Je m’envoie des fleurs des prés et des roses cardinales en bouquets, l’odeur de la terre sous les semelles du vent et l’herbe à laisser son jus sur les pieds.

Je m’envoie le printemps et sa langue de sève à faire naître les bourgeons et les baisers, la rosée et la lumière du soleil en flacon précieux.

Je m’envoie des billets doux et des rendez-vous secrets dans les alcôves du désir, les boudoirs libertins et la philosophie de Sade à s’y dire, je m’envoie les précieuses ridicules, toutes les mouches et les loups, la poudre blanche et la poudre aux yeux à faire le trouble et le mensonge.

Je m’envoie l’emprise et les liaisons de Laclos et de Madame de Merteuil, l’intrigue et la manipulation, à maîtriser l’autre, à faire céder la volonté…et cette pauvre Cécile.

Je m’envoie toutes les marquises du 18ème et d’aujourd’hui à dévorer les coeurs et les cerveaux, tous les grands pervers narcissiques à sévir sur le fragile des femmes, à se sentir puissants, et je les démasque.

Je m’envoie la folie furieuse à contenir, et celle plus douce à me perdre un peu.

Je m’envoie sur mon divan et sur le bout de ma langue à faire tourner les mots que d’autres me livrent et j’entends tout ce qui se tait et veut être compris.

Je m’envoie les séminaires de Lacan et le supposé savoir, celui de l’inconscient structuré comme un langage, Maude Manoni, Piéra Aulagnier et cette quête de sens à interpréter.

Je m’envoie toutes les souffrances psychiques, ce qu’on a pas su entendre avant pour en faire autre chose, à m’écorcher aux ronces et aux défenses, à grelotter dans le froid des failles, à l’affût de la moindre éclaircie, à repriser ces trous dans les histoires et à y coudre des petits boutons de joie.

Je m’envoie les roses blanches de Berthe Sylva, et mon amie la rose de Françoise Hardy avec le parfum de ceux qu’on a perdu et les épines qui font la douleur.

Je m’envoie les grands yeux clairs de ma mère, deux vers luisants à percer la nuit et à me rassurer. Je m’envoie ses grands yeux verts de quand elle était vivante et son sourire à m’y blottir.

Je m’envoie tous les poèmes soyeux et ceux qui sentent la rue et l’humus, la fleur de peau et l’amour. Je m’envoie les vers de René Guy Cadou, de Claude Esteban, d’Anais Nin et d’Eric Costan en long, en large et en travers.

Je m’envoie les mots libres, curieux et affamés de Lou Andréas Salomé à faire le sens, à creuser vers demain.

 

 

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PAT RYCKEWAERT

 

 

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Hiroko Otake

 Oeuvre Hiroko Otake