samedi 14 novembre 2009
SOURCE
Parle laisse tomber une parole
Bonjour j'ai dormi tout l'hiver et maintenant je me réveille
Parle
Une pirogue glisse vers la lumière
Une parole légère avance à tout voile
Le jour a forme de fleuve
Sur ses rives brillent les plumes de tes chansons
Douceur de l'eau dans l'herbe endormie
Eau claire voyelles à boire
Voyelles parures du front des chevilles
Parle
Touche la cime d'un silence heureux
Ouvre les ailes parle sans cesse
Un visage oublié passe
Tu passes toi-même allure de vent dans un champ de maïs
L'enfance et ses flèches son idole son figuier
Romps les amarres et passe avec la tour et le jardin
Passent futur et passé
L'heure déjà morte et l'heure à tuer
Passent des éclairs qui portent dans leur bec des morceaux de temps encore vivant
Volées de comètes qui se perdent dans mon front
Parle
Mouille les lèvres dans la pierre
fendue qui jaillit inépuisable
Plonge tes bras blancs dans l'eau féconde en prophéties imminentes
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OCTAVIO PAZ
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dimanche 18 octobre 2009
GRIFFONNAGE
Avec un morceau de charbon
avec ma craie cassée et mon crayon rouge
dessiner ton nom
le nom de ta bouche
le signe de tes jambes
sur le mur de personne
sur la porte interdite
graver le nom de ton corps
jusqu’à ce que la lame de mon couteau
saigne
et la pierre crie
et le mur respire comme un sein
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OCTAVIO PAZ
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Dessin Gabriel Dante Rossetti
lundi 29 juin 2009
ECRIT A L'ENCRE VERTE
L’encre
verte éveille des jardins, des forêts, des prés,
des feuillages où chantent les lettres,
des mots qui sont des arbres,
des phrases qui sont de vertes constellations.
comme une pluie de feuilles sur un champ de neige,
comme la statue sous le lierre,
comme l’encre sur cette page.
le front pur comme la mer,
la nuque, forêt d’automne,
lèvres mordillant un brin d’herbe.
Ton
corps se constelle de signes verts
comme le corps de l’arbre.
Que t’importe cette petite cicatrice lumineuse :
regarde le ciel — son vert tatouage d’étoiles.
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OCTAVIO PAZ
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Oeuvre Françoise Blanc Dupasquier
mardi 21 avril 2009
LIBERTE SUR PAROLE
Il faut rêver à haute voix, il faut chanter jusqu'à ce que le chant s'enracine, tronc, branches, oiseaux, astres, chanter jusqu'à ce que le chant engendre et que sourde de la côte du dormeur l'épi rouge de la résurrection, l'eau de la femme, la source pour boire et se voir et se reconnaître et se reprendre, la source pour se savoir homme, l'eau qui se parle à elle même dans la nuit et nous nomme de notre nom... la vie et la mort ne sont pas des mondes contraires, nous sommes une seule tige avec des fleurs jumelles, il faut désenterrer la parole perdue, rêver vers l'intérieur vers l'extérieur, déchiffrer le tatouage de la nuit et regarder midi dans les yeux, lui arracher son masque, se baigner dans le soleil et manger les fruits de la nuit, épeler l'écriture de l'étoile et du fleuve, écouter ce que disent le sang et la marée,
la terre et le corps, revenir au point de départ...
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OCTAVIO PAZ
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mardi 11 novembre 2008
L'ARBRE PARLE...Extrait
"Comme le temps joue avec nous
au bord du gouffre,
au fil de la nuit
il frotte deux, quatre, six
syllabes !
et les laisse s'envoler au large,
de ce côté qui n'est ni ça ni là.
Soleils, lunes, planètes,
tournent, brillent, chantent,
disparaissent
comme ce monde dans son double.
Ils reviendront
cette nuit ou une autre,
musique
endormie dans la conque marine de la mémoire."
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OCTAVIO PAZ
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dimanche 27 juillet 2008
AIMER, C'EST PEUT-ETRE APPRENDRE
Aimer, c'est peut-être apprendre
Aimer, c'est peut-être apprendre
à marcher dans ce monde.
Apprendre à nous tenir tranquilles
comme le chêne et le tilleul de la fable.
Apprendre à regarder.
Ton regard est comme un semeur.
Il a planté un arbre.
Je parle
parce que tu fais trembler les feuilles...
OCTAVIO PAZ
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dimanche 11 mai 2008
LE FIGUIER
A Mixcoac, ville aux lèvres brûlées, seul le figuier annonce les changements de saison. Le figuier, six mois vêtu de vert sonore, les six autres ravagé, carbonisé par le soleil d'été.
Enfermé entre quatre murs (au nord, le cristal du non-savoir, paysage à inventer; au sud, la mémoire sillonnée; à l'est, le miroir; à l'ouest, la pierre et le chant du silence), j'écrivais des messages sans réponse, détruits à peine signés. Adolescence féroce: l'homme qui veut être et qui ne tient déjà plus dans ce corps étroit, étrangle l'enfant que nous sommes. (Après des années, qui je vais être et jamais ne serai, dévaste mon être, le chasse, dilapide les richesses, commerce avec la mort.) Mais à cette époque le figuier venait jusqu'à ma retraite et frappait avec insistance aux carreaux de ma fenêtre. Je sortais et pénétrais en son centre, torpeur visitée par les oiseaux, vibrations d'élytres, entrailles d'un fruit d'où tombe goutte à goutte la plénitude.
Les jours de calme, le figuier était une caravelle de jade pétrifiée, qui se balançait imperceptiblement, attachée à un mur noir qu'éclaboussait de vert la marée du printemps. Mais lorsque soufflait le vent de mars, elle se frayait, ses vertes voiles gonflées, un passage à travers la lumière et les nuages. Je grimpais à la cime, et ma tête émergeait d'entre les grandes feuilles, picorée par les oiseaux, couronnée de prophéties.
Lire mon destin dans les lignes d'une feuille de figuier!
Je te promets des luttes et un grand combat solitaire contre un être sans corps. Je te promets une course de taureaux et une blessure et une ovation. Je te promets le choeur des amis, la chute du tyran et l'écroulement de l'horizon. Je te promets l'exil et le désert, la soif et la foudre qui coupe en deux le rocher: je te promets le jet d'eau. Je te promets la plaie et les lèvres, un corps et une vision. Je te promets une flotille croisant sur un fleuve turquoise, des drapeaux et un peuple libre sur le rivage. Je te promets des yeux immenses sous la lumière desquels tu pourras t'étendre, arbre fatigué. Je te promets la hache et la charrue, l'épi et le chant, je te promets de grands nuages, des carrières pour l'oeil et un monde à bâtir.
Aujourd'hui le figuier frappe à ma porte et m'invite: dois-je saisir la hache ou entrer dans la danse ?
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Octavio Paz
Liberté sur parole
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jeudi 6 mars 2008
OCTAVIO PAZ ...Extrait
Innocence et non science
Pour parler j’ai appris à me taire.
De passage
Le jardin est resté en arrière.
Derrière ou devant ?
Il n’y a de jardins que ceux que nous portons à l’intérieur
Que nous attend à l’autre rive ?
La passion est traversée :
L’autre rive est ici,
Lumière de l’aire sans rives
Prajnaparmita
Notre Dame de l’Autre Rive,
Toi-même
La jeune fille du conte
L’élève du jardin.
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OCTAVIO PAZ
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samedi 23 février 2008
MIEUX VAUT LA CHASTETE, FLEUR INVISIBLE
Mieux vaut la chasteté, fleur invisible
Qui se balance dans les tiges du silence,
Ce difficile diamant des saints
Qui filtre les désirs, rassasie le temps,
Noces de la quiétude et du mouvement,
La solitude chante dans sa corolle,
Chaque heure est un pétale de cristal,
Le monde se dépouille de ses massacres
Et en son centre, vibrante transparence,
Celui qu'on nomme Dieu, l'être sans nom,
Se contemple dans le rien, l'être sans visage
Emerge de lui-même, soleil d'entre les soleils,
Plénitude d'entre les présences et les noms;
OCTAVIO PAZ
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LA VIE , QUAND FUT-ELLE REELLEMENT NÔTRE
-la vie, quand fut-elle réellement notre?
quand sommes-nous réellement ce que nous sommes?
nous ne sommes jamais bien regardés, jamais nous ne sommes
en tête à tête sinon vertige et vide,
grimaces dans le miroir, horreur et vomissure,
jamais la vie est nôtre, elle est aux autres,
la vie n'est à personne, nous sommes tous
la vie -pain de soleil pour les autres,
je suis autre quand je suis, mes actes
sont davantage miens s'ils sont aussi à tous,
pour que je puisse être il me faut être autre,
sortir de moi, me chercher parmi les autres,
les autres qui ne sont pas si moi je n'existe pas,
les autres qui me donnent pleine existence,
je ne suis pas, il n'y a pas de je, toujours nous sommes autres,
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OCTAVIO PAZ















