Des fleurs ont atténué le bruit des gouttes de sang, la rosée qui survit à la brutalité des sols, des chutes douloureuses que des mains cruelles ont bâties comme des couteaux,
la plaie qui s'ouvre dans les rêves qu'on a faits un jour de pluie, les rivières qui parlent le même langage quand on sent monter en soi les effluves d'un amour défunt, l'éblouissement portait malgré lui un masque de vie ancienne, fossiles de la plus belle saison de bourgeons, plaisir pourtant de voir naître un soleil inconsolable, son chemin parmi les écueils et les vagues à qui l'on criait sa soif d'être, à faire feu de tout bois pour jouir de l'écume que les nuits n'ont pas séchée, pétales de ces heures difficiles où on hésite entre combattre et laisser mourir, engranger un ensemble de ruses pour désamorcer les folies qui tuent, le face à face qu'on dévisage pour se couler dans un entre-deux adoucissant, l'autre qu'on s'échine à attendre mais qui arrive toujours quand on a déjà perdu son propre visage, alors on regarde au-dessus des épaules, on invente un possible champ d'investigations, une vision pour sentir vibrer son corps au-delà de toutes saisies, effusions et incarnations, trouver le plus juste milieu pour faire déborder les espaces de vies, le rythme et la musique du grand chambardement, les îles qu'il faut encore imaginer pour ne jamais revenir au lieu des désirs empêchés, des récits de mondes inconnus pour éprouver l'ivresse d'un écart, d'un risque à prendre pour offrir ce que l'on a de plus vrai, de plus intransigeant aux passagers des pays insensés, des exquises traversées et le flot incessant qui nourrissent les peaux, exposent leurs parfums dans la géographie des sens, la mer jamais finie de leurs singularités, une grande levée de sensations le plus loin possible des tombes, en sentiers et en silences dans un seul souffle, un frémissement de riches plasticités, partager nos tendresses comme derniers remparts aux réalités qui enclavent, au trop assourdissant vacarme des fantômes et des chacals bon teint, relever le défi des porteurs de perditions qui se font un théâtre de toutes les lassitudes pour enrichir leurs vanités, mêlons la poésie à ce qui fait sa vitalité, sa chair,son chant véritable, là où tout se meurt et croît par sa force libertaire et déconcertante, aimer quand l'amour n'est jamais là où on l'attend, multiplie ses visages sans alibi ni rachat, revient-on des guerres qu'on n'a pas menées, dont on a cru qu'elles pouvaient servir son propre désastre, ou est-ce une aventure perdue d'avance ?
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Les fleurs seules se souviennent de qui on s'est donné sans restriction, la part inviolable de sa sève quand il s'agissait de humer les plus extrêmes floraisons, d'embrasser la pleine et totale volupté de son irrémédiabilité, de sa gloire et de son évanescence, l'absente s'habillera encore de ruines, c'est à la fois notre damnation et notre fièvre verticale, se cogner aux racines des portes sans voix, s'amouracher des gouffres en espérant que les rêves nous aideront à danser hors du temps, vivre par le bas les implacables germinations, faire refuge de tout ce qui ne console plus, garder dans la plus infinitésimale parcelle la clarté des jours à venir, le souffle des vents quand tout ne cesse de finir, nous rend captifs dans nos plus impatients horizons, déchirer le voile où trop de cœurs se sont abîmés, tant d'histoires crèvent d'invisibilité, rejouent l'unique complainte que leurs bouches peuvent supporter, migrants d'un exil sans fin, territoires où le ciel s'est retiré, les laissant nus, avec les bras aussi lourds qu'un crime impuni, une violation de bêtes féroces qui se voilent la face quand l'échouage des cris vient hanter le chevet de leur lit, maudits que vous soyez, descendez de vous et de vos suffisances, la mémoire ne sera jamais une catin où vous viendrez faire vos petites affaires, baver dans l'enclos des jambes le clinquant de vos butins, sentir la féminité du monde comme si c'était un cloaque pour vos sales besognes, sortez de ce corps où la religion vous avait parés de sa mansuétude suspecte et d'un séculaire saupoudrage qui ne font sourire que les zombies, osez écouter le spleen des cocotiers, le son des montagnes , quand les cases recousent dans des odeurs de goyaves les rêves d'une vieille dame au pied d'un puits sans fond...
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THIERRY MATHIASIN
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Hengki Koentjoro III,

Photographie Hengki Koentjoro