Je ne sais pas mon âge, aujourd'hui moins que jamais, regarde mon visage, illisible, à présent, mes traits, égarés sous les travers du temps qui ne trouve même plus place dans ma chair évidée, tourne, ne sait plus où se frayer chemin, balbutie maintenant les promesses fourchues d'un destin qui halète dans mon souffle dans mon sein, agonise sur mon corps, cherche à tromper sa fin espère séduire la mort en creusant d'autres lits mais je sens que je flanche, que je vais lui céder tant je suis vieille, vois, tant la course des vents a érodé ma chair et s'il n'y avait ce soleil qu'on maudit chaque jour pour la pâleur des blés, le cassant de nos herbes, délavées et nos bêtes efflanquées ruminent des rêves verdâtres qui oublieront bientôt la couleur de leurs soifs, s'il n'y avait ce ciel enluminé, aubes de rose et de nacre et midis aveuglants, nos ventres crient des faims ocre et d'argent que le couchant rougeoie avant l'endormissement crépusculaire espoir exhalé sables sang à l'orée déflorée des mondes confondus, s'il n'y avait ce soleil, mon frère, qui nous fait des nuits moites de rêves salivaires aigres humides à nos lèvres humant le pain manquant et la lune pleure des misères marine et nos yeux palpitent des sommeils spasmodiques, s'il n'y avait ce soleil qui racle nos gosiers et s'accroche à nos os mais recomble nos rides, mais cuirasse nos peaux, ces anneaux à mon front couleraient sur mes yeux et mes yeux sur mes joues et mes joues sur mon cou tant je suis vieille, sais-tu, tant le temps a couru sur mon corps, mais je ne sais pas mon âge, je ne l'ai jamais su...
Qu'importe... Je l'ai, longtemps, inventé ou chaque jour, plutôt, me le réinventait, chaque minute, chaque instant, le plus petit rien le moindre incident, le vol d'un oiseau, un nid, une brindille, une colonie de fourmis allant, j'allais dire clopin-clopant, et je m'agenouillais pour les observer, le nez dans la terre, jouant à deviner ce qu'elles portaient, remettant sur leur route celles qui s'égaraient, essayant parfois, sans succès, de soulager d'un doigt le poids des ambitieuses qui peinaient, vacillaient sous des charges trop lourdes, perdaient leur butin, s'affolaient, insistaient, réendossaient enfin tant bien que mal leur bien puis, clopin-clopant, reprenaient leur chemin et je crois que jamais, jamais, je n'ai de ma vie écrasé une fourmi, ignoré d'un oiseau son envol ou son nid, le frêle d'une brindille dans le bec d'un moineau...

Je ne savais pas mon âge, mais j'avais l'âge que mes peines ou mes joies me donnaient, et j'étais certains jours plus jeune que la veille juste pour avoir croisé une fourmi, un oiseau une brindille, rencontré, dans la nuit, un rêve plus beau que ma vie à la quête duquel je partais au réveil, au hasard des poussières et je trouvais toujours, dans les mordorures du temps où blafard le soleil aiguisait ses poignards, dans l'échappée courte des vents consumés souffles blancs sous le crible des lames, dans les sables aveugles où mes pas m'inventaient les chemins intracés des destins oubliés, par Dieu, quelques pierres, du gravier, pour jouer aux osselets, un bout de plastique pour me faire une poupée, une boîte en carton pour jouer au ballon... une feuille... enroulée... dans l'agonie des vents... un fil de fer une vieille roue une bouteille... mes cheveux... dans le vent... qui battaient comme des ailes... et j'imaginais, quand ils s'élevaient dans les airs, pailletés de lumières, que j'étais une fée drapée dans une robe tissée aux fils d'or du ciel... Un sourire oublié par ma mère, que j'attrapais au vol, cachais dans mon corsage, serrais entre mes seins et ce regard... immense... Tes yeux... de plus en plus grands... sourde hantise... et cette douleur qui m'étreignait soudain quand, épuisé par la faim, tu venais te blottir contre moi, te recroqueviller dans mes bras, ton petit corps enfoncé dans mes jambes croisées, ta tête sur mon coeur et un doigt dans la bouche, n'importe lequel, parfois deux, que tu te mettais, tout à coup, à sucer ardemment quand tes lèvres engourdies de sommeil manquaient les laisser s'échapper de leur antre; dans ta main gauche, cette petite poupée que j'avais faite pour toi dans des branchages et des bandes de tissu prises dans mes guenilles. Je t'avais surpris parfois à lui parler, toi qui ne disais jamais grand-chose; tu la tiens à présent pressée contre ton nez... Je te berce, doucement, et enivrée par les mouvements de mon corps, je m'endors aussi, je m'endors lentement à moi-même, mon visage enfoui dans tes cheveux... sales... qui sentent bon la terre... dans mes ongles, plein nos doigts... Des images me traversent, fugaces et décousues... d'un coquelicot frotté contre une pierre pour nous faire, disais-tu, des osselets qui aient l'air d'être vrais... Ton rire, dans cette lumière blanchâtre où le monde s'enlisait nébuleuses présences et cette pierre, rouge, à présent, dans ta main maculée... Je la regarde, émerveillé, je te regarde... Une chevelure pourpre coule entre tes doigts...

 

 

.

 

 

BOUTHAINA AZAMI

 

 

 

.

 

JEAN LOUIS GRIG2

Photographie Jean-Louis Grig