Pour Alexo...

 

 

Devant l’énigmatique beauté qui nous
submerge et nous dépasse.

Devant toute ivresse qui rêve l’infini et
devant l’infini que l’on devine entre les herbes
ou les étoiles, les gestes courbes de l’amour,

les mots nous manquent.

Devant la crue et l’incendie, la peur du vide,
l’effroi, le plaisir qui geint ou la douleur qui
hurle, devant le temps qui nous tourmente,

les mots nous manquent.

Ils nous manquent devant le cercueil des
êtres aimés, l’irréversible que l’on s’épuise à
vouloir corriger pourtant et le chaos des
existences.

Ils nous manquent, comme ils manquent à
tant de gosses mortifiés que le langage laisse
dehors sans aucune clef pour aucune porte.

Devant ceux-là mêmes ayant grandi,
humiliés par leur propre bêtise, écrasés par
l’indigence de leurs rêves, qui se sont mis à
ânonner des invectives en forme de versets tout
juste bons à tromper la peur, à boucher les
issues, à voiler la lumière,

les mots nous manquent

Et voilà qu’ils nous manquent plus
cruellement encore sur le trottoir, devant ces
morts, ces téléphones au sol qui sonnent sans
réponse.

(…)

Des mots à mettre au bout des mains,
comme des outils, des caresses ou des lanternes.

Pour faire un peu de lumière dans sa propre
obscurité. Un peu de paix.

Et rassembler les morceaux éparpillés de
notre part commune en dessinant quelque chose
qui vaille.

Quelque chose qui ressemblerait à la vie
désirable que vantent les poèmes.

 

 

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MICHEL BAGLIN

 

 

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Un-SDF-retrouve-mort-de-froid-