Il faut si peu pour vivre ici.

De ce balcon où penche la montagne à l'heure où le soleil est plus jaune,

il ne reste plus à choisir qu'à droite, la banquette ou l'herbe noircit sous les châtaigniers,

à gauche la Viadène au loin déjà toute bleue

A mi-pente, la journée respire.

De cette galerie ample et couverte où glisse la route de gravier

rose au-dessus du Causse gris-perdrix,

on voit mûrir très bas les ombres longues dans la lumière couleur de prune.

Tout commande de faire halte à ce reposoir encore tempéré

où la terre penche, pour respirer l'air luxueux de parc arrosé,

la journée qui s'engrange dans les rais du miel et la chaleur de l'ambre,

jusqu'à ce que l'oeil gorgé revienne à la route rose qui monte sous le soleil

avant de tourner dans l'ombre d'un bois de sapins, et que ta main

déjà fraîchisse avec le soir – ta main qui laisse filtrer le bruit plus clair du torrent,

ta main qui me tend les colchiques de l'automne.

Nous monterons plus haut.

Là où, plus haut que tous les arbres, la terre nappée de basalte hausse

et déplisse dans l'air bleu une paume immensément vide,

à l'heure plus froide où tes pieds nus s'enfonceront dans la fourrure respirante,

où tes cheveux secoueront dans le vent criblé d'étoiles

l'odeur du foin sauvage,

pendant que nous marcherons ainsi que sur la mer vers le phare de lave
noire,

par la terre nue comme une jument. 

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JULIEN GRACQ

Éditions José Corti, 1946) 

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chagall52,

Oeuvre Marc Chagall