une nuit paisible, disponible comme peut l’être l’encre qui dort dans les vieux grimoires.

 

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MICHEL ETIEVENT

 

 

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L'ALPE