UN PROMENEUR SOLITAIRE DANS LA FOULE... Extrait
« Mais dites-moi, qui n’a pas la nausée de la nature poétique des poèmes, du côté artiste des artistes qui se targuent d’être artistes en général, des artistes de l’Art, même quand ils n’ont rien fait ? Qui peut dire tranquillement de sa propre personne : « Je suis artiste, comme on dirait « Je suis dompteur » ou « Je suis comptable » ? Plus encore : qui peut se qualifier de « poète » ? Comment le sait-il ? Parce qu’il écrit des vers dans un langage poétique ? L’art survient, mon bon monsieur. La poésie apparaît. Elle arrive d’un coup, elle éblouit mais ne s’éteint pas. Elle arrive toute seule. Elle émet une radiation de poussière d’uranium pendant des siècles, des millénaires. « Une étincelle qui dure* », dit le pauvre Apollinaire avec sa tête bandée à cause de cette guerre provoquée par le patriotisme des patriotes. Apollinaire savait de quoi il parlait. Il était capable de découvrir la beauté dans l’éclair des obus qui explosaient la nuit. Une étincelle qui dure. Une lumière soudaine de luciole. Une bioluminescence des mots et aussi des images. Des algues microscopiques ou des crustacés qui éclairent l’eau de la mer dans le noir nocturne. Des vers de lumière brillant au fond d’une grotte. Des diamants et des pépites d’or dans la gangue et la scorie du bavardage omniprésent et incessant. Il faut déplacer des montagnes pour en trouver un gramme. Et parfois, on en déniche une mine entière. Chaque fraction de poésie est une de ces huîtres parmi des millions, dans le lit de la baie d’Hudson, qui filtrent l’eau et la nettoient des déjections toxiques. Une seule pile ne pollue-t-elle pas trois mille litres d’eau ? Un poème fait l’inverse avec trois mille mots pollués. C’est une feuille d’arbre ou un brin d’herbe qui absorbe le CO2 de l’atmosphère et le transforme en sève fraîche tout en nettoyant son air. »
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ANTONIO MUNOZ MOLINA
Editions du Seuil, 2020, page 259.
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Oeuvre Michel Kikoine