PATRICK ACOGNY....Extraits
La lenteur, encore
Il y a eu, dans la danse contemporaine, une période où la lenteur dominait. On y voyait un refus du spectaculaire, une résistance à la vitesse du monde. Le corps ralentissait pour penser autrement, pour faire sentir le poids du temps, du silence, de la gravité.
Le buto japonais en est l’un des exemples les plus puissants : une lenteur métaphysique, tournée vers la mort, la disparition, l’ombre.
Dans les danses africaines, la lenteur est d’une autre nature. Elle ne nie pas la vie, elle la prépare. C’est le temps du griot avant le rythme, du souffle
avant la frappe. Elle écoute le sol, mesure l’espace, rassemble la force. Quand le corps africain ralentit, ce n’est pas pour s’effacer mais pour charger le mouvement à venir. La lenteur y est germination, pas crépuscule.
Dans la continuité de la lenteur, le silence apparaît comme un espace d’apprentissage du corps. Non pas une absence de son, mais une densité perceptible où le mouvement se suspend pour mieux s’écouter. Le danseur y entre comme on entre dans une autre temporalité : le souffle devient mesure, la peau devient oreille, la colonne vertébrale capte les vibrations de l’air et du sol.
Le silence agit alors comme un révélateur. Il déploie les micro-sons du vivant : la friction des articulations, le frottement des pieds, le passage de l’air entre deux respirations. Ce qui semblait vide devient habité. L’écoute prend la place du geste.
Dans de nombreuses traditions africaines, ce silence précède la frappe du tambour : il marque l’instant où le danseur s’accorde au sol, où les forces invisibles s’alignent avant le premier rythme. Ce n’est pas une attente, mais une mémoire en suspension.
Dans la pédagogie du mouvement, travailler le silence revient à travailler la présence. Il apprend à habiter le temps, à partager un espace sans le remplir. Le silence devient ainsi un champ d’expérience : un lieu de savoir corporel, où le geste se forme avant même d’exister.
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Dans les danses africaines, la colonne vertébrale n’est pas qu’un axe anatomique. Elle est un centre d’intelligence, une mémoire verticale, un lieu de passage entre terre et ciel.
Germaine Acogny la nomme le serpent de vie. Cette image ne relève pas de la métaphore mais d’une expérience. Elle désigne la mobilité ondulatoire qui traverse le corps du bassin à la tête, cette énergie continue qui relie souffle, regard et mouvement. Dans les traditions africaines, ce mouvement n’est pas décoratif : il est le langage même du corps. Chaque vertèbre devient un point d’inscription, où se déposent les traces du vécu, les gestes du quotidien, les émotions héritées des anciens.
Ainsi, la colonne vertébrale devient un instrument de connaissance. Elle relie la conscience au souffle, le geste à la pensée. Dans mon travail, cette verticalité vivante fonde une véritable pédagogie somatique : connaître par le mouvement, penser avec le corps.
Ce rapport spiralé à la verticalité s’oppose à la conception occidentale du redressement comme lutte contre la gravité. Ici, il ne s’agit pas de s’élever, mais de dialoguer avec le sol, d’accueillir la gravité comme partenaire, pour mieux respirer le monde.
Danser devient alors un acte de mémoire. Se redresser, un geste de relation. Ouvrir le dos, une manière de laisser passer la mémoire du monde.
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Dans les danses africaines, le sol n’est pas un simple support : il est source, mémoire et interlocuteur. Chaque contact engage un dialogue entre gravité, histoire et énergie. Travailler avec le sol, c’est accepter le poids du corps et celui du monde.
Sur le plan technique, cette relation fonde une pédagogie de l’ancrage : les genoux fléchis, la colonne mobile, le centre disponible. Le danseur ne lutte pas contre la gravité, il compose avec elle. Le mouvement naît du transfert du poids, du rebond, du souffle qui traverse la plante des pieds.
Mais ce rapport est aussi historique et symbolique. Dans beaucoup de traditions africaines, le sol relie aux ancêtres et aux communautés ; il garde trace des routes, des rites, des résistances. En se ré-ancrant, le danseur inscrit son corps dans une mémoire qui dépasse l’individu, une manière de réaffirmer sa présence au monde face aux héritages de déracinement.
En pédagogie, cet apprentissage développe à la fois une intelligence sensorielle, écouter la texture, la température, la résonance du sol, et une conscience critique : comprendre comment chaque espace de danse rejoue des rapports de pouvoir, de lieu et d’appartenance.
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PATRICK ACOGNY
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