samedi 28 novembre 2009
MAHMOUD DARWICH
J’aime, de la nuit, le prélude lorsque vous
venez,
Main dans la main et me prenez lentement,
strophe après strophe, dans vos bras.
Vous m’emporterez, tout là-haut, sur vos ailes.
Amis, restez, ne vous hâtez pas
Et dormez contre mes flancs pareils aux ailes
d’une hirondelle fatiguée.
Votre soie est chaude. A la flûte d’attendre un
peu
Pour polir un sonnet lorsque vous me trouverez
secret et beau
Comme un sens sur le point de se dénuder. Ne
parvenant à arriver
Ni à s’attarder devant les mots, il me choisit pour
seuil.
J’aime, de la poésie, la spontanéité de la prose
et de l’image voilée,
Dépourvue d’une lune pour l’éloquence :
Ainsi lorsque tu t’avances pieds nus, la rime
abandonne
L’étreinte des mots et la cadence se brise au
plus fort de l’essai.
Un peu de nuit auprès de toi suffit pour que je
sorte de ma Babylone
Vers mon essence – ma fin. Oint de jardin en
moi
Et tu es toute, toi. Et, de toi, déborde le moi libre et bon.
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MAHMOUD DARWICH
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mercredi 28 octobre 2009
MURALE...Extrait
Je rêverai, non pour réparer les chariots du vent
Ou une avarie de l’âme.
La légende est à sa place, piège
Dans le cours du réel.
Le poème ne peut modifier un passé qui passe
et ne passe pas
Ou interrompre le séisme.
Mais je rêverai,
Dans l’espoir que des pays s’agrandissent pour m’accueillir,
Tel que je suis,
Un des habitants de cette mer
Qui a renoncé à l’interrogation difficile :
« Qui suis-je ici-là ?...
Le fils de ma mère ? »
Les doutes ne m’assaillent guère.
Les pâtres et les rois ne m’assiègent pas.
Mon présent, comme mon lendemain, sont avec
moi
Et avec moi, mes petites éphémérides.
Chaque fois qu’un oiseau égratigne un nuage,
je note :
Le songe a délié mes ailes. Moi aussi je vole.
Car tout être vivant est oiseau et moi,
Je suis moi et rien
D’autre.
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MAHMOUD DARWICH
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Oeuvre Zao Wou-Ki
jeudi 16 juillet 2009
NOUS SORTIRONS
Nous sortirons.
Nous l’avons dit :
Nous sortirons.
Nous vous l’avons dit :
Nous sortirons un peu de nous-mêmes.
Nous sortirons de nous-mêmes
Vers une marge blanche, méditer le sens de l’entrée et de la sortie.
Nous sortirons d’ici peu.
Notre père qui était en nous est rentré chez sa mère, le Verbe.
Nous avons dit :
Nous sortirons.
Étrennez une foulée en d’un sang qui a débordé de nous Et inondé vos canons.
Arrêtez, cinq minutes, ces avions en piqué.
Interrompez, trois minutes encore, le bombardement par terre et par mer,
Que sortent ceux qui sortent et entrent ceux qui entrent...
Nous sortirons. Nous avons dit : Nous sortirons.
Laissez donc une petite place pour les derniers adieux.
Que la paix soit sur nous, que la paix soit sur nous.
Nous rangerons nos membres dans les valises.
Arrêtez donc cinq minutes ce bombardement,
Que les belles élégantes lavent leurs seins des baisers passés.
Nous sortirons. Nous avons dit :
Nous sortirons un peu de nous-mêmes.
Nous sortirons de nous-mêmes.
Au bord de la mer, nous avons jeté le rivages de nos corps et nous nous sommes brisés
Comme une tempête de palmiers, lorsque nous vous avons vaincus et remporté la victoire sur nous-mêmes,
Ajouté aux rues une ombre qui accorde la ville et son sens,
Qui invoque le Père et le Fils et l’Esprit, où que nous migrions et aussi loin que nous partions.
Nous sortirons. Nous avons dit :
Nous sortirons.
Entrez donc, sept nuits brèves seulement, dans la nouvelle Jéricho.
Vous n’y trouverez pas une fillette à qui voler la natte, ou un garçonnet à qui voler les papillons.
Vous ne trouverez pas un mur sur lequel placarder vos ordres qui proscrivent le lilas de Chine et nous proscrivent.
Vous ne trouverez pas un cadavre sur lequel graver les psaumes de votre périple dans les fables.
Vous ne trouverez pas un balcon qui donne sur la Méditerranée en nous.
Vous ne trouverez pas une rue pour y monter la garde.
Et vous ne trouverez pas traces de vous et ne trouverez pas traces de nous.
Nous sommes sortis peu avant la sortie.
Ne faites pas de signe de victoire au-dessus des cadavres.
Ici nous sommes.
Là-bas nous sommes.
Et nous ne sommes ni là-bas, ni là.
Ici nous sommes, sous les éléments et sommes un sang tapi dans l’air que vous égorgez.
Nous sortirons. Nous l’avons dit :
Nous sortirons.
Bombardez notre ombre...
Notre ombre.
Menez-la captive à sa mère, la terre, ou suspendez-la aux châtaigniers.
Vous êtes où nous ne sommes pas !
Entrez dans votre illusion et labourez notre illusion.
Nous sortirons
Nous avons dit : Nous sortirons du commencement de la mer,
Dans un tué, cinq blessés et cinq minutes,
Après la chute des communautés dans le vacarme de l’affrontement du fer et du clan.
Nous sortirons de chaque maison qui nous a vu détruire un char sur nous-mêmes, ou dans son voisinage.
Nous sortirons de chaque mètre et de chaque journée, ainsi que les bédouins sortent de nous.
Nous sortirons. Nous avons dit : Nous sortirons un peu de nous-mêmes, vers nous.
Nous sortirons de nous-mêmes
Vers la parcelle de mer blanche, bleue.
Nous étions là-bas et là.
L’absence métallique signale notre présence.
Beyrouth était là-bas
Et là.
Et nous étions sur la parcelle de terre ferme, une horloge et une journée d’oeillets.
Adieu à ceux qui, peut-être, de notre temps, viendront silencieux
Et de notre sang, viendront debout pour que nous entrions.
Nous sortirons. Nous avons dit :
Nous sortirons lorsque nous rentrerons
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MAHMOUD DARWICH
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LA NUIT QUI DEBORDE DU CORPS
Jasmin sur les nuits de juillet. Chanson
Pour deux étrangers qui se rencontrent sur
une rue qui ne mène nulle part
Qui suis-je après ces deux yeux en amande?
Dit l'étranger
Qui suis-je après ton exil en moi? Dit l'étrangère
Prenons garde alors, à ne pas remuer le sel
des mers anciennes,
Dans un corps qui se souvient
Elle lui restituait son corps chaud
Et il lui restituait son corps chaud
Ainsi les deux amants étrangers laissent leurs
amours en désordre
Comme ils abandonnent leurs sous-vêtements
entre les fleurs des draps
- Si tu es vraiment mon aimé, compose un
Cantique des cantiques pour moi
Et grave mon nom sur la branche d'un
grenadier, dans les jardins de Babylone
- Si tu m'aimes vraiment, place mon rêve
entre mes mains, et dis
Dis au fils de Marie: Ainsi, tu nous fais subir
le sort que tu t'es choisi
Seigneur, sommes-nous assez justes, pour
l'être demain?
- Comment guérirais-je du jasmin, demain?
- Comment guérirais-je du jasmin, demain?
Ils font obscurité ensemble, dans des ombres
qui dansent au plafond de sa chambre
Elle lui dit: Ne sois pas ténébreux après mes seins
Il dit: Tes seins, nuits qui éclairent l'essentiel
Nuits qui me couvrent de baisers, et nous
nous sommes emplis
Le lieu et moi, de nuits qui débordent de la
coupe
Elle rit de sa description. Et elle rit encore
Lorsqu'elle cache la pente de la nuit dans sa main
- Mon amour s'il m'était donné d'être un
garçon, je serais toi
- Et s'il m'était donné d'être une fille, je
serais toi
Et elle pleure, comme à son habitude
lorsqu'elle revient d'un ciel couleur de vin
Emmène-moi Etranger dans un pays où
Je ne possède pas un oiseau bleu sur un saule
Et elle pleure, pour pour traverser ses forêts dans
le long départ vers elle-même. Qui suis-je?
Qui suis-je après ton exil dans mon corps?
Ah cette peine qui me vient de moi, de toi de
mon pays
Qui suis-je après ces deux yeux en amande?
Montre-moi mon lendemain!
Ainsi les deux amants laissent leurs adieux en
désordre
Comme le parfum du jasmin sur les nuits de
juillet
Quand vient juillet
Le jasmin me porte à une rue qui ne mène
nulle part
Mais je chante encore
Jasmin
Sur les nuits
De juillet
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MAHMOUD DARWICH
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samedi 11 juillet 2009
CANTIQUES...Extrait
(....)
t’aimer, ou ne pas t’aimer
je pars, je laisse derrière moi des adresses susceptibles de se perdre
j’attends ceux qui reviennent
ils connaissent les échéances de ma mort, et ils viennent
Toi que je n’aime pas lorsque je t’aime
les murs de Babylone sont étroits le jour, tes yeux sont larges
et ton visage se propage dans la clarté
Comme si tu n’étais pas encore née. Et que nous ne nous
soyons jamais séparés. Comme si tu ne m’avais jamais assassiné
(...)
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MAHMOUD DARWICH
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jeudi 2 juillet 2009
DISCOURS DE L’HOMME ROUGE
" Ainsi, nous sommes qui nous sommes dans le Mississippi. Et les reliques d’hier nous échoient. Mais la couleur du ciel a changé et la mer à l’Est a changé. O maître des Blancs, seigneur des chevaux, que requiers-tu de ceux qui partent aux arbres de la nuit ? Elevée est notre âme et sacrés sont les pâturages. Et les étoiles sont mots qui illuminent … Scrute-les, et tu liras notre histoire entière : ici nous naquîmes entre feu et eau, et sous peu nous renaîtrons dans les nuages au bord du littoral azuré. Ne meurtris pas davantage l’herbe, elle possède une âme qui défend en nous l’âme de la terre. O seigneur des chevaux, dresse ta monture qu’elle dise à l’âme de la nature son regret de ce que tu fis à nos arbres. Arbre mon frère. Ils t’ont fait souffrir tout comme moi. Ne demande pas miséricorde pour le bûcheron de ma mère et de la tienne. ( … )
Nos noms sont des arbres modelés dans la parole du dieu et oiseaux qui planent plus haut que les fusils. Ne coupez pas les arbres du nom, vous qui venez guerre de la mer. Et ne lancez pas vos chevaux flammes sur les plaines. Vous avez votre dieu, et nous, le nôtre. Vos croyances, et nous, les nôtres. N’ensevelissez pas Dieu dans des livres qui vous ont fait promesse d’une terre qui recouvre la nôtre. Ne faîtes pas de Lui un huissier à la porte du roi.
Prenez les roses de nos rêves pour voir ce que nous voyons de joie ! Et sommeillez au-dessus de l’ombre de nos saules, pour vous envoler mouettes et mouettes, ainsi que s’élancèrent nos pères bienveillants avant de revenir paix et paix. Il vous manquera, ô Blancs, le souvenir de l’adieu à la Méditerranée et vous manquera la solitude de l’éternité dans une forêt qui ne débouche point sur un abîme, et la sagesse des brisures. Et il vous manque une défaite dans les guerres. Et un rocher récalcitrant au déferlement du fleuve du temps véloce.
Et il vous manquera une heure pour une quelconque contemplation, pour que grandisse en vous un ciel nécessaire à la tourbe, une heure pour hésiter devant deux chemins. Euripide un jour vous manquera, et les poèmes de Canaan et des Babyloniens, et les chansons de Salomon à Shulamit. Et vous manquera le lys sauvage pour la nostalgie, et vous manquera, ô Blancs, un souvenir qui apprivoise les chevaux de la démence et un cœur qui racle les rochers afin qu’ils taillent dans l’appel des violons.
Et il vous manque et manque l’hésitation des armes. Et s’il faut nous tuer, ne tuez point les êtres qui avec nous d’amitié se lièrent et ne tuez pas notre passé. Et il vous manquera une trêve avec nos fantômes dans les nuits stériles, un soleil moins enflammé, une lune moins pleine, pour que le crime apparaisse moins fêté sur vos écrans. Alors prenez tout votre temps pour la mise à mort de Dieu. ( … )
Il y a des morts qui sommeillent dans des chambres que vous bâtirez. Des morts qui visitent leur passé dans les lieux que vous démolissez. Des morts qui passent sur les ponts que vous construirez. Et il y a des morts qui éclairent la nuit des papillons, qui arrivent à l’aube pour prendre le thé avec vous, calmes tels que vos fusils les abandonnèrent. Laissez donc, ô invités du lieu, quelques sièges libres pour les hôtes, qu’ils vous donnent lecture des conditions de la paix avec les défunts. "
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MAHMOUD DARWICH
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vendredi 29 mai 2009
L'HYSTERIE DU POEME
Le poème, le poème… Jusqu’à quand ? Y aura-t-il encore en hébreu assez d’épées pour affronter le prochain poème qu’écrira un autre poète pour demander le retrait des occupants ?
Nathan Zakh a dû d’abord m’insulter pour avoir le droit de formuler ensuite cette question pertinente : " Les Israéliens poseraient-ils comme condition de la paix avec les Palestiniens que ces derniers tombent d’abord amoureux d’eux ? Dans ce cas, nous risquons d’attendre longtemps, très longtemps. "
Les Israéliens ont été surpris de découvrir que le peuple palestinien n’aime ni l’occupation ni les occupants. Ce fut une surprise telle que Yediot Aharonot a pu titrer : " Unité retrouvée à la Knesset ", après que le Premier ministre eut présenté mon poème comme la meilleure preuve qu’il fallait poursuivre l’occupation. Quand aux écrivains libéraux, si épris de paix, ils ont versé des larmes de crocodile lorsqu’ils ont découvert à cette occasion que les Palestiniens persistaient que la Palestine était leur patrie. Ce qui a poussé Amos Kenan à me menacer du fusil comme seule langue désormais possible entre nous.
Pendant ce temps, les orientalistes israéliens sont encore occupés à chercher le sens du mot " perdrix " (Hajal) et le sens à donner au fait que je l’ai mis après le mot " pierres " (Hajar). Mati Peled a fait a juste titre remarquer que c’est bien la marque d’une incompréhension, voire d’une véritable coupure, entre deux cultures vivant sur la même terre. Il faut que personne ne comprenne plus personne pour qu’aucun traducteur n’ait remarqué que la perdrix est un oiseau de la taille d’un pigeon qui vit au milieu des pierres.
Lorsque l’on fait remarquer à tel député du Likoud : " L’hymne israélien ne dit-il pas que le Jourdain a deux rives, une occidentale et l’autre orientale ? ", l’autre répond : " J’ai bien le droit de chanter. " Le Palestinien n’aurait-il pas le droit de chanter sa patrie comme l’Israélien son expansionnisme ? Non. L’Arabe n’a pas le droit de forger son langage en dehors des limites que l’Israélien lui a fixées. Ce qui déborde de ces limites est décrété hors de l’humain. L’humain, en nous, doit quitter son espace propre pour se confier dans le " ghetto " de l’autre. Il doit se faire le gardien de sa propre absence, au profit de la présence de l’autre.
Mais si nous n’arrivons pas à vivre côte à côte, pourquoi devrions-nous pour autant mourir ensemble ? Cette question, exprimant l’ultime concession qu’un homme puisse faire, devient, dans l’esprit des Israéliens, l’ultime degré de l’agression sauvage ; elle transgresse en effet les limites du rôle qu’ils ont fixé à l’autre, cet autre qui n’a même pas droit aux questions.
Ainsi, dans la mentalité israélienne, le Palestinien va passer de l’état d’une homme qu’on a le droit de réduire à rien pour accomplir sa propre humanité, à celui d’un élément constitutif de l’existence israélienne, un sujet nécessaire, dominé, que l'Israélien peut utiliser quand il veut, comme il veut.
Qui donc donne en effet à la mosaïque israélienne son unité, sinon la volonté unanime de la victoire sur un fantôme en train de se matérialiser, sinon la nécessité d’être unis face à la peur d’une défaite ? Tout se passe comme si le Palestinien, qu’il soit absent ou présent, était l’essence même de l’existence de l’Israélien. A condition, bien sûr, que ce Palestinien respecte le rôle qu’on lui a assigné. Plus on nie son existence, plus on reconnaît le poids de celle-ci. Et plus au contraire l’Israélien tend à reconnaître cette existence, plus il met en péril la sienne propre. Comme si l’Israélien avait besoin de convoquer le Palestinien selon l’image de son choix pour rester israélien.
N’y a-t-il d’autre identité que celle-là ?
Il est clair que c’est l’Israélien qui s’appauvrit lui-même, qui appauvrit sa propre substance en lui inculquant une peur devenue instinctive, la peur d’un ennemi indispensable, fabriqué avec soin de toutes pièces, un ennemi qui n’a lui-même d’autre ennemi que le juif, depuis la Création et pour toujours. Et si cet ennemi est le monde entier, cela ne peut que rehausser encore la fécondité du génie juif.
L’expression " Le monde entier est contre nous " est devenue une spécificité d’Israël et la condition de son existence. Quant à se demander pourquoi le monde entier à tort et l’Israélien raison, c’est une question tout à fait oiseuse. Car la légitimité de chaque acte d’Israël, sa revendication d’une vérité que personne d’autre ne saurait posséder, ont pour condition première l’hostilité du monde entier.
Ce credo est sans doute l’arme la plus simple qui permet à la mentalité israélienne de vaincre sa contradiction. Il a servi dans le passé à empêcher l’assimilation des juifs au sein des sociétés où ils vivaient. Il sert aujourd’hui à empêcher l’autre d’émerger, à empêcher la terre de s’ouvrir à la coexistence ; car la première condition en serait la reconnaissance du droit de l’autre à sa terre, puisque cette terre est à lui : il n’est pas un réfugié qui demande asile aux immigrants !
(…)
Ben Gourion n’était pas un goy. Pourtant, il reconnaissait en privé que le conflit n’était pas de nature raciale. C’étaient bien, selon lui, les Israéliens qui portaient la responsabilité de l’absence de paix, en raison de ce qu’ils faisaient et non pas de l’hostilité du monde entier vis-à-vis des juifs. Devant son ami Nahum Goldman, il manifestait, un soir, son inquiétude quant à l’avenir : " Pourquoi, lui disait-il, pourquoi les Arabes se réconcilieraient-ils avec nous ? C’est nous qui leur avons pris leur terre. "
" C’est nous qui leur avons pris leur terre. " Doit-on chercher là le motif de la fureur israélienne face aux manifestations de la mémoire arabe du présent ?
(…)
Ils disent ne pas vouloir coexister avec nous. Mais leur dilemme, c’est qu’ils ne peuvent pas vivre sans nous. Il ne nous appartient pas de régler ce paradoxe, lequel engendre la cruauté d’une jungle ou le mythe s’allie au fait accompli, et la fragilité de l’homme à la dureté de l’acier. Nous ne pouvons pas répondre à leur besoin permanent de fabriquer leur ennemi, l’ennemi dont ils veulent dicter la conduite, le langage, les réactions et même la forme des rêves. Un ennemi sur mesure répondant à toute leurs injonctions …
Le poème n’est qu’un prétexte. Mais jusqu’à quand … Jusqu’à quand ?
Nous leur proposons un marché : qu’ils suppriment les colonies, et nous supprimerons le poème ?
Mahmoud Darwich
al-Yawm al-sâbi, le 18 avril 1988
vendredi 15 mai 2009
LE LIT DE L'ETRANGERE
C’est un amour qui va sur ses pieds de soie,
Heureux de son exil dans les rues.
Un amour petit et pauvre que mouille une pluie de passage
Et il déborde sur les passants :
Mes présents sont plus abondants que moi.
Mangez mon blé,
Buvez mon vin,
Car mon ciel repose sur mes épaules et ma terre vous appartient…
As-tu humé le sang du jasmin indivis
Et pensé à moi ?
Attendu en ma compagnie un oiseau à la queue verte
Et qui n’a pas de nom ?
C’est un amour pauvre qui fixe le fleuve
Et il s’abandonne aux évocations : où cours-tu ainsi,
Jument de l’eau ?
Sous peu, la mer t’absorbera.
Va lentement vers ta mort choisie,
Jument de l’eau !
Etais-tu mes deux rives
Lorsque le lieu était tel qu’il se devait d’être,
Léger léger pour tes souvenirs ?
Quelles chansons aimes-tu ?
Quelles chansons ?
celles qui chantent
La soif de l’amour ou
Celles qui chantent le temps révolu ?
C’est un amour pauvre et non partagé,
Calme, calme, qui ne brise pas
Le verre de tes jours dévolus
Ni n’attise le feu d’une lune froide
Dans ton lit.
Tu ne devines pas sa présence si, à sa place peut-être, une obsession te fait pleurer.
Tu ne sais ce que tu ressens
lorsque, de tes bras, tu n’enlaces
Que toi !
Quelles nuits désires-tu, quelles nuits ?
Et de quelle couleur sont ces yeux dont tu rêves,
Lorsque tu rêves ?
C’est un amour pauvre et partagé
Qui réduit le nombre des désespérés
Et hisse le trône des colombes sur les deux côtés.
A toi de conduire
Ce printemps rapide vers ceux que tu aimes.
Quels temps désires-tu, quels temps ?
Que j’en sois le poète, ainsi et ainsi…
Chaque fois
Qu’une femme s’en va, au soir, vers son secret,
Elle trouve un poète marchant dans ses obsessions.
Et chaque fois qu’un poète va au plus profond de lui,
Il trouve une femme se dénudant devant son poème…
Quels exils désires-tu ?
M’accompagneras-tu, partiras-tu seule dans ton nom,
Exil couronnant un autre exil
De toute sa splendeur ?
C’est un amour qui passe par nous
Sans que nous y prenions garde.
Et il ne sait et nous ne savons
Pourquoi une rose dans un vieux mur nous disperse,
Pourquoi une jeune fille en pleurs à l’arrêt d’un bus,
Croque une pomme et pleure encore et rit
Ce n’est rien, rien qu’une abeille qui vient de traverser mon sang…
C’est un amour pauvre qui contemple
Longtemps les passants et prend
Le plus jeune pour lune : tu as besoin
D’un ciel moins élevé.
Sois mon ami et tu pourras contenir
L’égoïsme de deux êtres qui ne savent
A qui offrir leurs fleurs…
Il parlait peut-être de moi, peut-être
De nous, mais nous ne le savions pas.
C’est un amour…
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MAHMOUD DARWICH
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J'AI LA SAGESSE D'UN CONDAMNE A MORT
J’ai la sagesse d’un condamné à mort :
Je ne possède rien et donc rien ne me possède
J’ai écrit mon testament avec mon sang :
«Fiez-vous à l’eau, vous, habitants de ma chanson»
Je me suis endormi ensanglanté et couronné de mon lendemain
J’ai rêvé que le cœur de la terre était plus grand que sa mappemonde,
Plus limpide que son miroir et que ma potence
Et je me suis épris d’un nuage blanc qui me prendrait
Vers le haut
Comme une huppe avec des ailes de vent. A l’aube
L’appel de garde de nuit
M’a tiré de mon rêve et de ma langue :
«Tu vivras une autre mort
Revois donc ton dernier testament
L’heure de ton exécution a encore été reportée»
«A quand ?» ai-je demandé
«Attend, dit-il, tu mourras davantage
J’ai dit :
«Je ne possède rien et donc rien ne me possède»
J’ai écrit mon testament avec mon sang
«Fiez-vous à l’eau, vous, habitants de ma chanson».
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MAHMOUD DARWICH
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mercredi 1 avril 2009
LA TERRE NOUS EST ETROITE...Extrait
J’ai derrière le ciel un ciel pour revenir, mais
Je continue à polir le métal de ce lieu, et je vis
Une heure qui discerne l’invisible. Je sais que le temps
Ne sera pas par deux fois mon allié, et je sais que je sortirai de ma
Bannière, oiseau qui ne se pose sur nul arbre
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MAHMOUD DARWICH
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Photographie Emmanuelle Vial














