mardi 16 juin 2009
ECRIS LA VIE
C’est une maison
où nous avons reçu à profusion
la saveur et l’odeur des êtres
les couleurs tactiles des éléments
la beauté pudique des arbres
Nous y avons mangé de préférence
avec l’étranger
bu avec le commensal le plus désespéré
et veillé de nuit comme de jour
avec nos fantômes avisés
Nous y avons conçu les enfants libres
de nos rêves
Tout cela
en gardant une oreille suspendue à la porte
pour capter les pas hésitants
de l’inespéré
.
ABDELLATIF LAÂBI
.
jeudi 15 janvier 2009
NOUS SOMMES TOUS DES REFUGIES PALESTINIENS
Je remerge enfin de mon corps
j'en ressors porteurs de questions essentielles
Le cri mûr
Haut porté sectionnant
le Scandale
Mécaniques démontées
Je suis armé jusqu'aux dents
J'ai la cuirasse dure pour m'opposer à toutes les érosions
La mémoire longue pour forcer tous les blocus.
Le rire inextinguible
je suis neuf
Les cicatrices et les greffes
se sont déplacées vers les plantes
Elles alourdissent ma marche mais n'empêchent plus mon expansion
j'avais longtemps rêvé
C'était
des cauchemars
Courses au ralenti d'exécutions
répétitives
Oeils tournoyants
Manifestations à brûlures d'opium
C'était des temples canonnés
Foules
érotiques et païennes en pratiques obsessionnelles
C'était des nuits en grossesses de lunes
Astres éteints
Déserts rutilants
Dômes frappés de swastikas
Faces marquées
au rouge
Vents cataclysmiques
L'Atlas éruptif en déluge de mémoire collective
mémoire tu m'as sauvé de la supercherie des livres
Tu m'as dicté l'itinéraire de violence
Tu m'as conduit aux sources des interrogations décisives
Tu m'as branché sur les pulsations et secousses de mon peuple
De l'humanité terrorisée retranchée à l'hibernation
des grottes gardées par les Cyclopes Rois-Savants de Barbarie j'ai
taillé le long de leurs crimes et de tes signes mes arcs et mes
flèches
J'y ai confectionné l'Armée
et la Parole
J'y ai nomadisé à travers
charniers et illuminations
Saveurs de libertés
projetées aux confins du futur
houle de conquêtes
Je remerge enfin de mon corps
ce n'était pas le ghetto ni l'enfer ni la digne pour fuir le
monde
Ce n'était pas l'appel dit vide l'éducation
par le néant
Je sais très peu contemplatif
même si ça devait être une des constantes de ce que
l'on appelle mon «âme» je ne réponds plus aux
appels obsédants
A n'importe quel appel
Je choisis mes constantes mes obsessions et mes cibles
je choisis mon âge mes victoires et mes défaites
je suis l'homme arabe dans l'Histoire chantier en branle remis à
neuf par l'avant-garde des guérilleros palestiniens
arabe arabes arabe
un nom à retenir
grandes voix
de mes déserts sismiques un peuple marche
sur 8.000 kilomètres dresse des tentes
des bases de commandos
combien sommes-nous
oui combien messieurs les statisticiens des douleurs
avancez un chiffre
et les masses prophétiques rétorquent
en équations infaillibles
aujourd'hui
NOUS
SOMMES
TOUS
DES
REFUGIES
PALESTINIENS
demain
c'est nous qui créerons
DEUX... TROIS... QUINZE PALESTINE
.
ABDELLATIF LAÂBI
1969
.
OEIL JUIN 67
Et la mémoire grandit. Nuit des hommes.
Nuit de la parole.
Les rêves avortés. Les livres
muets. Les faces jaunes.
Le vent ne se relèvera plus de cette
éclipse.
mort la mort
mort de nous
notre dieu est mort aussi
d'épidémie mécanique
la terre une souricière
pièges infestés guettant notre
marche
du fond d'un continent enfoui
la voix déterre
ses bulles de détresse
mort la mort
notre exil d'être
Une fournaise d'effluves rassemble le continent. L'armée des sphinx galope d'horizons tailladés. L'hymne nous parvient. Déchirant d'exactitude. Nous atteignant à ras du corps, bouleversant notre stature. Les sphinx ne parlent pas. Mais c'est comme si une vigueur les a pénétrés depuis que nos yeux se sont ouverts à l'escalade du siècle. Piaffant de l'intérieur, les yeux de pierre boursouflés d'impatience par notre imagination intempestive.
mort la mort
une race engloutie
dans un magma intacte
à reprendre
au diapason de l'hymne
Mais qui nous entendra? Qui reconnaîtra
dans nos litanies incandescentes la parole arrachante des justes?
Et nos peuples somnolents, courbés
à la périphérie de la colère. Seuils renvoyés
aux calendes.
Nos bras vides. Nos dents fracassées.
Nos élans coupés à la racine.
Nos peuples, fourmilières de l'insolation.
Troglodytes du zinc et du pisé. Nos têtes noires, nos pieds
raccourcis, nos haleines suffocantes. Cicatrices de brassages et d'aumônes.
Qui saluera dans notre reptation recluse la
démarche arrachant des justes?
Notre hymne, dilué dans la mêlée
de la grisaille. Peuples terrés dans l'angoisse de l'eau et du pain.
Nous ne sommes pas encore une voix. A peine
une clameur.
Pas encore un nom. Un malentendu.
Et tous les idiomes nous stigmatisent en clichés
funestes.
mort la mort
mort de nous
Nos peuples jonglant dans les sébiles.
Affublés de sobriquets.
Nous sommes à peine un sarcasme.
Au carrefour des peuples, des boussoles rétives
trafiquent notre avance.
Réveillés. De toutes parts,
nous encerclant, le précipite de l'absence. L'itinéraire
de narcotiques.
Qui reconnaîtra dans la cataracte inouïe
de nos glottes la parole arrachante des justes?
Désert ta suffocation. Désert
ta tragédie éclipsant celle des dieux. Tragédie d'un
corps et d'une mémoire. Désert ton froid aride dans nos tumeurs.
Incommensurable tempête du désert qui se débat dans
la dépression béante de nos gueules.
Quel siècle accablons-nous de nos piétinements?
Et quelle planète?
Nous nous tâtons. Nous nous vérifions.
Nous nous exclamons avons-nous des langues, une face, des poumons, une
chair tirée du sang?
Nous nous tâtons. Nous nous regardons.
Avons-nous des doigts, un cerveau, des os, clavicules de travers dans le
dos? Quelles tares? Notre sexe catastrophique. Nos cordes inaudibles.
Inutilisables.
Et c'est l'hymne qui nous raccorde, nous répand
sur les traces des campements, la route de l'or, la géographie de
l'eau, les passerelles sur mers et océans.
A la lie des marasmes, notre terrible respiration.
Le souffle lointain de nos parcours.
Mais d'où nous vient cette force de
lyrisme?
La flûte repart. Les coeurs broient du
noir. Se dilatent. Se dilatent. La diarrhée nous reprend. Nous séchons
nos larmes. Nous grandissons. Nous renversons les frontières, les
armes, les poubelles.
Notre corps n'a plus de limites.
...
mort la mort
mort de nous
l'exil pour la crève
D'un monde pour qui race n'est pas corps, pas
hymne, mais intelligence, poids et mesures, mais force, ennemie de la parole,
mais fric, ennemi de l'amour.
Monde colosse qui ne pardonne pas aux fouriris
d'être ce qu'elles sont, indistinctes, acharnées à
la survie. Qui ne pardonne pas aux tortues leur carapace. Qui ne pardonne
pas aux chacals leur odeur.
Monde obsession. Serpent-poisson de nos cauchemars.
D'un monde déifié par l'outil.
Et de notre catalepsie.
Avec nos idées fixes. Nos rêves
fixes. Notre destin fixe. Avec nos tonnes de nostalgies perforatrices.
Avec nos uchronies aberratives. Avec l'orientation torticolique de notre
face vers les levants, l'eau des sources parlantes, les déserts
imprimés de pas, dallés de pierre noire.
Nos têtes émergeant des dépotoirs,
des fleuves inconstants, d'ergs mouvants.
O naïfs. Nos frères.
Menteur celui qui a dit que les minbars d'Andalousie
pleurent encore dans leurs prosternations.
Cela fait des siècles que nous sommes
tombés en panne. Que nous tournons en rond, à l'abord d'un
carrefour, rosace flanquée de fausses pistes. Les heures stériles
dans la bouche du vagabond. La rumeur des fraternités de plomb.
La sauvage course pour la possession et l'orgueil.
Et nos peuples publics de complots, de frasques
militariennes, de paris sur chevaux et femmes. Nos peuples, grandes hordes
à la bride du premier charlatan en livrée tirant sur les
tripes sensibles. Nos peuples sevrés.
Vasques d'or noir. Tout ce gâchis. Pour
oublier. Pour sonnner la planète de ralentir, changer le sens de
son tournoiement. Pour sommer les ruines de retrouver une impossible splendeur.
Pour sommer la nuit de redevenir monumentale, transhumante de hennissements
conquérants.
L'hymne butine. Se transforme en rafale. Nous
cogne. L'index pointant des étoiles filantes, des soucoupes volantes.
Des alvéoles clignotent.
L'énergie nous chauffe à blanc.
Nous carbonise.
L'hymne nous pourfend. Nous sommes glaise.
Nous retrouvons chair et sang. Nous reprenons corps. Nous nous palpons.
Nous nous regardons, les yeux dans les yeux. Aucune digitale de greffe.
Les horizons se déchirent, et c'est
comme si mille planètes venaient s'accouder à la terre, la
choisir, centre d'une grappe propulsée en-dehors du temps.
L'hymne nous enveloppe. Nous suture. Point
par point.
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ABELLATIF LAÂBI
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mardi 13 janvier 2009
FRAGMENTS D'UNE GENESE OUBLIEE
Il est temps de se taire
de ranger les accessoires
les costumes
les rêves
les douleurs
les cartes postales
Il est temps de fermer la parenthèse
arrêter le refrain
vendre les meubles
nettoyer la chambre
vider les poubelles
Il est temps d'ouvrir la cage
des canaris qui m'ont prodigué leur chant
contre une vague nourriture
et quelques gobelets d'eau
Il est temps de quitter
la maison des illusions
pour le large d'un océan de feu
où mes métaux humains
pourraient enfin fondre
Il est temps de quitter l'enveloppe
et s'apprêter au voyage
Nos chemins se séparent
ô mon frère l'évadé
J'ai de la folie
mon grain propre
Un choix autre
de la séparation
J'ai ma petite lumière
sur les significations dernières
de l'horreur
Une fois
une seule fois
il m'est arrivé d'être homme
comme l'ont célébré les romances
Et ce fut
au mitan de l'amour
L'amour
quoi de plus léger pour un havresac
Alors je m'envole
sans regret
j'adhère au cri
l'archaïque
rougi au feu des déveines
et je remonte d'une seule traite
la chaîne des avortements
Je surprends le chaos
en ses préparatifs
Je convoque à ma transe noire
le peuple majoritaire des éclopés
esprits vaincus
martyrs des passions réprouvées
vierges sacrifiées au moloch de la fécondité
aèdes chassés de la cité
dinosaures aussi doux que des colombes
foudroyés en plein rêve
ermites de tous temps
ayant survécu dans leurs grottes
aux bulldozers de l'histoire
Je ne me reconnais d'autre peuple
que ce peuple
guéri du rapt et du meurtre
du vampirisme des besoins
des adorations
des soumissions
et des lois stupides
Je ne me reconnais d'autre peuple
que ce peuple
non issu de la horde
nuitamment nomade
laissant aux arbres leurs fruits
aux animaux la vie sauve
se nourrissant du lait des étoiles
confiant ses morts
à la générosité du silence
Je ne me reconnais d'autre peuple
que ce peuple
impossible
Nous nous rejoignons dans la transe
La danse nous rajeunit
nous fait traverser l'absence
Une autre veille commence
aux confins de la mémoire
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ABDELLATIF LAÂBI
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lundi 29 décembre 2008
TRIBULATIONS D'UN RÊVEUR ATTITRE
Ce n'est pas une affaire d'épaules
ni de biceps
que le fardeau du monde
Ceux qui viennent à le porter
sont souvent les plus frêles
Eux aussi sont sujets à la peur
au doute
au découragement
et en arrivent parfois à maudire
l'Idée ou le Rêve splendides
qui les ont exposés
au feu de la géhenne
Mais s'ils plient
ils ne rompent pas
et quand par malheur fréquent
on les coupe et mutile
ces roseaux humains
savent que leurs corps lardés
par la traîtrise
deviendront autant de flûtes
que des bergers de l'éveil emboucheront
pour capter
et convoyer jusqu'aux étoiles
la symphonie de la résistance
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ABDELLATIF LAÂBI
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