Tu portes en toi le chaos. Ni volonté, ni calcul, ni choix. Un fait. Tu vas. Vers une pierre, vers un arbre, vers un insecte, vers un homme. En prenant soin pourtant de mettre au point votre rencontre. Les mots sont là. À votre disposition. Et la mémoire, la logique, l’analogie, le doute. Tout est prêt. Rien ne manque. Ton ignorance, de son côté, s’agite et nourrit déjà le flux de tous les organes poétiques possibles. Vitaux ou festifs. Elle est, semble-t-il, le métabolisme du corps diaphane qui naît au point de jonction des solitudes, de leurs signes et de leur reste. Corps théâtral suspendu dans le vide, dont les actes flottent à mi-chemin entre l’apparition et la disparition des êtres et des choses. Univers clignotant qui s’écoule dans les failles de ton roman. Un chaos ? Certainement. Mais une fête déjà. Un très gai non-savoir. Une source de plaisir parmi les plus étranges, te dis-tu. Inépuisable. Si ta patience et ton attention deviennent ce feu dévorant qu’elle requiert et si ce feu dévorant invente à chaque instant la danse qui lui donnera forme.
Si tu devais réunir et lier, en effet, le spectre complet des actes visibles ou invisibles contenus dans le moment de la moindre rencontre pour en faire le flot sans couture d’un seul corps multiplié par son écho, tu n’imagines pas de meilleure voie que cette magie de l’élan, de l’équilibre, du bond, de l’attirance que la musique dérobe aux lois de la pesanteur et qu’on appelle « danse ». C’est pourquoi, lorsque tu rencontres sur ton chemin tel objet que ton esprit ni ton corps ne peuvent ignorer sans en être amoindris ou altérés, tu éprouves le besoin d’en reconstituer aussitôt dans ta chair la double danse, intérieure et extérieure, afin d’en faire le reflet exact de ton émerveillement ou de ta sidération.
Il y a, n’en déplaise à ceux qu’attirent, fascinent, obnubilent le bruit des bottes, le chant des canons, la ronde sans fin de la violence et de l’égoïsme de ces mondes écrits avec le sang ou la sueur soumise des vaincus, une âme plus légère et dansante de la vie, que l’esprit le plus lourd et le plus raide qui soit peut lui-même deviner sous le hasard d’une tache de soleil brillant sur un trottoir après la pluie. Ce labyrinthe fatal, de murs, d’impasses, de ruines, de gravats, laisse parfois filtrer ces fluidités inconditionnelles, ces transparences vives où le corps, l’esprit, la rencontre trouvent cette source inattendue de liberté, de plénitude et de légèreté. Oui, te dis-tu, cette réalité bancale, en équilibre instable entre le « trop » inquiétant des contraintes, des menaces, des haines s’accumulant sur la planète et le « trop » ambigu d’une vie bouillonnante d’espoir et de désir comme lave de volcan, oui, cette réalité branlante réclame une science à la fois lucide et rêveuse des équilibres improbables et passagers de la légèreté et de la pesanteur, sorte d’art chorégraphique fervent et pragmatique du pire et du meilleur, bref, une incarnation et une réécriture raisonnées, inlassables et plus délibérées du sens ténu qui court entre vivable et invivable, entre possible et impossible. Danse des mots, pour tout dire, et des choses. Poésie du corps, des ondes et des particules qui le composent. Poésie de recours et de secours. Danse des horizons et des incarnations.
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(1) « Je vous le dis : il faut avoir encore du chaos en soi pour donner le jour à une étoile qui danse. » Friedrich Nietzsche, Ainsi parla Zarathoustra (traduction de Maël Renouard).
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CHRISTIAN MONGINOT
Extrait de " L’insecte du placard "
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Núria Rovira Salat6

Artiste Nuria Rovira Salat