Les temples, les églises, les synagogues ou les mosquées  étaient désaffectées depuis longtemps mais on les laissait ouvertes pour que les bêtes en divagation y trouvent un refuge. On ne savait pas à quel principe, à quel commandement ou à quelle coutume, cette mise à disposition faisait  référence. On ne comprenait pas plus la tendance instinctive des troupeaux à occuper les édifices religieux.  Le grand œil planétaire lui-même, qui reflète et recense les vivants et les morts était indifférent à ces phénomènes. À Imiza, une partie du toit de l’église Saint Pantaléon s’était effondrée sans qu’on n’en sût jamais la cause.  Un amas de pierres, de lauzes, de briques, de chaux et de poutrelles forme un tumulus à l’endroit qui sépare le chœur de la nef.  On dirait un îlot surgissant du grand dallage noir et blanc comme d’un lac étrange.  En son centre un figuier sauvage a poussé.  Il monte, fragile,  pour chercher la lumière vers les voûtes éclatées dont le bleu pastel se confond par endroit avec celui du ciel. L’église est constamment éclairée à giorno et, à l’exception de l’emplacement où s’était faite la brusque déchirure, tout le reste est au sec. Au-dessus de la porte d’entrée largement ouverte, un balcon étroit court à mi-hauteur. Il porte encore les fragments d’un orgue dont les tubes délivrent parfois quelques notes épuisées au passage des courants d’air. Un escalier en colimaçon dont une partie de la rampe flotte entre ciel et terre permet d’y accéder. L’orgue avait été remis à neuf par un vieil homme d’Imiza qui savait tout faire. Ancien navigateur, mécanicien génial, fou parfois de trop d’intelligence, ne supportant pas l’imperfection, détruisant ses propres œuvres pour faire toujours mieux, il avait si bien restauré l’instrument que les sonorités nouvelles étaient  plus belles que les anciennes. Aujourd’hui, longtemps après, les flûtes géantes jouent encore avec le vent dans les nuits de solitude. L’île est peuplée de morts. Chaque pas accompagne le pas des cohortes innombrables qui ont durci la terre des sentiers pour la rendre à jamais stérile. Le maquis se referme sur ces veines silencieuses comme sur autant de labyrinthes qui appellent peut-être des passages à venir, des quêtes et des enquêtes.

Ainsi soit-il.

 

 

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JEAN-PIERRE SANTINI

http://www.jeanpierresantini.com/ 

 

 

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Marianda di Feringule