Voulez-vous - Amici mei - que je vous dise un mot sur le Maquis ? Le nôtre, celui de Corse, A Macchia, que l’Empereur reconnaissait à son odeur, comme un parfum de femme…
Un mot, me direz-vous, c’est bien peu de chose. Mais c’est un mot d’amour, un amour aussi grand que cette étendue sombre et légendaire de verdure et de vie, qui murmure au vouloir de la brise, mugit au vent du mistral, souffre et meurt tel un être de chair. Et qui me tient au cœur.
Il est près de ma porte, ce Palais vert, son odeur est chez moi, ses couleurs à mes yeux et ses bruits à mes oreilles.
Aux éclats de ses fleurs je sais lorsqu’il sourit, et je sais quand il souffre des flétrissures du temps, de celles d’une tempête, du feu ou des crimes odieux de ceux qui le méprisent.
Tache verte aux croupes d’un versant, végétation prodigue au flanc d’une montagne, éclaboussure de flore dans un amas de roches où vaste étendue, il est de tout temps ce fouillis de plantes peu communes et de rare abondance… U Paradis de flore. Nature inextricable et secrète comme celle de notre Île.
Voici, en peu de mots, le maquis de chez nous.
À moi, il est bien plus encore, issu verdu Palazzu, cupartu di verdi frondi.
Sauvage, envahisseur, il cache bien des choses : ruines ou pierres éparses de lieux abandonnés, quelques tombes oubliées et gagnées par les ronces, la croix d’un souvenir perdu... Un tribbiu, délaissé au coin d’une aire morte, une roche gravée, vénérable témoin. Un cep où deux de vigne abandonnée, un pan de mur de pierres vermoulues, le murmure d’une source au parcours égaré...
Décombres d’un passé et vestiges humains qui ont gardé leur âme pour nous dire qu’en ces lieux nos ancêtres ont vécu.
Vous raconter la vie de ce palace vert, son histoire, ses légendes, son attrait et ses charmes, qui pourrait le faire ? Qui sait l’aura de ces sous-bois obscurs, ésotériques, vénérables et sans âge ? Qui pourrait vous conter ses terreurs et ses drames ? Je ne le saurais pas.
Aujourd’hui je le vois, comme à tous mes printemps. Tel qu’il est.
Je vous dirai alors que c’est un fouillis d’arbres, d’arbustes et d’arbrisseaux, de graminées, de plantes vivaces à foison, de floraison diverse, étalée dans l’espace et le temps...
J’en connais quelques-uns :
- l’arbousier (arbutus unedo, arbitru, albitru) arbre aux fraises, toujours vert, aux fruits rouges et sucrés, dont la distillation donne une eau de vie délicieuse ;
- le houx épineux (heuphorbe corse - caracutu) aux feuilles larges et piquantes ;
- le ciste à fleurs roses ou blanches (cistus, muchju), à l’odeur d’immortelle et de miel ;
- le lentisque (pistaccia lentiscus, listincu), à la senteur si particulière;
- le myrte (myrtus comunis, murta) aux fleurs blanches, aux fruits noir, au bois aromatique tel celui du lentisque, dont le fruit l’aise une très savoureuse et exquise liqueur ;
- la bruyère rose ou blanche (erica arborea, scoppa) dont la souche (tamma) a été la matière première des ébauchons de pipes et dont l’espèce feminiccia (bruyère femelle des zones humides) excellait à faire nos balais, a scopa di Minnana ;
- le genévrier nain (juniperus, ghjneparu), aux fruits âpres et d’essence grisante ;
- l’asphodèle au long thyrse (talaveddu, tarabucchiulu ou candelu), cierges de nos processions, dont on distillait parfois les bulbes ;
- l’aubépine (prunalbellu),il assagit le cœur ; le genêt corse (córa ou coria), jaune d’or; le chèvrefeuille (caprifoglu), hôte des papillons ; les lauriers (orifogliu), à savoir !
- l’alaterne (alapea); la clématite (vitalba); la férule (ferula), terreur des écoliers ; la lavande (lavandula), si parfumée; la ronce (lamaghja ou tangu) de la famille des Rosacées (Rubus) dont le fruit, a Mura faisait nos délices d’enfant ;
- la fougère (filetta), magique est la fleur à qui la découvre; l’hellébore (abatela, nocca), aux vertus purgatives; la menthe de Requiem (menta minuta ou mintrastella) odorante et précieuse ;
- la calament nepeta (nepita),aromatique mentholée , très prisée dans nos cuisines;
- a muredda, murzella ou murzedda, notre immortelle, entêtante et si belle - d’à uscià u purceddu ;
- le thym corse (arba barona, reghjna di U Cusció) et combien d'autres ?
Que dire des plantes médicinales (arbi salutevuli o medicinali) qui constituaient, aux temps où les médecins étaient rares et les superstitions tenaces, la seule pharmacopée contre les forces du mal ou de la maladie ? Elles étaient nombreuses, seulement connues d’initiées comme a mammona, a signatora ou l’accunciatora qui s’en servaient avec ou sans breuvage rituel ou magique, incantations, invocations, prières, de manières jalousement gardées et transmises, comme en liturgie.
Chacune avait sa place dans l’arsenal thérapeutique des pharmacies d’alors.
Les piquants de houx épineux (caracutu), la racine et la sève d’hellébore (noca), de ciguë (cicuta), étaient utilisés pour le traitement des cataractes, en invoquant Santa Lucia, protectrice des yeux (patrona di l’ochji), avec quels résultats ? Je dois dire, en qualité de praticien, que ma vénération pour notre sainte Patronne ne m’a jamais exhorté à utiliser ce traitement, auquel je préférais l’eau de la Ruara pour les adeptes écologistes.
Les décoctions de camomille (matrunella) ou de bourrache (burracina), étaient d’efficaces fébrifuges et la mousse de corse ou léminthocorton (murzu marinu ou arba greca), un énergique vermifuge.
On utilisait en gargarismes les infusions de molène floconneuse (arba bianca) - puissant antitussif - associée aux décoctions de feuilles de ronces, de racines de gentiane (ginziana) ou de tiges d’aubépine.
Pour traiter les hémorroïdes on ingérait, cuite dans du lait de brebis, l’arba caga sangu - dont l’auteur de ce texte ignore le nom français, mais qui pourrait être la ficaire.
L’armoise absinthe (arba santa) en tisane débarrassait du ver solitaire et de la fièvre.
Les inhalations de bouillon de feuilles d’eucalyptus (calapitus) ou d’herbe-aux- chats (cataire ou pivaredda) étaient indiquées dans le rhume (catarru).
La renouée maritime (arba spacca ou sciappa petra) était le remède contre la maladie de la pierre (calculs).
La pariétaire (vitriolu) est diurétique, mais prudence ! On l’utilisait pour empoisonner les poissons des rivières, comme la racine de daphné garou (pateddu)…
Le fenouil (finochju) était un laxatif en tisane, ainsi que la mauve (malba), utilisée en clystère (lavativu).
Toutes ces plantes à l’action bénéfique, sublimée souvent par effet placebo ou par superstition, à ce jour quasiment oubliées.
Je ne citerai, aujourd’hui, que quelques-unes des arbi di cucina, parmi les plus communes en usage : lattaredda (chicorée), latterepulu (faux pissenlit), porru salvaticu (ail changé), arba dragona (estragon), arba sarretta (sarriette), rumiccia, biettula, bette dont on fait des chaussons (vasteddi), a ciartuledda, l’arba salita ou acettula (petite oseille), sparagu (asperge sauvage.... Qui donnaient à nos soupes ces délicieux arômes.
Voilà mon maquis, vaste et inextricable, impénétrable presque, à peine dévoilé. À peine parcouru dans le souvenir d’un amoureux déçu de ne pas avoir pu mieux le connaître, pour le mieux partager et l’aimer davantage.

 

 

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SIMON GRIMALDI

 

 

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CORSE2