LUNE D'EN FACE ... Extrait
Mon farniente citadin vit et se laisse vivre sous la variété de la nuit,
La nuit est une longue fête solitaire.
Dans le secret de mon cœur je me justifie et m'exalte :
J'ai attesté le monde : j'ai confessé l'étrangeté du monde.
J'ai chanté l'éternel : le retour de la claire lune et les joues appétissantes à l'amour.
J'ai commémoré par des vers la ville qui m'entoure et les banlieues qui se déchirent.
J'ai dit l'étonnement là où d'autres disent seulement l'habitude.
Face à la chanson des tièdes, j'ai allumé ma voix aux couchants.
J'ai exalté et chanté les ancêtres de mon sang et les ancêtres de mes rêves.
J'ai été et je suis.
J'ai noué en fortes paroles mon sentiment qui aurait pu se dissiper en tendresse.
Le souvenir d'une ancienne bassesse revient à mon cœur.
Comme le cheval mort que la marée inflige à la plage, il revient à mon cœur.
Pourtant restent toujours à mes côtés les rues et la lune.
L'eau continue à être douce à ma bouche et les Strophes ne me refusent pas leur grâce.
Je sens l'effroi de la beauté ; qui osera me condamner si cette grande lune de ma solitude me pardonne ?
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JORGE LUIS BORGES
Traduction Jean-Pierre Bernès et Nestor Ibarra (Gallimard, 1970)
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Oeuvre Richard Blades