Dans le jardin El Fassi, très tard, les femmes, mères de famille, et leurs enfants, s'étaient installés sur les bancs en organisant des jeux. Pour la première fois la fraîcheur augmentée par le travail du vent réclamait sur soi un petit blouson.
Les fillettes, à cheval sur des bicyclettes, tournaient, improvisant un manège absent. L'une d'elles, la plus belle, vint curieusement s'asseoir près de Mathieu, se tourna vers lui en faisant éclater la boule d'un chewing-gum à l'odeur sucrée, puis elle disparut tout aussitôt vers les fleurs comme un oiseau qui ne se serait posé qu'un court instant.
Un homme, placide, presque immobile, puis aux gestes lents, tournait de temps en temps une manivelle pour créer une barbe à papa que les enfants venaient acheter en faisant rebondir une pièce dans une assiette parmi les autres pièces.
La "boutique" de la "barbe à papa" était un vélo ancien dont le guidon était précédé par un cube encadré de deux roues qui abritait le lieu où la barbe mauve, verte ou bleue sans méchanceté, poussait, en roulant autour d'elle-même, avant que les enfants ne s'en saisissent et partent en riant, en l'attaquant de leurs mains, une barbe devenue alors une chevelure de fée nocturne ou de princesse de marionnettes.
Le plus cocasse, c'est que le faiseur de barbes, debout, homme sans âge, avait aussi une barbe qu'il ne vendait pas, qui tenait par rapport aux barbes de couleurs fluorescentes qu'il fabriquait une position supérieure et une allure de sérieux pour ainsi réclamer un petit argent sur des barbes qui sans ce sérieux appliqué n'auraient été dans l'esprit des mères et des enfants qu'un dérisoire jeu sucré, irréel, magique, donné, que l'on ne devrait pas payer.
L'homme, lui, n'avait pas le cœur à voir dans ces barbes un jeu d'enfant intraduisible en monnaie. Il restait impénétrable, comme s'il devait par son sérieux affiché répondre aux rires des enfants que ces barbes, petits nuages célestes, avaient un prix. Il vendait du rêve mais sa mine avait pour mission de réveiller l'assistance pour la conduire à la caisse. Et quand une fillette repartait vers son banc, brandissant une barbe comme un flambeau coloré illuminant la nuit, le vendeur impassible, sans s'éclairer, maintenant comme à dessein un visage éteint pour ne pas se trahir mais appuyant imperceptiblement une œillade incontrôlable, la regardait s'éloigner avec un air qui ne manquait pas de lubricité et à la "barbe" de tous qui ne prêtaient plus attention à lui dès lors que les barbes étaient déjà acquises.
La même scène se joua le lendemain avec les mêmes acteurs. Les cris des enfants d'abord, leur débordement, leur dépense de soi sans compter, puis tout d'un coup le retour au rituel de la barbe pour un apport de sucre et de distraction supplémentaire, la joie du partage, l'ivresse de se sentir s'élever comme un ballon avec sa barbe à la main qui, quand elle était complète, paraissait avoir tous les pouvoirs, y compris celui de faire s'envoler celui ou celle qui la tenait à l'extrémité de son bras.
On observait aussi que les enfants qui attendaient la barbe étaient revenus de leur turbulence. Un calme et une attention particulière présidaient cette attente.
L'homme qui créait les barbes tournait lentement une manivelle, comme la roue d'une grande boîte à musique qu'il aurait remontée, suggérant une mélodie à venir qui tardait à apparaître. Il donnait en effet au tournoiement du sucre un rythme et des notes lentes, musique sucrée, qui jouerait bientôt dans le vent, dès leur sortie du chaudron, et ferait chanter la bouche des enfants de sons aux mille couleurs, aux mille contentements.
Mais c'était seulement le pouvoir du sucre, sa couleur et la puissance des enfants qui transformaient le geste mercantile de ce vendeur monolithique en œuvre d'art chantante et éblouissante. Cela ne retirait de son visage aucune expression particulière. Il regardait seulement les pièces, consciencieusement, en pensant tout bas, depuis des années, que son destin était de se sucrer (ô si peu!) avec ce sucre enfantin.
Cependant il faisait des heureux et à son humble place, sans le savoir ou le vouloir, son don, même en payant, était réel.
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CHARLES VERSINI

Extrait du livre: "Un Corse au Maroc".
Editions L'Harmattan.
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sacre au sucre barbe2