"Meknès... 
Mon père portait le nom du plus puissant de tes sultans... Celui qui t’a bâtie palais et mausolées, mosquées et minarets sur les ruines des kasbah, t’a ceinte, dieu jaloux de ses propres miracles ou amant suspicieux jugulant les oracles que tes charmes surfaits et de ses mains fardés lui promettaient ardentes honteuses trahisons, d’une muraille plâtrée courroie de chasteté dont il ne reste plus aujourd’hui que les portes, closes, cent, dérisoires cadenas, plantés là dans la terre massives solitudes où Dieu même a laissé gravées soupirs de stuc cursives convoitises, platoniques étreintes. 
J’ai été bien déçu d’apprendre que mon père, pour vénéré qu’il fût, n’était pas ce saint qu’on invoquait à tout instant, Patron des morts, des vivants à mourir, des âmes errantes ou provisoirement vives, des femmes, surtout, qui l’imploraient au moindre geste, Moulay Ismaïl, au plus petit pas, manquant à chaque souffle de passer à trépas, femmes lasses et plaintives, toutes bourrelets de temps macéré dans leur chair, femmes agonisantes comme à perte de vie, ou à perte d’ennui et comme pétries de mort, empêtrées dans leurs corps comme dans magma d’empois mais qui reprenaient flamme, à grands cris et fracas, dans les plus bénignes des fractures des jours, ces petites fissures taillées par le hasard dans le rien quotidien tout de déserts sans fin, d’indéfectibles faims suspendues, résignées, aux potences des désirs tendancieux, sentencieux, ci-gisent corps informes, feus fantasmes figés, sacrifiés à l’embâcle de froides cécités où se glacent et se figent d’éternelles attentes, jugées irrecevables, et ma mère qui soupire et son corps qui tressaille un bref instant défaille comme un monceau de glace sous le souffle des eaux sous le souffle des vents sous les travers du temps, puis reprend silencieux son statique naufrage, entre deux plaintes sourdes, Moulay Ismaïl, et ce nom susurré entre ses lèvres bruit encore en moi aujourd’hui obscur, insondable lapsus...

Non, mon père n’était pas ce Moulay Ismaïl que les femmes haletaient, gémissaient, à tout vent.
Je l’aurai appris, à mes dépends, un jour d’avril 1947, le jeudi 10 avril, plus exactement, si j’en crois les annales. Car je n’apprendrai que plus tard, bien plus tard, grâce aux livres d’Histoire, à dater la mémoire, certaines de ses scènes du moins, les souvenirs d’une enfance occultée par un drame beaucoup plus nécessaire mais dont la chronologie me renverrait parfois à d’autres circonstances. "

 

 

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BOUTHAINA AZAMI

 

 

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Oeuvre Mohamed Jaamati