mardi 17 avril 2012

LA JOLIS-PIEDS-NUS-DES-CHEMINS

 

La Jolis-pieds-nus-des-chemins,

l'ensorceleuse de rainettes,

endormie sous un olivier.

 

Petite rose des osiers,

hier, au matin, je suis partie,

et le crapaud noir, celui dont

un diamant brille sur le front,

n'a voulu sauter avec moi.

 

Petit jasmin des romarins,

l'après-midi je suis partie

voir le crapaud noir, celui dont

un diamant brille sur le front...

N'a voulu sauter avec moi.

 

Petite anémone des blés,

hier, à la nuit, je suis partie,

et le crapaud noir, celui dont

un diamant brille sur le front,

sous l'olivier m'a trouvée morte.


.

RAFAEL  ALBERTI

.

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jeudi 19 janvier 2012

PHANTASMAGORIA ...Extrait - CHANT 1 - L'ENTRETIEN

Une nuit d’hiver, le soir s’attardait,
Froid, fatigué, triste et boueux
Je rentrais chez moi, trop tard pour dîner.
Un souper en ce lieu studieux
Avec cigare et bon vin m’attendait.

Étrange atmosphère et quel air rêveur !
Quelque chose de lent et blanc
Tapi là, dans l’ombre. Mais quel air moqueur !
Était-ce ce balai branlant
Oublié là par la bonne sans cœur ?

Je vis cette chose avancer soudain
En grelottant et se mouchant!
Alors je lui dis : - Allons cher voisin
Se tenir ainsi face aux gens
Est très malpoli ! Que cela est vain !

- J’ai attrapé froid, me dit donc la chose,
À attendre sur le palier
Je fis volte face, si surpris qu’elle ose
Me parler ! Et, devant mon nez :
Un petit fantôme en chair et en os !

Il croisa mes yeux, tremblant et peureux,
Se cacha derrière un fauteuil.
- M’expliquerez-vous, comment, par quel jeu
Un tel être est là, sur mon seuil ?
Sortez ! Ne tremblez pas comme un cheveu !

Il me répondit : - C’est avec plaisir
Que je vous dirai le pourquoi
Et le comment de ma venue, messire,
Mais vous ne me croiriez pas,
Avec votre humeur qui croit et empire !

Quant à avoir peur, pourquoi donc le taire ?
Chaque fantôme a ses raisons !
Tout fantôme craint  la mère lumière
Comme à chaque génération
Tout homme craint le noir, couleur de l’enfer.

- Tout ça sonne faux ! Pareille couardise
Ne peut s’excuser ! Voyez bien,
Vous les fantômes, un souffle, une brise
Et hop vous voilà ! Nous, humains,
Devons vous entendre en toute maitrise !

- Un frisson de frayeur n’est rien du tout !
En quoi serait-ce anormal ?
Je craignais surtout ployer sous vos coups.
Ce soir vous me semblez normal,
Je vous accorde donc ce rendez-vous.

Les maisons sont classées, soyons bien clairs,
Selon le nombre de fantômes
Logés en ces murs selon leurs critères.
Seul compte le poids pour les hommes :
Charbon, objets lourds et quelques affaires.

C’est uni-fantôme en ce lieu. Peut-être,
Ici depuis l’été dernier,
Avez-vous remarqué qu’un petit spectre
Tentait tout pour bien vous fêter,
Au rang de fantôme il souhaitait paraître.

C’est d’usage courant en ces demeures,
Si bon marché soient les loyers.
Plus on est de fantômes, bien meilleur
Est le lieu. Qu’un seul soit logé,
Un petit spectre, pour nous c’est l’horreur !

Ce spectre vous quitta un soir d’hiver,
Depuis, nul être ne vous hante.
Son esprit devait tourner de travers
Car nulle lettre, nulle entente.
Par grand hasard nous l’avons découvert !

D’abord, le spectre est le premier qui vient
Quand une place est libérée.
Puis fantôme, elfe, esprit ou gobelin.
Si nul n’est là, est invitée
Une adorable goule, cher voisin.

On jugea malfamée votre maison
Et votre vin bien trop mauvais.
Mais l’un d’entre nous de toute façon
Devait vous aider ! Le premier
C’était moi ! Je me fis une raison !

- Sans aucun doute, dis-je, eut-on mieux fait
De choisir quelqu’un de plus mûr
Pour cet emploi ! Car un tel gringalet,
Pour un humain de ma stature,
C’est se moquer du monde, l’on dirait !

- Cher monsieur, que vous le croyez ou pas
Je suis plus vieux que j’en ai l’air !
J’ai tant bourlingué ! Quand on vous dira
Tout ce que j’ai vraiment pu faire,
Alors vous m’estimerez mieux que ça !

Mais jamais encore je n’eus ce rôle !
Quoi ? Moi, fantôme de maison !
Tout troublé j’en oubliais, c’est d’un drôle,
Ces cinq règles que nous devons
Connaître depuis les bancs de l’école !

Toute mon affection se réveilla
Envers ce petit compagnon,
Semblant si surpris de me trouver là.
Moi, homme digne de ce nom !
Lui, peureux, toute chose devant moi !

- Ah, que je suis heureux de découvrir
Qu'un fantôme n'est pas muet !
Asseyez-vous, vous me feriez plaisir.
Si vous n'avez rien avalé,
J'ai de petites choses à vous offrir.

Vous n'êtes pas de ceux, je le vois bien,
À qui l'on sert plat et dessert !
Cependant, je resterai sur ma faim,
Si je n'entendais pas en vers
Ces règles qui passent de main en main ! 

- Merci me dit-il, c'est un coup de chance !
Je vous les dirai tout à l'heure ! 
- Vous prendrez bien quelque chose, je pense ? 
- Un peu de canard, quel honneur !
Tous les deux, on se remplira la panse !

Oh, juste une aiguillette ! Et s'il vous plaît
Un peu de ce délicieux jus ! 
Je m'assis, le regardant, stupéfait.
Au grand jamais je n'avais vu
Un fantôme si pâlot sous mon nez !

Il blanchissait tant et tant, s'effaçant
Comme la brume qui ondoie,
Le jour et sa lumière vacillants,
II me dictait du bout des doigts
Ces cinq règles de bon comportement.

.

LEWIS CARROL

 Traduction de Juliette Clochelune

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mercredi 28 décembre 2011

QUAND SILENCE RENCONTRA PETITE PHRASE ( CONTE POUR LES ENFANTS DE MON ÂGE )

Silence s’écoutait, s’étirait dans l’ombre de l’horloge. Il se mesurait, se comparait à la taille du ciel et des nuages, réfléchissait. Était-il aussi profond qu’on le dit ? Silence pensa aux imbéciles qui le croyaient muet, lui qui inlassablement se parlait sans dire mot. Un frisson de peur soudain le fit frémir, un petit bruit frappait à sa porte. Non pas un petit bruit : un sorte de bruit vagabond ou de bruit qui court, plus exactement : une petite phrase.

Silence s’inquiéta : était-ce un bruit perdu, une phrase solitaire, ou un horrible traqueur de silence, un de ces massacreurs de quiétude qui peuplent les villes ? Avait-on découvert son refuge ?

Laissant peu de place à l’indésirable, Silence se fit tout petit. Il ne voulait rien écouter.

Petite Phrase criait : "ouvre-moi ta porte, je suis fatiguée, épuisée, laisse-moi partager ta solitude". En matière de silence, elle s’y connaissait Petite Phrase, elle savait que Silence n’aimait pas partager sa solitude. Pourtant elle insista : "ouvre-moi ta porte".

Prudent, Silence avait fermé ses oreilles, sa porte, et verrouillé son cœur à double tour. Mais Petite Phrase grattait aux oreilles, griffait les murs du château de Silence, se lamentait, pleurait au pied du donjon : "laisse-moi entrer, laisse-moi me réfugier", suppliait-elle ;

"la grande armée de Vacarme me pourchasse ; je ne suis que le murmure d’un poème, je ne te blesserai pas".

 Petite Phrase pleurait : "si tu n’ouvres pas ta porte, je serai pareille à une larme que la rivière avale, comme elle, je me dissoudrai, me noierai dans l’océan et la foule des chahuts".

Apeurée, elle interpellait de plus belle : "Silence, connais-tu le désarroi des petites phrases inécoutées, des idées perdues, l’angoisse des mots égarés ? S’il te plait Silence, protège-moi, je ne suis que les mots d’un poème, la cohue et le bruit me tueront".

Rien ne faisait, Silence ne bronchait pas :

"Tu ne sais rien de la horde qui me poursuit", continuait Petite Phrase, "les Toni truands et leurs motos, le vibraphone et ses marteaux, les violons et leurs archets, une famille d’épinettes, de flûtes traversières, et même Pan, sont à ma poursuite". Elle rajouta : "la Grande Rumeur et ses mille langues, la foudre et les bruits qui courent, aussi sont à mes trousses".

Insupportable litanie ! Silence l’avait écouté de sa plus petite oreille, pourtant il fut ému au point que les verrous de son cœur se brisèrent et qu’il ouvrit sa porte.

C’est ainsi que se fit leur curieuse rencontre.

Silence et Petite Phrase cohabitèrent comme le tic et le tac d’une horloge.

Petite Phrase murmurait de brèves paroles puis laissait place à Silence le temps d’un soupir. Sitôt après, elle égrenait un autre chapelet de mots et cela rythmait leur vie.

Silence parfois se demandait s’il avait été raisonnable d’écouter son cœur : était-il naturel que Silence sauve Petite Phrase ? Immanquablement, cette pensée lui faisait déverser de longs soupirs.

En fait Silence et Petite Phrase s’apprivoisaient et ils s’étaient tant habitués l’un à l’autre qu’ils se marièrent et eurent un enfant qu'en raison de sa petite voix, ils nommèrent : Sourdine.

Évidement, Sourdine, comme son nom l'indique, ne parlait qu’en sourdine. Petite Phrase lui avait légué sa voix à poèmes, et Silence, sa voix intérieure, celle que certains appellent la voix du cœur.

L’harmonie régna jusqu'à ce que Sourdine explore le monde, car aussitôt les princesses, les faunes et les lutins vinrent l’écouter. Ses mots et ses silences croisés étaient si beaux que tous se croyaient à la fête. On eut dit des sortilèges de bonheur.

Son succès fut tel qu’il en devint dévastateur. Princesses, faunes, lutins, venaient de partout et tous répétaient en cœur ses paroles, tous voulaient les mettre en chanson, en musique, en symphonies. Les princesses, les faunes, les lutins ne savaient pas qu’il n’est pas besoin de dire fort les choses pour qu’elles soient belles et grandes. Aucun d’entre eux ne savait que les mots doux parlent mieux au cœur que le grand vacarme.

 

Cependant, la voix de Sourdine reprise par tous, devint une rumeur grandissante, tant et si bien que le Grand Chahut, la Cohue, le Tohu-Bohu assiégèrent bientôt la forteresse de Silence et Petite Phrase. Les Toni truands et leurs motos, le vibraphone et ses marteaux, les violons et leurs archets, une horde d’épinettes, de flûtes traversières, et même Pan, furent de la fête. La Grande Rumeur et ses mille langues, la foudre et les bruits qui courent, les avaient aussi rejoints. L’orgue de Barbarie parlait si haut, si fort, que Silence se bouchait les oreilles. Terrorisé il devenait si petit que Petite Phrase fut contrainte de le blottir dans ses mots pour le protéger. Sourdine, désolée, s'efforçait de ne pas pleurer.

Quand la nuit terrible s’acheva, que le Grand Vacarme, le Grand Chahut, la Cohue, le Tohu-Bohu, les Toni truands et leurs motos, le vibraphone et ses marteaux, les violons et leurs archets, une horde d’épinettes, de flûtes traversières, Pan, la Grande Rumeur et ses mille langues, la foudre et les bruits qui courent, l'orgue de Barbarie, furent assoupis, Petite Phrase se fâcha, dit une bordée de gros mots, bien trop gras pour entrer dans son vocabulaire habituel, puis elle ouvrit son plus beau poème et partit sur la pointe des pieds. Silence et Sourdine s’enfuirent avec elle. Sans donner d’adresse à qui que ce soit, ils partirent très, très loin de là au pays des ours sauvages et du froid éternel.

Depuis, Sourdine sait que Silence est un gardien de vérités essentielles que seule Petite Phrase approche pour en faire des poèmes.

 

Très loin d’eux, le Grand Vacarme, le Grand Chahut, la Cohue, le Tohu-Bohu, les Toni truands et leurs motos, le vibraphone et ses marteaux, les violons et leurs archets, une horde d’épinettes, de flûtes traversières, Pan, la Grande Rumeur et ses mille langues, la foudre et les bruits qui courent, l'orgue de Barbarie, qui avaient agité la terrible nuit, parlent encore du temps où Sourdine leur avait divulgué la magie des mots, distribué le sucre des silences et la musique du verbe. Tous sont nostalgiques et attendent son retour.

 

Huit siècles ont passés. Sourdine a grandi, elle sait maintenant qu’il faut lire au fond des yeux  pour rencontrer les silences et les mots millénaires.

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JEAN-MICHEL SANANES

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mercredi 21 décembre 2011

JOYEUX NOËL A TOUS...!

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Un jour, toutes les couleurs du monde se mirent à se disputer entre elles, chacune prétendant être la meilleure, la plus importante, la plus belle, la plus utile, la favorite.

Le vert affirma :
Je suis le plus essentiel, c’est indéniable. Je représente la vie et de l'espoir. J'ai été choisi pour l'herbe, les arbres et les feuilles. Sans moi, les animaux mourraient. Regardez la campagne et vous verrez que je suis majoritaire.

Le bleu prit la parole :
Tu ne penses qu’à la terre mais tu oublies le ciel et l’océan. C’est l’eau qui est la base de la vie alors que le ciel nous donne l’espace, la paix et la sérénité. Sans moi, vous ne seriez rien.

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Le jaune rit dans sa barbe :
Vous êtes bien trop sérieux. Moi j’apporte le rire, la gaieté et la chaleur dans le monde. À preuve, le soleil est jaune, tout comme la lune et les étoiles. Chaque fois que vous regardez un tournesol, il vous donne le goût du bonheur. Sans moi, il n’y aurait aucun plaisir sur cette terre.

L’orange éleva sa voix dans le tumulte :
Je suis la couleur de la santé et de la force. On me voit peut-être moins souvent que vous mais je suis utile aux besoins de la vie humaine. Je transporte les plus importantes vitamines. Pensez aux carottes, aux citrouilles, aux oranges aux mangues et aux papayes. Je ne suis pas là tout le temps mais quand je colore le ciel au lever ou au coucher du soleil, ma beauté est telle que personne ne remarque plus aucun de vous.

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Le rouge qui s’était retenu jusque là, prit la parole haut et fort :
C’est moi le chef de toutes les couleurs car je suis le sang, le sang de la vie. Je suis la couleur du danger et de la bravoure. Je suis toujours prêt à me battre pour une cause. Sans moi, la terre serait aussi vide que la lune. Je suis la couleur de la passion et de l’amour, de la rose rouge, du poinsettia et du coquelicot.

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Le pourpre se leva et parla dignement :
Je suis la couleur de la royauté et du pouvoir. Les rois, les chefs et les évêques m’ont toujours choisie parce que je suis le signe de l’autorité et de la sagesse. Les gens ne m’interrogent pas, ils écoutent et obéissent.

Finalement, l’indigo prit la parole, beaucoup plus calmement que les autres mais avec autant de détermination :
Pensez à moi, je suis la couleur du silence. Vous ne m’avez peut-être pas remarquée mais sans moi vous seriez insignifiantes. Je représente la pensée et la réflexion, l’ombre du crépuscule et les profondeurs de l’eau. Vous avez besoin de moi pour l’équilibre, le contraste et la paix intérieure.

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Et ainsi les couleurs continuèrent à se vanter, chacune convaincue de sa propre supériorité. Leur dispute devint de plus en plus sérieuse. Mais soudain, un éclair apparut dans le ciel et le tonnerre gronda. La pluie commença à tomber fortement. Inquiètes, les couleurs se rapprochèrent les unes des autres pour se rassurer.

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Au milieu de la clameur, la pluie prit la parole :
Idiotes ! Vous n’arrêtez pas de vous chamailler, chacune essaie de dominer les autres. Ne savez-vous pas que vous existez toutes pour une raison spéciale, unique et différente ? Joignez vos mains et venez à moi. Les couleurs obéirent et unirent leurs mains.

La pluie poursuivit :
Dorénavant, quand il pleuvra, chacune de vous traversera le ciel pour former un grand arc de couleurs et démontrer que vous pouvez toutes vivre ensemble en harmonie. L’arc-en-ciel est un signe d’espoir pour demain. Et, chaque fois que la pluie lavera le monde, un arc-en-ciel apparaîtra dans le ciel, pour nous rappeler de nous apprécier les uns les autres.

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ANONYME

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vendredi 2 décembre 2011

TEXTES CHOISIS...

Quelque part, au cœur des Cévennes, un bref aperçu de l’état d’âme d’un de ces nombreux randonneurs cheminant allègrement, en destination de Saint-Jacques de Compostelle.

Ali :

« Mais où suis-je ? Une chose est sûre, je suis bien en vie, rien de cassé apparemment… Comment se fait-il, que le groupe ne se soit pas rendu compte de mon absence, aurait-il mieux valu que je me pisse dessus ? » Temps de silence.

Maya :

« Tu te trouves au cœur du val fleuri, bien en vie et se suffisant à soi-même. Quand une certaine température liquide vient à frapper la pierre aux fées, les combinaisons aléatoires du temps et de l’espace, se jouent des lois cycliques »

Ali :

« Mais qui parle ? C’est quoi ces frusques moyenâgeuses ? et mon portable, il est où, putain ? »

Maya :

« Peut-être bien ta conscience, la laine vierge sied bien au repentir, seules les communications subtiles de la prière circulent aisément, sur cette voie de pèlerinage. Je suis parfaitement vierge »

Ali :

« Suis-je en train de devenir dingue ? Non je dois rêver, tout simplement »

Maya :

« Quantifier son pas n’est que pure folie, une porte ouverte sur la perdition de l'âme. Qui rêve ? le veilleur ou le rêveur, tout semble être une question de point de vue »

Ali :

« Bon ok, revenons en au tangible, on est arrivé au gîte et les autres pour me foutre la trouille de ma vie et me faire payer le simple fait d’être le seul musulman de la bande, en partance pour ce foutu bled de culs bénis, ils m’ont fait boire une tisane de champignons hallucinogènes et à présent ils doivent bien délirer sur mon compte »

Maya :

« Il n’y a qu’une réalité, la réalité divine. Qu'importe le lieu de repos, c’est la qualité de la rencontre et de la communion qui scelle la véritable compassion fraternelle. Le sceau de la prophétie ne fait que poétiser ce qui est de toute éternité. L’unicité ne se conçoit, par charité, que dans la multiplicité. Par reflet et miséricorde, la voie lactée essaime sur la terre, la luminosité des pôles célestes. Seul le centre demeure invariable milieu. Quant au ravissement, les plantes de pouvoir n’en procurent que l’amertume du prodige. Un état qui ne sert que le vil sorcier, englué dans les méandres du monde intermédiaire »

Ali :

« Apparemment rendu en un tel état, toute rationalité semble être exclue. Ces réponses me semblent être tout à la fois étranges et familières. »

Maya : « Juste une question d’états multiples de l’être. Questions, réponses, tout coule de Soi et retourne au Soi » 

Ali :

« Je savais bien qu’un jour j’aurais à regretter mes lacunes en philosophie »  

Maya :

« L’amitié en matière de sagesse n’est que le préambule à toute  véritable connaissance »

Ali :

« Concrètement, je suis là au milieu des fleurs, somme toute, belles et odorantes, à deviser avec une inconnue qui se dérobe à ma vue. Hier encore, je me faisais une joie de participer à cette randonnée, entouré d’amis et fier de dépasser mes propres limites physiques. Dorénavant, aucune destination en vue, des conditions d’indigence handicapantes et une impossibilité de retrouver le fil de ma propre histoire »

Maya :

« Le parfum de la vertu enivre le sentiment de sainteté. Maya n’est qu’illusion pour le profane et immaculée conception pour l’initié. Seule la rédemption de l'âme, procure le sentiment d’une victoire d’étape. La croisée des chemins sert à séparer le bon grain de l’ivraie. Heureux les pauvres d’esprit, le royaume des cieux leur appartient. L’étoffe de la révélation se tisse en fil de Soi »

Ali :

« Bon, si je comprends bien, me voici devenu pèlerin de St Jacques, en une espèce de non-temps »

Maya :

« Jérusalem, Saint Jacques, La Mecque, ceci est secondaire et pourtant relie à la primordialité. L’éternel présent demeure au-delà de toute dualité. »

Ali :

« Après une telle épreuve, vais-je pouvoir retrouver mon état normal ? Je n’aurais pas dû abuser du kif, pendant toutes ces années. Moi qui me faisais un honneur à conclure mon sevrage, lors de cette randonnée, par une bonne épuration du corps et de l’esprit. »

Maya :

« La normalité se conforme à la norme, parfois le fou en Dieu est un des êtres les plus lucides, en ce qui concerne sa condition de créature. Le jeûne répété procure la vision juste. L’ivresse est une des voies de sainteté, des plus périlleuses. Tout est pur, pour celui qui est parfaitement pur. Seuls le corps et l'âme sont soumis aux péchés, l’esprit est au-delà de toutes contingences de la souillure. »

Ali :

« Si je fais montre de compréhension en ce dialogue énigmatique, je n’ai qu’à cheminer suivant ma bonne conscience. Je veux bien poursuivre le chemin de l’inconnu et me mettre en marche, à une condition : celle de pouvoir te voir. »

Maya :

« La discipline sied bien au novice. Le Maître n’est que le reflet du Guru intérieur propre au disciple. Connaissance, voie, délivrance, cheminant, tout se résorbe dans l’Identité Suprême. Vis, Va et Sois ! Ceci suffit amplement à l’homme de connaissance. Quant à me voir, toute précipitation n’est que négation du principe. »

Ali :

« Courage Ali, te voici en bonne compagnie. Toute mauvaise conscience, envolée ! . La voix de Maya me rappelle, la mélodie bienfaisante de ma propre mère, paix à son âme. Une telle baraka, ne peut être que propice à un beau voyage. Et puis ce n’est pas tous les jours que la providence d’un changement radical de vie se présente, telle une miséricorde divine. Un pas devant l’autre et intériorisation oblige ! Une telle résolution d’homme qui marche, ne peut que symboliser une réelle initiation. Point de celles qui ensorcellent, mais de celles qui délivrent pleinement. Voilà que je me parle comme empli de sagesse. »

Maya :

« le silence de l’écoute porte ses fruits, la récolte ne peut être qu’abondante. L’Esprit souffle où bon lui semble, surtout chargé de sainteté. Bon voyage Ali et sache que je chemine en toi, au rythme de ton pas. Rendez-vous, à Jérusalem, st Jacques ou bien La Mecque. »

Notre randonneur, transformé après clarté et acquit de conscience, en humble pèlerin, sans demander son reste, chemina, tant bien que mal, jusqu’à destination, en l’occurrence, Saint Jacques de Compostelle. Son allure sarrasine, ne lui porta aucunement préjudice. A chacune de ses étapes de fortune, ses hôtes lui procurèrent, sans questionnement, gîte et couvert, en parfaite gratuité, trop heureux de faire œuvre de piété.

Il faut dire qu’en cette époque moyenâgeuse, l’obscurantisme n’obstruait pas autant les esprits, avec toutes ces balivernes de fausses lumières atomiques.

Ali :

« Ma damoiselle, excusez-moi de vous importuner, auriez-vous l’obligeance de m’indiquer le chemin le plus court, pour accéder à la cathédrale de St Jacques » 

Maya :

« Assurément, vous êtes entre de bonnes mains, doux et miséricordieux Ali. Ma présence en ces lieux n’a d'autre oblligation que celle de vous servir »

Ali :

« Par Dieu, enfin je peux mettre corps et âme sur l’esprit bienveillant, de ma conscience. Maya, je vous vois ! »

Épilogue : Nos deux tourtereaux, réunis par la grâce divine, par delà le temps et l’espace, convolèrent en nobles épousailles, dans l’heure qui suivit leurs retrouvailles, au cœur sacré de la cathédrale dédiée à Saint-Jacques.Quelques angelots orientaux en furent les dignes témoins.

Conclusion : En Randonnée, les pauses pipi, peuvent s’avérer un soulagement, non seulement du corps, mais aussi de l’âme soumise à retrouver bonne conscience, pour le bien-être de l’esprit.

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HACENE BOUZIANE

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lundi 24 octobre 2011

L'AUTRE...Extrait

Le fait se produisit en février 1969, au nord de Boston, à Cambridge. Je ne l’ai pas relaté aussitôt car ma première intention avait été de l’oublier pour ne pas perdre la raison. Aujourd’hui, en 1972, je pense que si je le relate, on le prendra pour un conte et qu’avec le temps, peut-être, il le deviendra pour moi.

Je sais que ce fut presque atroce tant qu’il dura, et plus encore durant les nuits d’insomnie qui suivirent. Cela ne signifie pas que le récit que j’en ferai puisse émouvoir un tiers.

Il devait être dix heures du matin. Je m’étais allongé sur un banc face au fleuve Charles. A quelque cinq cents mètres sur ma droite il y avait un édifice élevé dont je ne sus jamais le nom. L’eau grise charriait de gros morceaux de glace. Inévitablement, le fleuve me fit penser au temps. L’image millénaire d’Héraclite.

J’avais bien dormi ; la veille, mon cours de l’après-midi était parvenu, je crois, à intéresser mes élèves. Alentour il n’y avait pas âme qui vive.

J’eus soudain l’impression (ce qui d’après les psychologues correspond à un état de fatigue) d’avoir déjà vécu ce moment.

A l’autre extrémité de mon banc, quelqu’un s’était assis. J’aurais préféré être seul, mais je ne voulus pas me lever tout de suite, pour ne pas paraître discourtois. L’autre s’était mis à siffloter. C’est alors que m’assaillit la première des anxiétés de cette matinée. Ce qu’il sifflait, ce qu’il essayait de siffler (je n’ai jamais eu beaucoup d’oreille) était la musique créole de La Tapera, d’Elias Régulés. Cet air me ramena à un patio, qui a disparu, et au souvenir d’Alvaro Melian Lafinur, qui est mort depuis si longtemps. Puis vinrent les paroles. Celles du premier couplet. La voix n’était pas celle d’Alvaro, mais elle cherchait à ressembler à celle d’Alvaro. Je la reconnus avec horreur.

Je m’approchai de lui et lui demandai :

— Monsieur, vous êtes Uruguayen ou Argentin ?

— Je suis Argentin, mais depuis 1914 je vis à Genève.

— Telle fut sa réponse.

Il y eut un long silence. Je repris :

— Au numéro 17 de la rue Malagnou, en face de l’église russe ?

Il me répondit que oui.

— En ce cas, lui dis-je résolument, vous vous appelez Jorge Luis Borges. Moi aussi je suis Jorge Luis Borges. Nous sommes en 1969, et dans la ville de Cambridge.

— Non, me répondit-il avec ma propre voix, un peu lointaine. Au bout d’un moment, il insista :

— Moi, je suis à Genève, sur un banc, à quelques pas du Rhône. Ce qui est étrange c’est que nous nous ressemblons, mais vous êtes bien plus âgé que moi, vous avez les cheveux gris.

Je lui répondis :

— Je peux te prouver que je ne mens pas. Je vais te dire des choses qu’un inconnu ne pourrait pas savoir. A la maison, il y a un maté d’argent avec un pied en forme de serpent que notre arrière-grand-père a ramené du Pérou. Il y a aussi une cuvette d’argent qui pendait à l’arçon. Dans l’armoire de ta chambre il y a deux rangées de livres. Les trois volumes des Mille et Une Nuits de Lane, illustrés d’eaux-fortes et avec des notes en petits caractères entre les chapitres, le dictionnaire latin de Quicherat, la Germanie de Tacite en latin et dans la traduction de Gordon, un Don Quichotte de chez Garnier, les Tablas de Sangre de Rivera Indarte avec une dédicace de l’auteur, le Sartus Resartus de Carlyle, une biographie d’Amiel et, caché derrière les autres, un livre broché sur les mœurs sexuelles des peuples balkaniques. Je n’ai pas oublié non plus une fin d’après-midi dans un premier étage de la place Dubourg.

— Dufour, corrigea-t-il.

— Parfaitement, Dufour. Cela te suffit ?

— Non, répondit-il. Ces preuves ne prouvent rien. Si je suis en train de vous rêver, il est naturel que vous sachiez ce que je sais. Votre catalogue prolixe est tout à fait vain.

L’objection était juste. Je lui répondis.

(...)

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JORGE LUIS BORGES

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ERI

Oeuvre Eri

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LE LIVRE DE SABLE

La ligne est composée d'un nombre infini de points; le plan, d'un nombre infini de lignes; le volume, d'un nombre infini de plans; I'hypervolume, d'un nombre infini de volumes... Non, décidément, ce n'est pas là, more geometrico, la meilleure façon de commencer mon récit. C'est devenu une convention aujourd'hui d'affirmer de tout conte fantastique qu'il est véridique; le mien, pourtant, est véridique.

Je vis seul, au quatrième étage d'un immeuble de la rue Belgrano. II y a de cela quelques mois, en fin d'après-midi, j'entendis frapper à ma porte. J'ouvris et un inconnu entra. C'était un homme grand, aux traits imprécis. Peut-être est-ce ma myopie qui me les fit voir de la sorte. Tout son aspect reflétait une pauvreté décente. II était vêtu de gris et il tenait une valise à la main. Je me rendis tout de suite compte que c'était un étranger. Au premier abord, je le pris pour un homme âgé; ensuite je constatai que j'avais été trompé par ses cheveux clairsemés, blonds, presque blancs, comme chez les Nordiques. Au cours de notre conversation, qui ne aura pas plus d'une heure, j'appris qu'il était originaire des Orcades

Je lui offris une chaise. L'homme laissa passer un moment avant de parler. II émanait de lui une espèce de mélancolie, comme il doit en être de moi aujourd'hui.

- Je vends des bibles, me dit-il.

Non sans pédanterie, je lui répondis:

- II y a ici plusieurs bibles anglaises, y compris la première, celle de Jean Wiclef. J'ai également celle de Cipriano de Valera, celle de Luther, qui du point de vue littéraire est la plus mauvaise, et un exemplaire en latin de la Vulgate.Comme vous voyez, ce ne vent pas précisément les bibles qui me manquent.

Après un silence, il me rétorqua:

- Je ne vends pas que des bibles. Je puis vous montrer un livre sacré qui peut-être vous intéressera. Je l'ai acheté à la frontière du Bikanir.

II ouvrit sa valise et pose ['objet sur la table. C'était un volume in-octavo, relié en toile. II avait sans aucun doute passé par bien des mains. Je l'examinai; son poids insolite me surprit. En haut du dos je lus Holy Writ et en bas Bombay.

- II doit dater du dix-neuvième siècle, observai-je.

- Je ne sais pas. Je ne l'ai jamais su, me fut-il répondu.

Je l'ouvris au hasard. Les caractères m'étaient inconnus. Les pages, qui me parurent assez abîmées et d'une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d'une bible. Le texte était serré et disposé en versets. A l'angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée sur le fait qu'une page paire portait, par exemple, le numéro 40514 et 1'impaire, qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page; au verve la pagination comportait huit chiffres. Elle était ornée d'une petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d'un enfant.

L'inconnu me dit alors:

- Regardez-la bien. Vous ne la verrez jamais plus.

II y avait comme une menace dans cette affirmation, mais pas dans la voix.

Je repérai sa place exacte dans le livre et fermai le volume. Je le rouvris aussitôt. Je cherchai en vain le dessin de l'ancre, page par page. Pour masquer ma surprise, je lui dis:

- II s'agit d'une version de l'Ecriture Sainte dans une des langues hindoues, n'est-ce pas ?

- Non, me répondit-il.

Puis, baissant la voix comme pour me confier un secret:

- J'ai acheté ce volume, dit-il, dans un village de la plaine, en échange de quelques roupies et d'une bible. Son possesseur ne savait pas lire. Je suppose qu'il a pris le Livre des Livres pour une amulette. II appartenait à la caste la plus inférieure; on ne pouvait, sans contamination, marcher sur son ombre. II me dit que son livre s'appelait le livre de sable, parce que ni ce livre ni le sable n'ont de commencement ni de fin.

II me demanda de chercher la première page.

Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l'index. Je m'efforçai en vain: il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre.

- Maintenant cherchez la dernière.

- Mes tentatives échouèrent de même; à peine pus-je balbutier d'une voix qui n'était plus ma voix:

- Cela n'est pas possible.

Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit:

- Cela n'est pas possible et pourtant cela est. Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n'est la première, aucune n'est la dernière. Je ne sais pourquoi elles sont numérotées de cette façon arbitraire. Peut-être pour laisser entendre que les composants d'une série infinie peuvent être numérotés de façon absolument quelconque.

Puis, comme s'il pensait à voix haute, il ajouta:

- Si l'espace est infini, nous sommes dans n'importe quel point de l'espace. Si le temps est infini, nous sommes dans n'importe quel point du temps.

Ses considérations m'irritèrent.

- Vous avez une religion, sans doute? lui demandai-j e .

- Oui, je suis presbytérien. Ma conscience est tranquille. Je suis sûr de ne pas avoir roulé l'indigène en lui donnant la Parole du Seigneur contre son livre diabolique.

Je l'assurai qu'il n'avait rien à se reprocher et je lui demandai s'il était de passage seulement sous nos climats. II me répondit qu'il pensait retourner prochainement dans sa patrie. C'est alors que j'appris qu'il était écossais, des îles Orcades. Je lui dis que j'aimais personnellement l'Écosse, ayant une véritable passion pour Stevenson et pour Hume.

- Et pour Robbie Burns, corrigea-t-il.

Tandis que nous parlions je continuais à feuilleter le livre infini.

- Vous avez l'intention d'offrir ce curieux spécimen au British Muséum? lui demandai-je, feignant l'indifférence.

- Non. C'est à vous que je l'offre, me répliqua-t-il, et il énonça un prix élevé.

Je lui répondis, en toute sincérité, que cette somme n'était pas dans mes moyens et je me mis à réfléchir. Au bout de quelques minutes, J'avais ourdi mon plan.

- Je vous propose un échange, lui dis-je. Vous, vous avez obtenu ce volume contre quelques roupies et un exemplaire de l'Écriture Sainte; moi, je vous offre le montant de ma retraite, que je viens de toucher, et la bible de Wiclef en caractères gothiques. Elle me vient de mes parents.

- A black letter Wiclef ! murmura-t-il.

J'allai dans ma chambre et je lui apportai l'argent et le livre. Il le feuilleta et examine la page de titre avec une ferveur de bibliophile.

- Marché conclu, me dit-il.

Je fus surpris qu'il ne marchandât pas. Ce n'est que par la suite que je compris qu'il était venu chez moi décidé à me vendre le livre. Sans même les compter, il mit les billets dans sa poche.

Nous parlâmes de l'Inde, des Orcades et des jarls norvégiens qui gouvernèrent ces îles. Quand l'homme s'en alla, il faisait nuit. Je ne l'ai jamais revu et j'ignore son nom.

Je comptais ranger le livre de sable dans le vide qu'avait laissé la bible de Wiclef, mais je décidai finalement de le dissimuler derrière des volumes dépareillés des Mille et Une Nuits.

Je me couchai mais ne dormis point. Vers trois ou quatre heures du matin, j'allumai. Je repris le livre impossible et me mis à le feuilleter. Sur l'une des pages, je vis le dessin d'un masque. Le haut du feuillet portait un chiffre, que j'ai oublié, élevé à la puissance 9.

Je ne montrai mon trésor à personne. Au bonheur de le posséder s'ajouta la crainte qu'on ne me le volât, puis le soupçon qu'il ne fût pas véritablement infini. Ces deux soucis vinrent accroître ma vieille misanthropie. J'avais encore quelques amis; je cessai de les voir. Prisonnier du livre, je ne mettais pratiquement plus le pied dehors. J'examinai à la loupe le dos et les plats fatigués et je repoussai l'éventualité d'un quelconque artifice. Je constatai que les petites illustrations se trouvaient à deux mille pages les unes des autres. Je les notai dans un répertoire alphabétique que je ne tardai pas à remplir. Elles ne réapparurent jamais. La nuit, pendant les rares intervalles que m'accordait l'insomnie, je rêvais du livre.

L'été déclinait quand je compris que ce livre était monstrueux. Cela ne me servit à rien de reconnaître que j'étais moi-même également monstrueux, moi qui le voyais avec mes yeux et le palpais avec mes dix doigts et ongles. Je sentis que c'était un objet de cauchemar, une chose obscène qui diffamait et corrompait la réalité.

Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d'un livre infini ne soit pareillement infinie et n'asphyxie la planète par sa fumée.

Je me souvins d'avoir lu quelque part que le meilleur endroit où cacher une feuille c'est une forêt. Avant d'avoir pris ma retraite, je travaillais à la Bibliothèque nationale, qui abrite neuf cent mille livres; je sais qu'à droite du vestibule, un escalier en colimaçon descend dans les profondeurs d'un sous-sol où sont gardés les périodiques et les cartes. Je profitai d'une inattention des employés pour oublier le livre de sable sur l'un des rayons humides. J'essayai de ne pas regarder à quelle hauteur ni à quelle distance de la porte.

Je suis un peu soulagé mais je ne veux pas même passer rue Mexico.

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JORGE LUIS BORGES

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Oeuvre Rinat Animaev

 

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vendredi 3 juin 2011

PAPILLONS PARMES

Je fus graine du soleil plantée en terre,
Mise au monde par une tempête d’eau
entre poussière stellaire et cri plaintif coloré.

Je voulais naître papillon,
aigle
et que des plumes dorées me poussent,
mais je suis née figuier aux racines énormes
et des branches me sortirent
et, des feuilles, de ces branches
et des yeux me naquirent dans l’écorce.

Des feuilles, poussèrent des colombes
et elles bercèrent mes doigts rougis de soupirs
et mes mains éventèrent les obscurités
et je goûtai la pomme de l’Eden.

Je connus la saveur du sang
et les os me déchirèrent
et j’appris à pleurer avec mon ombre
et à charger la croix du fruit de Marie
mais je goûtai aussi le miel sacré de la rose
et la viande de l’agneau
et dans les veines j’eus du sang vierge
et, entre mes jambes, le jus d’Adam courut.

Mon ventre mis au monde des papillons parme
que je nourris de sève pure de l’abeille
et je me transformai en Orme
pour ne défendre ni les fruits
ni les sécheresses
ni les orages
on arracha de la terre mon tronc.

De nombreux printemps avec leurs hivers chantèrent
les figues mûrirent et tombèrent à la vie
elles s’oublièrent de cet arbre
et mes branches restèrent nues

Je cessai d’être figuier et Orme,
Des ailes me poussèrent
et dans les plumes de couleurs
et dans les eaux colorées
et je me transformai poisson-hirondelle

Mes larmes humidifient les écailles
et les soupirs font voler mes ailes
lorsque je vois les graines que mes fruits donnèrent.

Je suis heureuse de n’être pas née figuier,
De devenir Orme
et maintenant être poisson-hirondelle
sans nid fixe et sans chaînes.

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LINA ZERON

Traduction Pierre Clavilier

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mercredi 25 mai 2011

188 COMPTES A REGLER...Extrait


“Au commencement, Dieu créa le chat à son image. Et, bien entendu, il trouva que c'était bien. Ce qui prouve qu'il avait une très bonne opinion de lui-même car ce n'était pas si bien que cela.
En effet, le chat ne voulait rien faire. Il était paresseux, renfermé, taciturne, économe de ses gestes et, de plus, extrêmement buté. C'est alors que Dieu eut l'idée de créer l'homme. Uniquement dans le but de servir le chat, de lui servir d'esclave jusqu'à la fin des temps. Au chat, il avait donné l'indolence et la lucidité ; à l'homme, il inocula la névrose de l'agitation, le don du bricolage et la passion du travail intensif. L'homme s'en donna à cœur joie. Au cours des siècles, il édifia toute une civilisation fondée sur l'invention et la production, la concurrence et la consommation. Civilisation fort tapageuse qui n'avait en réalité qu'un seul but secret: offrir au chat le confort, le vivre et le couvert.
C'est dire que l'homme inventa des millions d'objets inutiles, généralement absurdes, tout cela pour produire parallèlement les quelques objets indispensables au bien-être du chat : le radiateur, le coussin, le bol, le plat de sciure, le filet du pêcheur breton, le couteau à hacher la viande, la moquette ou le tapis, le panier d'osier et peut-être aussi la radio puisque les chats aiment bien la musique.
Mais, de tout cela, les hommes ne savent rien. A leurs souhaits. Bénis soient-ils. Et ils croient l'être. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes des chats.”

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JACQUES STERNBERG

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mercredi 18 mai 2011

LA PETITE FILLE ET LA POESIE

Il était une fois, dans un je ne sais où, une petite fille. Cette petite fille voulait découvrir la Poésie, ce je ne sais quoi qui embellit la vie. Car tout était triste autour d’elle. Un voile d’ombres et de brumes l’entourait, un rideau de pluie et de larmes mêlés. Cette petite fille sans nom, ce je ne sais qui, avait dans le cœur une chanson, une mélodie qui l’accompagnait et la rendait plus gaie. Elle aurait voulu que tout fût gai autour d’elle, cela la rendait toute triste de voir un univers sans couleur, des ombres de vie. C’est pour ça qu’elle se disait : «je dois découvrir la Poésie, elle rendra l’univers plus beau, aussi beau que la chanson que j’ai dans le cœur.»

Elle errait dans un mystérieux manoir, happée par une sombre rêverie. Elle voulait partir au plus vite à la quête de ce trésor. Sa petite chanson si jolie l’aidait à vaincre la peur qui rôdait autour d’elle, cette monstrueuse bête qui voulait la retenir, déchirer ses ailes pour l’empêcher de voler. Car cette petite fille avait des ailes, des ailes invisibles mais la peur est un être maléfique qui voyait tout. La peur savait qui était cette petite fille et ce qu’elle recherchait, et à tout prix, elle devait la retenir. Mais elle ne pouvait rien contre la chanson qui émanait de la petite fille, cette chanson était magique et envoûtait la peur. Charmée, elle se dissipa et la petite fille put continuer son chemin, s’envola et transperça le manoir qui disparut à son tour, comme s’il n’avait jamais existé. A sa place une étoile était née. La petit fille la vit et la trouva si belle qu’elle l’embarqua sous ses ailes. Elle avait maintenant sa chanson et son étoile, une musique et une couleur qui éclairaient son parcours.

Après plusieurs jours de vol, elle vit un pays, un pays qu’elle ne comprenait pas, où tout était en ordre. Elle décida de s’y arrêter : «on ne sait jamais, je pourrai peut-être découvrir la Poésie dans cet endroit bizarre.» Ce royaume était gouverné par une méchante reine. Cette reine s’appelait Raison. Raison dirigeait tout, tous devaient lui obéir. Les êtres, les choses étaient modelés par raison. Tout semblait si froid, si ennuyeux, si gris. La petite fille chanta sa chanson, fit briller son étoile et déploya ses ailes. La reine écouta la chanson et vit l’étoile, elle se mit à rire et à voler à l’envers, son rire valdingua à travers le royaume et se transforma en un immense éclat de rire et de folie. La petite fille repartie avec ce fou rire. Elle était plein d’espoir et pensait bientôt rencontrer la poésie. Elle avait déjà beaucoup d’amis : sa chanson, son étoile, son rire fou. Elle savait qu’ils l’aideraient à trouver la Poésie et peut-être qu’ils l’aideraient à découvrir son prénom, ce prénom perdu.

Un jour, elle se trouva dans une contrée bruyante, pleine de sons qui lui étaient inconnus. C’était le royaume du langage structuré, le royaume de la prose. Elle chanta sa chanson mais les habitants ne la comprirent pas. Pourtant, ils aimaient la chanson et à leur tour, ils se mirent à chanter dans un langage qu’elle ne comprenait pas. Elle vit un chat qui l’adopta aussitôt. Ils se comprenaient, parlaient un langage muet. Le chat reconnut cette petite fille mais ne pouvait lui dire qui elle était. Elle seule devait le découvrir. Elle repartit avec le chat vers de nouveaux horizons, laissant ce brouhaha inintelligible derrière elle.

Ce chat étrange ne ressemblait à rien. C’était le gardien de la poésie, son symbole. Il avait les sept couleurs de l’arc-en-ciel. Son regard, son sourire avaient ce quelque chose d’ineffable qui hypnotisait la petite fille. Elle aimait ce chat magique et aurait voulu que la Poésie ressemblât à ce chat, à cet arc-en-ciel de sensations qui ronronnait dans son coeur. Elle donna l’étoile au chat pour faire briller son cœur, elle lui donna aussi le fou rire pour faire éclater son sourire.

Une sorcière les avait aperçus et elle était dans une colère aussi noire qu’elle. C’était une sorcière colérique, mal lunée. Evidemment, elle n’avait pas un cœur étoilé. Cette sorcière incarnait le mal, elle ne savait pas chanter et la chanson de la petite fille la fit frémir, ses dents grincèrent, ses poils se hérissèrent. Elle comprit qui était cette petit fille, elle sut immédiatement son prénom. La sorcière était cousine avec la Peur, elles étaient semblables. Elle voulut jeter un sort à la petite fille et au chat arc-en-ciel, mais elle ne put rien contre eux car la chanson toucha la sorcière et la métamorphosa en fée.

La petite fille demanda à la fée si elle savait où elle pourrait trouver la Poésie. La fée ne lui répondit pas mais lui offrit un miroir enchanté. La petite fille y aperçut un lac et un petit garçon triste. Elle remercia la fée et partit à la recherche de ce lac et de ce petit prince qui semblait si seul, qui semblait tout savoir.

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Elle dût passer par le royaume des Adultes. Elle croyait voir la reine Raison et le roi Langage dans ce lieu de géants qui semblaient ne pas se rendre compte de sa présence. Ils virent le chat et le trouvèrent si bizarre qu’ils voulurent l’emprisonner pour l’examiner pour comprendre cet animal anormal. Tout devait être normal dans le royaume des Adultes, et s’ils ne comprenaient pas une chose mystérieuse, ils la disséquaient, l’étudiaient pour savoir à quoi ils avaient à faire. Mais le chat était rapide, et comme il ne ressemblait à rien, il se transformait à loisir. La petite fille n’avait même pas envie de chanter sa chanson pour des Adultes qui ne la remarquaient même pas, des Adultes qui voulaient faire du mal au chat arc-en-ciel. Elle repartit avec une infinie tristesse dans le coeur en pensant à ce monde d’apparences. Le chat lui offrit son plus beau fou rire, alors ils sourirent tous deux et partirent ensemble sur le dos d’un nuage, à la rencontre de la Poésie.

Le lac chanta en apercevant la petite fille et le chat. Ils descendirent de leur nuage. Le Petit Prince était là. Il pensait à son ami Antoine qui était reparti dans son avion. Il voulut jouer avec le chat. La petite fille regarda dans le lac, et là, elle découvrit la Poésie. Elle vit son image dans le miroir, le reflet dans le lac était le même. Elle comprit alors tout. Elle comprit qu’elle était la poésie, elle sut pourquoi elle avait perdu son prénom, que c’était elle-même qu’elle avait cherché. Elle savait.

Elle sourit au Petit Prince qui la regarda, la prit par la main et se mit à rire. Le chat eût son plus beau fou rire et la poésie chanta. Le Petit Prince vit l’étoile dans le cœur du chat, il sut qu’il devait partir avec eux, c’était l’étoile de son ami Antoine. Le Petit Prince, la Poésie et le chat qui ne ressemblait à rien revinrent dans ce je ne sais où en noir et blanc pour embellir le monde avec leurs regards magiques, parfumer le monde de poésie avec leurs regards poétiques.

Ils redonnèrent du souffle au monde avec leur Poésie, leurs regards, suivis par tous les enfants. Ils partirent avec leur folie, leur amour, leur poésie à la conquête de la Raison, à la métamorphose de l’Adulte, en semant leur poème.

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JULIETTE CLOCHELUNE

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