"Je crois qu'un des motifs de l'art et de la pensée c'est une certaine "honte d'être un homme". 
L'homme, l'artiste, l'écrivain, qui l'a dit le plus profondément c'est Primo Levi : "Quand j'ai été libéré, ce qui dominait, c'était la honte d'être un homme." 
C'est une phrase à la fois très splendide, très belle, mais ce n'est pas abstrait, c'est très concret, la honte d'être un homme. 
Mais elle ne veut pas dire les bêtises qu'on risque de lui faire dire. Ça ne veut pas dire que nous sommes tous des assassins, ça ne veut pas dire que nous sommes tous coupables face au nazisme. Primo Levi le dit admirablement, cela ne veut pas dire que les bourreaux et les victimes soient les mêmes. On ne nous fera pas croire ça. Beaucoup de gens racontent que nous sommes tous coupables, non, non, non, rien du tout. On ne me fera pas confondre le bourreau et la victime. 
Moi, je crois que, à la base de l'art, il y a cette idée ou ce sentiment très vif : une certaine honte d'être un homme qui fait que l'art consiste à libérer la vie que l'homme a emprisonnée.
L'homme ne cesse pas d'emprisonner la vie, il ne cesse pas de tuer la vie. La honte d'être un homme. 
L'artiste c'est celui qui libère une vie, une vie puissante, une vie plus que personnelle. Ce n'est pas "sa" vie. Libérer la vie, libérer la vie des prisons de l'homme. C'est ça, résister. 
On le voit bien avec ce que les artistes font. Il n'y a pas d'art qui ne soit une libération d'une puissance de vie. Il n'y a pas d'art de la mort d'abord. 
De plus, quand je parle de la honte d'être un homme, ce n'est même pas au sens grandiose de Primo Levi. Pour chacun de nous, dans notre vie quotidienne, il y a des événements minuscules qui nous inspirent la honte d'être un homme. On assiste à une scène où quelqu'un est vraiment un peu trop vulgaire, on ne va pas faire une scène, on est gêné. Gêné pour lui, gêné pour soi puisqu'on a l'air de le supporter. Là aussi on passe une espèce de compromis. Et si on protestait en disant "mais c'est ignoble ce que tu dis" ? On en ferait un drame. On est piégé. Alors ça ne se compare pas avec Auschwitz mais même à ce niveau minuscule, il y a une petite… honte d'être un homme. Si on n'éprouve pas cette honte, il n'y a pas de raison de faire de l'art."

 

 

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GILLES DELEUZE 
(Abécédaire, entretiens avec Claire Parnet)

 


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Federico Infante Tu

Oeuvre Federico Infante