Ah ! Monsieur ! Oserais-je vous avouer avoir versé une larme , en apprenant que vous n'étiez plus ??? Peu importe , au fond ... Là où vous vous trouvez dorénavant , soit vous ne voyez plus rien , et cela vous est égal , désormais , soit vous savez tout et vous apprécierez sans doute de n'être pas le seul à pleurer votre rupture avec cette vie que vous avez tant savourée ...
C'est votre heure , Monsieur .. .Après avoir récolté tant de louanges au cours de votre talentueuse existence , voici venu le moment des panégyriques , mérités ...
Je lis , çà et là , que certains de vos films sont inoubliables , "Le Mépris" , "Habemus Papam" , "Les demoiselles de Rochefort" ... Certes ... Mais vous apparteniez à chacun d'entre nous , Monsieur , à force de venir dans nos humbles demeures , chaque dimanche soir , en passant par la petite lucarne , assez grande pour mettre en valeur vos dons . Dès lors , nous avons été marqués par tel ou tel personnage que nous évoquons à l'énoncé de votre nom . Michel , Pierre , Max , Frédéric , François , l'homme sans nom ou Milou , vos prénoms bien de chez nous allaient à merveille à ces hommes que vous interprétiez , qui nous semblaient si proches , si familiers , et , pourtant , nous intriguaient , nous interpellaient , car toujours complexes , sous leur apparente banalité .
Alors , si je ne puis qu'être d'accord avec le goût du public pour ces oeuvres , j'ai envie , aujourd'hui , de vous dire , Monsieur , que ce ne sont pas celles qui m'ont impressionnée , marquée ...
Car , je peux bien vous l'avouer , j'ai toujours eu une prédilection pour ces hommes ordinaires que vous interprétiez , sûrs d'eux , élégants , socialement dominants , parfois agaçants , voire antipathiques , se présentant comme des monolithes que rien ne saurait faire vaciller . Et puis , immanquablement , un regard , un geste , un mot , trahissait la faille ... Et là , à mesure que se déroulait l'intrigue , vous parveniez à vous faire entrer dans leur âme , que l'on découvrait torturée , peu assurée , assoiffée de certitude ou de proximité ou bien encore de reconnaissance . Et c'était bien l'essence de votre immense talent que de nous faire voir le monde à travers leurs yeux , un don rare , et que vous avez su mettre au service de notre plaisir .
Dans les jours à venir je vais donc renouer , une fois encore , avec "Un homme de trop" et son dévorant désir de faire partie d'un groupe , malgré sa distance affichée , avec Michel qui meurt de ne pas savoir se laisser aller , pas même en pleine "Grande bouffe" , de Max , qui n'assume pas d'avoir à choisir entre la Loi et les "Ferrailleurs" , de François qui rit avec "Paul et les autres" mais ne sait pas comment leur dire qu'il pleure sa quarantaine désabusée , de Max , encore , qui cache sous sa réussite des blessures inguérissables dont il lit l'écho au fond des yeux sublimes de "La passante du Sans-souci" ou de l'un de vos Pierre , celui qui fait exploser son armure de Bourgeois en commettant un crime passionnel mais inexplicable au cours de "Noces rouges" comme le sang qui éclabousse les vieux meubles et les tentures conformes à ce qu'ils doivent être . Et puis , avec délices et chagrin , je vais revoir la vie de Pierre , celui qui découvre la saveur des "Choses de la vie" au moment même où elle le quitte , assister à l'effondrement délectable de l'imbuvable Frédéric , qui fait du ridicule un Art et se glorifie de faire payer aux quidams "Le prix du danger" sans comprendre que le vrai péril c'est lui qui l'encourt , et , enfin , vivre en osmose le calvaire de Pierre qui refait le chemin de croix de son confrère disparu , face à la puissance occulte mais réelle , totalement dénuée de morale et d'empathie , des affairistes qui minent le vivre ensemble et finit par devenir l'un des "Sept morts sur ordonnance" .
Pour terminer de vous rendre un hommage tellement dérisoire au regard de celui que vous mériteriez , mais vraiment sincère et réellement affligé , je retournerai , une fois encore , pour la ènième fois , faire un tour en 1968 , au bord de la rivière , sous le soleil brûlant du sud , avec Milou , son vélo , ses vignes , ses écrevisses et son goût du vin , de la sieste et des femmes . Car , je peux bien le dire , à présent , nous nous fréquentions souvent , Monsieur , à chaque fois que je me replongeais dans ce chef d'oeuvre de Monsieur Malle , qui nous manque tant , "Milou en mai" . Chacun des personnages y est ciselé avec une telle précision et tant de talent qu'ils font de cette oeuvre une véritable symphonie . Le vôtre est d'une réelle perfection , si jouissif , si attachant , si ... vivant !!! Votre Milou est un véritable bijou , innocent et pourtant subtil , banal autant que décalé , amoral mais pas immoral , naïf et retors à la fois , charmant et agaçant , un monument de contradictions , qu'on est forcé d'aimer bien que soulagé de ne pas avoir à l'assumer . Désormais , je reverrai ce film fétiche d'un autre oeil ... .D'ordinaire j'avais toujours un pincement au coeur en admirant l'époustouflant "Monsieur Grimaldi" campé par un Bruno Carette au sommet de son Art , regrettant tout ce qu'il a perdu en nous quittant si jeune . Maintenant je dois me résigner à regarder ce film hilarant avec les yeux humides à chaque fois que je vous contemplerai profitant de la vie comme personne , sous les oripeaux de l'insatiable Milou .
Nous nous reverrons encore , Monsieur , souvent , mais il convient , aussi , de vous dire "Adieu" car , si votre essence est à jamais capturée par les caméras que vous avez si magistralement séduites , votre présence , elle , nous est à jamais dérobée .
Que votre long voyage , où qu'il vous mène , soit paisible ... Allez donc reposer en Paix , avec la satisfaction d'avoir tant donné à d'innombrables inconnus , qui vous l'ont bien rendu , en respect , admiration et tendresse .
Adieu , donc , Monsieur , et ... Merci !!!

 

 

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MARIE JOSEE GIOVANNI MOZZICONACCI

 

 

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