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EMMILA GITANA
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19 janvier 2026

VAN GOGH LE SUICIDE DE LA SOCIETE... Extrait

 

 

 

 

 

 


C’est ce qui me frappe le plus dans Van Gogh, le plus peintre de tous les peintres et qui, sans aller plus loin que ce qu’on appelle et qui est la peinture, sans sortir du tube, du pinceau, du cadrage du motif et de la toile pour recourir à l’anecdote, au récit, au drame, à l’action imagée, à la beauté intrinsèque du sujet ou de l’objet, est arrivé à passionner la nature et les objets de telle sorte que tel fabuleux conte d’Edgar Poe, d’Herman Melville, de Nathanaël Hawthorne,
de Gérard de Nerval, d’Achim Arnim ou d’Hoffmann, n’en dit pas plus long sur le plan psychologique et dramatique que ses toiles de quatre sous,
ses toiles presque toutes, d’ailleurs, et comme par un fait exprès, de médiocre dimension.
Un bougeoir sur une chaise, un fauteuil de paille verte tressée,
un livre sur le fauteuil,
et voilà le drame éclairé.

 


Qui va entrer ?
Sera-ce Gauguin ou un autre fantôme ?

 


Le bougeoir allumé sur le fauteuil de paille indique, pa- raît-il, la ligne de démarcation lumineuse qui sépare les deux individualités antagonistes de van Gogh et de Gauguin.
L’objet esthétique de leur dispute n’offrirait, si on le ra- contait, pas grand intérêt peut-être, mais il devait indiquer entre les deux natures de van Gogh et de Gauguin une scis- sion humaine de fond.
Je crois que Gauguin pensait que l’artiste doit rechercher le symbole, le mythe, agrandir les choses de la vie jusqu’au mythe,
alors que van Gogh pensait qu’il faut savoir déduire le mythe des choses les plus terre-à-terre de la vie.
En quoi je pense, moi, qu’il avait foutrement raison.
Car la réalité est terriblement supérieure à toute histoire, à toute fable, à toute divinité, à toute surréalité.
Il suffit d’avoir le génie de savoir l’interpréter.
Ce qu’aucun peintre avant le pauvre van Gogh n’avait fait,
ce qu’aucun peintre ne fera plus après lui, car je crois que cette fois-ci,
aujourd’hui même,
maintenant,
en ce mois de février 1947,
c’est la réalité elle-même,
le mythe de la réalité même, la réalité mythique elle- même, qui est en train de s’incorporer.
Ainsi, nul depuis van Gogh n’aura su remuer la grande cymbale, le timbre suprahumain, perpétuellement supra- humain suivant l’ordre refoulé duquel les objets de la vie réelle sonnent,
lorsqu’on a su avoir l’oreille assez ouverte pour com- prendre la levée de leur mascaret.

 


C’est ainsi que la lumière du bougeoir sonne, que la lumière du bougeoir allumé sur le fauteuil de paille verte sonne comme la respiration d’un corps aimant devant le corps d’un malade endormi.
Elle sonne comme une étrange critique, un profond et surprenant jugement dont il semble bien que van Gogh puisse nous permettre de présumer la sentence plus tard,
beaucoup plus tard, au jour où la lumière violette du fauteuil de paille aura achevé de submerger le tableau.
Et on ne peut pas ne pas remarquer cette coupure de lumière lilas qui mange les barreaux du grand fauteuil torve, du vieux fauteuil écarquillé de paille verte, bien qu’on ne puisse pas tout de suite la remarquer.
Car le foyer en est comme placé ailleurs et sa source étrangement obscure, comme un secret dont le seul van Gogh aurait, sur lui-même, gardé la clef.
Si van Gogh n’était pas mort à trente-sept ans je n’en appellerais pas à la Grande Pleureuse pour me dire de quels suprêmes chefs-d’œuvre la peinture eût été enrichie,
car je ne peux pas, après les « Corbeaux », me résoudre à croire que Van Gogh eût peint un tableau de plus.
Je pense qu’il est mort à trente-sept ans parce qu’il était, hélas, arrivé au bout de sa funèbre et révoltante histoire de garrotté d’un mauvais esprit.

 

 

 

 

 

 

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ANTONIN ARTAUD
 Œuvres complètes, Éditions Gallimard, tome XIII Littérature et Poésie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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ANTONIN ARTAUD, PEINTRES, VAN GOGH, GAUGIN, PEINTURE, ANGOISSE, TOURMENTS

Oeuvre Vincent Van Gogh

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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