EMMILA GITANA

Poésie, Littérature, Peinture, World music, Flamenco

jeudi 10 septembre 2009

VINGT POEMES D'AMOUR...Extrait

Ici je t'aime.

Dans les pins obscurs le vent se démêle.

La lune resplendit sur les eaux vagabondes.

Des jours égaux marchent et se poursuivent.

Le brouillard en dansant qui dénoue sa ceinture.

Une mouette d'argent du couchant se décroche.

Une voile parfois. Haut, très haut, les étoiles.

Ô la croix noire d'un bateau.

Seul.

Le jour parfois se lève en moi, et même mon âme est humide.

La mer au loin sonne et résonne.

Voici un port.

Ici je t'aime.

Ici je t'aime. En vain te cache l'horizon.

Tu restes mon amour parmi ces froides choses.

Parfois mes baisers vont sur ces graves bateaux

qui courent sur la mer au but jamais atteint.

Suis-je oublié déjà comme ces vieilles ancres.

Abordé par le soir le quai devient plus triste.

Et ma vie est lassée de sa faim inutile.

J'aime tout ce que je n'ai pas. Et toi comme tu es loin.

Mon ennui se débat dans les lents crépuscules.

Il vient pourtant la nuit qui chantera pour moi.

La lune fait tourner ses rouages de songe.

Avec tes yeux me voient les étoiles majeures.

Pliés à mon amour, les pins dans le vent veulent

chanter ton nom avec leurs aiguilles de fer.

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PABLO  NERUDA

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vendredi 21 août 2009

VINGT POEMES D'AMOUR....Extrait

Petite brune et agile, le soleil qui fait les fruits,

Celui qui charge les blés, celui qui tord les algues,

Il fait ton corps joyeux, tes yeux lumineux

Et ta bouche qui a le sourire de l'eau ;

Un soleil noir et avide s'enroule dans les mèches

De ta noire crinière, quand tu étires les bras.

Toi tu joue avec le soleil comme un marais

Et il laisse dans tes yeux deux obscures mares.

Petite brune et agile, rien ne me rapproche de toi,

Tout m'éloigne de toi, comme du plein midi.

Tu es la délirante jeunesse de l'abeille,

l'ivresse de la vague, la force de l'épi.

Mon coeur sombre te cherche, pourtant,

et j'aime ton corps joyeux, ta voix libre et fine.

Papillon brun, doux et définitif

comme le champ de blé et le soleil, le coquelicot et l'eau.

PABLO  NERUDA

(XIX, Vingt poèmes d'amour)

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coquelicot_gouttes_pluie_macro_800_1896

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VINGT POEMES D'AMOUR....Extrait

Tu joues tous les jours avec la lumière de l'univers.

Subtile visiteuse, tu viens sur la fleur et dans l'eau .

Tu es plus que cette blanche et petite tête que je presse

Comme une grappe entre mes mains chaque jour.

Tu ne ressembles à personne depuis que je t'aime.

Laisse-moi t'étendre parmi les guirlandes jaunes.

Qui inscrit ton nom avec des lettres de fumée parmi les étoiles du sud ?

Ah laisse-moi me souvenir comment tu étais alors, quand tu n'existais pas encore.

Soudain le vent hurle et cogne à ma fenêtre close .

Le ciel est un filet chargé de sombres poissons.

Ici viennent frapper tous les vents, tous.

La pluie se dévêt.

Les oiseaux passent en fuite.

Le vent. Le vent.

Je ne peux lutter que contre la force des hommes.

La tempête entourbillonne d'obscures feuilles

et libère toutes les barques qu'hier soir on amarra au ciel.

Toi tu es ici. Ah toi tu ne fuis pas.

Toi tu me répondras jusqu'au dernier cri.

Blottis-toi à mon côté comme si tu avais peur.

Pourtant une ombre étrange a parfois traversé tes yeux.

Maintenant, maintenant aussi, petite, tu m'apportes du chèvrefeuille,

et jusqu'à tes seins en sont parfumés.

Pendant que le vent triste galope en tuant des papillons

moi je t'aime, et ma joie mord ta bouche de prune.

Ce qu'il t'en aura coûté de t'habituer à moi,

à mon âme esseulée et sauvage, à mon nom que tous chassent.

Tant de fois nous avons vu s'embraser l'étoile du Berger en nous baisant les yeux

et sur nos têtes se détordre les crépuscules en éventails tournants.

Mes paroles ont plu sur toi en te caressant.

Depuis longtemps j'ai aimé ton corps de nacre ensoleillée.

Je te crois même reine de l'univers.

Je t'apporterai des fleurs joyeuses des montagnes, des copihues,

des noisettes foncées, et des paniers sylvestres de baisers.

Je veux faire avec toi

ce que le printemps fait avec les cerisiers.

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PABLO  NERUDA

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Bathing_by_Felix_Vallotton

Oeuvre Félix Valloton

LA BRANCHE VOLEE

Dans la nuit nous allons entrer

voler une branche en fleur.

Nous allons franchir le mur,

dans les ténèbres du jardin de quelqu'un d'autre,

deux ombres dans l'ombre.

L'hiver n'est point parti encore

et l'on dirait que le pommier

brusquement s'est changé

en cascade d'étoiles parfumées.

Dans la nuit nous allons entrer

jusqu'à son tremblant firmament,

et tes petites mains avec les miennes

voleront les étoiles.

Alors, et en catimini,

chez nous,

dans l'ombre et dans la nuit,

entrera avec tes pas

le pas silencieux du parfum

et avec des pieds constellés

le corps lumineux du printemps.

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PABLO  NERUDA

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branche_pommier_en_fleur

mercredi 15 juillet 2009

NERUDA

"Je veux vivre dans un monde où les êtres seront seulement humains, sans autres titres que celui-ci, sans être obsédés par une règle, par un mot, par une étiquette".

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PABLO  NERUDA

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etiquette_poup_e_russe_pr_sentation

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samedi 27 juin 2009

LE FLEUVE INVISIBLE...Extrait

'Mes pensées se sont peu à peu éloignées, mais ayant abordé un sentier
accueillant, je repousse les contrariétés tumultueuses et je m'arrête, les yeux
fermés, grisé par un parfum de passé que j'ai conservé, durant mon petit corps
à corps avec la vie. J'ai vécu hier, uniquement. Aujourd'hui a cette nudité qui
attend la chose désirée, ce cachet provisoire qui vieillit en nous sans amour.
Hier est un arbre aux longs branchages, à l'ombre duquel je suis allongé,
abandonné à la mémoire.

Soudain, je regarde, étonné: en longues caravanes, des voyageurs sont arrivés
dans le même sentier; les yeux endormis dans le souvenir, ils fredonnent des
chansons et évoquent ce qui fut. Et je crois deviner qu'ils se sont déplacés
pour s'arrêter, qu'ils ont parlé pour se taire, qu'ils ont ouvert leurs yeux
stupéfaits devant la fête des étoiles pour les fermer et revivre l'enallé...

Étendu dans ce nouveau chemin, avec les yeux avides et fleuris des jours
lointains, j'essaie vainement d'enrayer le fleuve du temps qui ondoie sur mes
faits et gestes. Mais l'eau que je parviens à recueillir reste prisonnière des
bassins secrets de mon coeur, dans lesquels, demain, devront s'enfoncer mes
veilles mains solitaires'.

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PABLO  NERUDA

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TEMPS_QUI_PASSE

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samedi 25 avril 2009

LA NUIT DANS L'ÏLE

Toute la nuit j'ai dormi avec toi
près de la mer, dans l'île.
Sauvage et douce tu étais entre le plaisir et le sommeil,
entre le feu et l'eau.

Très tard peut-être
nos sommeils se sont unis
par le sommet ou par le fond,
là-haut comme des branches agitées par le même vent,
en bas comme rouges racines se touchant.

Peut-être ton sommeil
s'est-il aussi dépris du mien
et sur la mer et sur sa nuit
m'a-t-il cherché
comme avant toi et moi,
quand tu n'existais pas encore,
quand sans t'apercevoir
je naviguais de ton côté
et que tes yeux cherchaient
ce qu'aujourd'hui
pain, vin, amour, colère
je t'offre à pleines mains
à toi, la coupe
qui attendait de recevoir les présents de ma vie.

J'ai dormi avec toi
toute la nuit alors
que la terre en sa nuit tournait
avec ses vivants et ses morts,
et lorsque je me réveillais
soudain, par l'ombre environné,
mon bras te prenait par la taille.
La nuit ni le sommeil
n'ont pu nous séparer.

J'ai dormi avec toi
et ta bouche, au réveil,
sortie de ton sommeil
m'a donné la saveur de terre,
d'algues, d'onde marine,
qui s'abrite au fond de sa vie.
Alors j'ai reçu ton baiser
que l'aurore mouillait
comme s'il m'arrivait
de cette mer qui nous entoure.

PABLO  NERUDA

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Rivage_Lacustre__joncs

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jeudi 12 février 2009

ODE AU CHAT

Au commencement
les animaux furent imparfaits
longs de queue,
et tristes de tête.

Peu à peu ils évoluèrent
se firent paysage
s'attribuèrent mille choses,
grains de beauté, grâce, vol...
Le chat
seul le chat
quand il apparut
était complet, orgueilleux.
parfaitement fini dès la naissance
marchant seul
et sachant ce qu'il voulait.

L'homme se rêve poisson ou oiseau
le serpent voudrait avoir des ailes
le chien est un lion sans orientation
l'ingénieur désire être poète
la mouche étudie pour devenir hirondelle
le poète médite comment imiter la mouche
mais le chat
lui
ne veut qu'être chat
tout chat est chat
de la moustache à la queue
du frémissement à la souris vivante
du fond de la nuit à ses yeux d'or.

Il n'y a pas d'unité
comme lui
ni lune ni fleur dans sa texture:
il est une chose en soi
comme le soleil ou la topaze
et la ligne élastique de son contour
ferme et subtil
est comme la ligne de proue d'un navire.
Ses yeux jaunes
laissent une fente
où jeter la monnaie de la nuit.

Ô petit empereur
sans univers
conquistador sans patrie
minuscule tigre de salon,
nuptial sultan du ciel
des tuiles érotiques
tu réclames le vent de l'amour 
dans l'intempérie
quand tu passes
tu poses quatre pieds délicats
sur le sol
reniflant
te méfiant de tout ce qui est terrestre
car tout est immonde
pour le pied immaculé du chat.

Oh fauve altier de la maison,
arrogant vestige de la nuit
paresseux, gymnaste, étranger
chat
profondissime chat
police secrète de la maison
insigne d'un velours disparu
évidemment
il n'y a aucune énigme
en toi:
peut-être que tu n'es pas mystérieux du tout
qu'on te connaît bien
et que tu appartiens à la caste la moins mystérieuse
peut-être qu'on se croit
maîtres, propriétaires,
oncles de chats,
compagnons, collègues
disciples ou ami
de son chat.

Moi non.
Je ne souscris pas.
Je ne connais pas le chat.
Je sais tout de la vie et de son archipel
la mer et la ville incalculable
la botanique
la luxure des gynécées
le plus et le moins des mathématiques
le monde englouti des volcans
l'écorce irréelle du crocodile
la bonté ignorée du pompier
l'atavisme bleu du sacerdoce
mais je ne peux déchiffrer un chat.

Ma raison glisse sur son indifférence
ses yeux sont en chiffres d'or.
                                 
      PABLO NERUDA

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CIMG0768


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mardi 10 février 2009

LA LUTTE POUR LE SOUVENIR

251

Mes pensées se sont peu à peu éloignées, mais ayant abordé un sentier accueillant, je repousse les contrariétés tumultueuses et je m'arrête, les yeux fermés, grisé par un parfum de passé que j'ai conservé, durant mon petit corps à corps avec la vie. J'ai vécu hier, uniquement. Aujourd'hui a cette nudité qui attend la chose désirée, ce cachet provisoire qui vieillit en nous sans amour.

Hier est un arbre aux longs branchages, à l'ombre duquel je suis allongé, abandonné à la mémoire.

Soudain, je regarde, étonné: en longues caravanes, des voyageurs sont arrivés dans le même sentier; les yeux endormis dans le souvenir, ils fredonnent des chansons et évoquent ce qui fut. Et je crois deviner qu'ils se sont déplacés pour s'arrêter, qu'ils ont parlé pour se taire, qu'ils ont ouvert leurs yeux stupéfaits devant la fête des étoiles pour les fermer et revivre l'enallé...

Étendu dans ce nouveau chemin, avec les yeux avides et fleuris des jours lointains, j'essaie vainement d'enrayer le fleuve du temps qui ondoie sur mes faits et gestes. Mais l'eau que je parviens à recueillir reste prisonnière des bassins secrets de mon coeur, dans lesquels, demain, devront s'enfoncer mes veilles mains solitaires.

PABLO  NERUDA

(LE FLEUVE INVISIBLE,  Premiers Poèmes)

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LE WINNIPEG ET AUTRES POÈMES

J'ai aimé dès le début le mot Winnipeg. Les mots ont des ailes ou n'en ont pas. Les mots rugueux restent collés au papier, à la tables, à la terre. le mot Winnipeg est ailé. Je l'ai vu s'envoler pour la première fois sur le quai d'un embarcadère, près de Bordeaux.

Le Winnipeg était un beau vieux bateau, auquel les sept mers et le temps avaient donné sa dignité. On peut affirmer qu'il n'avait jamais transporté à son bord plus de soixante-dix à quatre-vingts personnes. Le reste avait été constitué par des cargaisons de cacao, de coprah, de sacs de café de riz, par des chargements de minerais. Cette fois pourtant un affrètement plus important l'attendait: l'espoir.

Sous mes yeux et ma direction, deux mille hommes et femmes devait embarquer. Ils arrivaient des camps de concentration, de régions inhospitalières des désert, des terres africaines. Il venaient de l'angoisse, de la défaite, et ce bateau allait les recevoir et les emmener sur le continent américain, jusqu'aux côtes du Chili qui les accueillait. C'étaient les combattants espagnols qui avaient franchi la frontière française pour un exil qui dure depuis plus de trente ans.

La guerre civile - et incivile - d'Espagne agonisait de cette manière: des gens à demi prisonniers étaient entassés dans des forteresse quand ils ne s'amoncelaient pas pour dormir à même le sable. L'exode avait brisé le coeur su plus grand des poètes, don Antonio Machado. Ce coeur avait cessé de battre à peine franchies les Pyrénées. Des soldats de la République, dans leurs uniformes en lambeaux, avaient porté son cercueil au cimetière de Collioure. C'est là que cet Andalou qui avait chanté comme aucun autre les campagnes de Castille repose encore.

Je n'avais pas songé, en me rendant du Chili en France, aux contretemps, obstacles et adversités que je rencontrerais au cours de ma mission. Mon pays avait besoin de compétences, d'homme à la volonté créatrice. Nous manquions de spécialistes. La mer chilienne m'avait demandé des pêcheurs. Les mines réclamaient des ingénieurs. Les champs, des ouvriers pour conduire les tracteurs. Les premiers moteurs Diesel m'avaient chargé de recruter des mécaniciens spécialisés.

Rassembler ces être dispersés, les désigner dans les camps les plus éloignés et les acheminer jusqu'à ce carré de jour bleu, devant l'océan de France où se balançait tranquillement le Winnipeg, fut une affaire sérieuse et complexe, une entreprise dans laquelle le dévouement côtoyait souvent le désespoir.

Un organisme de solidarité, le SERE, fut fondé. L'aide venait, d'une part, des derniers fonds du gouvernement républicain et, d'autre part, d'une institution qui garde pour moi tout son mystère: les quakers.

Je me déclare abominablement ignorant en matière de de religions. Ce combat contre le péché constitue l'essentiel de leurs préoccupation m'a écarté, dans ma jeunesse, de tous les credos, et l'attitude superficielle d'indifférence que j'ai alors adoptée a persisté ma vie durant. Mais je dois à la vérité de dire que ces magnifiques sectateurs apparaissaient sur le môle et qu'ils payaient à chaque Espagnols la moitié de son billet pour la liberté, sans faire aucune distinction entre les athées et les croyants, les pécheurs et les pêcheurs. Depuis, quand je lis quelques part le mot quaker, je salue respectueusement par la pensé de leur mouvement.

Les trains arrivaient sans arrêt à l'embarcadère. Les femmes reconnaissaient leurs maris à travers les portières des wagons. Ils avaient été séparés depuis la fin de la guerre et ils se revoyaient pour la première fois devant le bateau qui les attendait. Jamais il ne m'avait été donné d'assister à des retrouvailles, des sanglots; des baisers, des étreintes, des éclats de rire aussi dramatiquement délirants.

De longues tables s'alignaient pour la vérification des papier et de l'identité, et pour le contrôle sanitaire. Derrière celles-ci, mes collaborateurs, secrétaires, consuls, amis, formaient une sorte de tribunal du purgatoire. Aux yeux des émigrants je dus, exceptionnellement ce jour-là, prendre les traits de Jupiter. Je décrétais le oui ultime, le non définitif. N'étant guère partisan du second, je répondais toujours par oui.
Je fus pourtant sur le point de signer un refus. Par bonheur, je compris à temps.
Un Castillan, un paysan à blouse noire tire-bouchonnée aux manches, venait de se présenter devant moi. Cette large blousse flottante était celle des ruraux de la Manche. L'homme, planté là avec sa femme et ses sept enfants, avait un certain âge, le visage tanné et creusé de rides.

En examinant les renseignements fournis par sa carte d'identité, je lui demandai, surpris:
- Le liège, c'est votre métier?
- Oui, monsieur, me répondit-il, gravement.
- Alors, il y a erreur. Qu'est-ce que vous iriez faire au Chili? Là-bas, il n'y a pas de chênes-lièges.
- Eh bien, monsieur, il y en aura, me répliqua le paysan.
- Montez, lui dis-je. C'est d'hommes comme vous dont nous avons besoin.

Avec la même fierté qui lui avait inspiré sa réponse, le paysan se mit à gravir la passerelle du Winnipeg, suivi de ses sept enfants et de son épouse. Beaucoup plus tard, l'argument de cet Espagnol imperturbable se révéla exact: il y eut - et, bien entendu, il y a toujours des chênes-lièges au Chili.

Presque tous mes protégés, pèlerins partant pour des terres inconnues, étaient maintenant embarqués, et je me préparais à prendre un peu de repos après cette tâches difficile, lorsque je vis se prolonger mes émotions. Le gouvernement chiliens, soumis aux pressions et aux attaques, m'adressait le message suivant: INFORMATION PRESSE AFFIRMENT EFFECTUER IMMIGRATION MASSIVE ESPAGNOLS. PRIÈRE DÉMENTIR OU ANNULER VOYAGE ÉMIGRÉS.

Que faire?
Il y avait une solution: convoquer la presse, lui monter le bateau rempli a craquer de ses deux mille Espagnols, lire le télégramme d'une voix solennelle. Et cela fait, me tirer sur place une balle dans la tête.

Ou encore: accompagner mes émigrant et débarquer au Chili avec l'appui de la raison ou de la poésie.

Avant de prendre une décision, je décrochai le téléphone pour m'entretenir avec le ministre chilien des Affaires étrangères. EN 1939, une communication téléphonique était difficilement déchiffrable. Pourtant mon indignation et mon angoisse furent entendues à travers océans et cordillères et le ministre m'approuva. Après une petite crise de cabinet, le Winnipeg, avec ses deux mille Républicains qui chantaient et pleuraient, leva l'ancre et mis le cap sur Valparaiso.

Que la critique efface toute ma poésie, si bon lui semble. Mais ce poème dont j'évoque aujourd'hui le souvenir, personne ne pourra l'effacer .

PABLO  NERUDA

(NÉ POUR NAÎTRE Cinquième Cahier Réflexions Depuis l' Île-Noire)

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Le Winnipeg

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