Vertige et vénération
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Un jour d’été, à Rome, je marchais le long d’une avenue bordée d’arbres. Sur les côtés, au-delà d’un trottoir étroit, s’ouvraient les portails de nombreux jardins appartenant à de petites habitations. De ces jardins, ainsi que des arbres de l’avenue, s’exhalait un parfum intense, à la fois doux et amer. Des myriades de fleurs, certaines de couleur blanche, d’autres d’un rose vif presque rouge, en étaient la source. Elles s’accrochaient, depuis les arbustes, jusqu’aux portails, débordant des barreaux et dégringolant, le long de leurs propres branches, jusqu’à terre, ou descendaient le long des arbres de l’avenue. (…) De simples calices blancs ou roses, certains si ouverts qu’ils ressemblaient à des lys sur le point de se faner. La qualité des pétales était, comme toujours, absolument luxueuse et, pour certains, d’une tendresse particulière, au point qu’on aurait dit une peau humaine, de femme ou d’enfant. Bref, on regrettait – même inconsciemment – de les piétiner. Toutefois, à un certain moment, je me lassai (je veux me souvenir ici, soit dit entre parenthèses, qu’il était peut-être onze heures du matin, qu’il faisait très chaud et que le ciel, au-dessus de l’avenue, était de ce bleu dit « paradisiaque », immaculé) et, pour éviter de me pencher une énième fois, je poussai une de ces fleurs, une des plus belles, vers le côté abrité du trottoir – je la poussai, je veux dire que je la touchai à peine du bout du pied. (…) mais je fus aussitôt consciente que ce geste était une erreur, une faute de goût, et dirai-je pire encore. Je me penchai tout de suite, cherchant la grosse fleur lumineuse d’il y a un instant, et vis qu’elle n’était plus là. Parce que ce ne pouvait pas être elle – je parle de cette belle fleur rose -, ce nœud de coton ratatiné que je regardais maintenant ! (…) J’éprouvais un sentiment d’effroi intense. Pas tellement pour avoir été complice involontaire – on est toujours complice d’une douleur que la vie a causée à la vie -, mais surtout parce que j’étais stupéfaite, et presque terrifiée, de voir que la vie de créatures dont le total atteint des milliards et des milliards, de voir à quel point cette vie était LA VIE, à quel point cette vie était vivante et pareille, en tout point, à une âme ou à une intelligence qui sont brusquement en contact avec une force banale qui les ignore. Mais cet être minuscule (par rapport à ma personne) me procurait moins de remords (je savais que je ne comprenais pas les conséquences de ma légèreté) qu’une sensation de vertige et un début de vénération. Je calculai la somme des êtres (végétaux, animaux, humains) qui était heurtée ou tourmentée ou blessée ainsi, tous les jours… (…) La vénération provenait de la reconnaissance du degré de vulnérabilité de la vie. Je pensai vraiment ceci : la vie est vivante ! (…) Je dois savoir que la vie est vivante, et la toucher, si je dois la toucher, avec attention, avec soin et vénération. Peut-être ne devrais-je même pas la toucher. (…) Je pensais toujours que je n’avais rien su de la vie, je veux dire d’essentiel, jusqu’à ce jour. Et que, pour cette raison, ma culture aussi, outre qu’elle était théorique, avait été – comme la culture humaine tout entière (éducation, instruction, ritualité, etc.) – presque barbare ! Ou plutôt barbare, tout court.
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 ANNA MARIA ORTESE
“Les Petites Personnes. En défense des animaux et autres écrits », Actes Sud, 2017 – trad. fr. de Marguerite Pozzoli 
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 Oeuvre Balthus

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Vertigine e venerazione
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Un giorno d’estate, a Roma, camminavo lungo un viale alberato. Ai lati del viale, oltre uno stretto marciapiede, si aprivano i cancelli di numerosi giardini, appartenenti a piccole abitazioni. Sia da quei giardini, che dagli alberi del viale, esalava un odore intenso, tra dolce e amaro. Miriadi di fiori, alcuni di colore bianco, altri di un rosa vivido, quasi rosso, ne erano la causa. Essi si abbarbicavano, dagli arbusti, fino ai cancelli, superandone le sbarre e rovesciandosi, lungo gli stessi tralci, a terra, oppure venivano giù dagli alberi del viale. (…) Dei semplici calici bianchi o rosa, alcuni molto aperti, da rassomigliare a gigli vicini a disfarsi. La qualità dei petali era, come sempre, addirittura lussuosa, e con una particolare tenerezza, in alcuni, da sembrare pelle umana, di donna o bambino. Insomma, dispiaceva - sebbene a livello inconscio – camminarci sopra, e perciò, sempre istintivamente camminando evitavo di toccarli. (…) Tuttavia, a un certo momento, mi stancai (voglio ricordare qui, per inciso, che erano forse le undici del mattino, faceva molto caldo, e il cielo, sul viale, era d’azzurro detto “paradiso”, senza una macchia) e, per evitare di chinarmi un’ennesima volta, spinsi uno di quei fiori, tra i più belli, verso il lato protetto del marciapiede – lo spinsi, o appena toccai, voglio dire, con la punta del piede. (…) ma la certezza del gesto sbagliato mi prese subito, come un errore di gusto, e direi di più. Mi curvai subito, cercai il fiore grosso e luminoso di un istante prima, e vidi che non c’era più. Perché non poteva essere lui – dico quel bel fiore rosa – il nodo di cotone raggrinzito che adesso guardavo! (…) Provavo un senso di sgomento altissimo. Non tanto per essere stata complice inconsapevole, perché complici lo si è di un dolore che la vita aveva arrecato alla vita, quanto per lo sbalordimento, e quasi il terrore, di vedere quanto la vita di creature la cui totalità raggiunge miliardi di miliardi, di vedere quanto tale vita fosse LA VITA, quanto quella vita fosse viva e pari in tutto a un’anima o una intelligenza che vengono improvvisamente a contatto con una forza banale, che le ignora. Ma quel minimo essere (rispetto alla mia persona) mi creava non tanto rimorso (sapevo di non comprendere le conseguenze della mia leggerezza) quanto proprio un senso di vertigine e un principio di venerazione. Calcolai quanto fosse la somma di esseri (vegetali, animali, umani) che veniva urtata o tormentata o ferita in quel modo ogni giorno… (…) La venerazione veniva dal riconoscere la profonda vulnerabilità della vita. Pensai proprio questo: la vita è viva! (…) Devo sapere che la vita è vivente, e toccarla, se devo toccarla, con attenzione, cura, venerazione. Dovrei forse non toccarla neppure. (…) Pensavo sempre che non avevo saputo nulla sulla vita, voglio dire di essenziale, fino a quel giorno. E che per questa ragione anche la mia cultura, oltre che essere teorica, era stata – come l’intera cultura umana (educazione, istruzione, ritualità, ecc.) – quasi barbara! Anzi, non quasi. Barbara.
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 ANNA MARIA ORTESE
“Le Piccole Persone. In difesa degli animali e altri scritti”, Adelphi, 2016
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