L'OEIL, LE MONDE ET LA COLERE
Je suis né il y a quatre-vingt-neuf ans bientôt, le 4 novembre 1926. Dans un petit village qui s’appelle Bainet, dans le sud d’Haïti, non loin de Jacmel.
Mon père, qui était Guadeloupéen, est venu en France à la suite d’une aventure familiale. Il avait engrossé la bonne de la famille et a été envoyé en métropole rejoindre ses frères qui l’y avaient précédé pour y faire leurs études. Il avait alors quatorze ou quinze ans. À seize ou dix-sept ans, il s’est engagé dans les dragons. Il a pris un engagement de trois ans. Et là, la guerre l’a surpris. On l’a envoyé charger les Allemands avec son régiment, sabre au clair. Ils ont été fauchés par les mitrailleuses qui venaient de faire leur apparition sur les champs de bataille. Il a fait partie des quelques rares survivants et a été versé dans les chasseurs alpins. Il m’a raconté qu’on « désignait » les volontaires pour en faire des brancardiers. On les obligeait à achever les blessés, quand il y en avait trop. On leur donnait un poignard et on leur disait « Visez droit au cœur ! ». Il a participé à toutes ces choses. Il était trouffion. Pas le choix. Et lui, Guadeloupéen, il était isolé. Il a participé à de nombreux combats, dans les Vosges, à Curlu, à Méricourt, tous ces coins-là. Il n’arrêtait pas d’en parler. J’étais passionné. J’écoutais ces histoires de charges à la baïonnette, les 101 sorties inscrites sur son livret militaire. Il avait une force herculéenne, mais il a été blessé tout de même quatre fois, dont une fois très grièvement.
En 1917, au cours d’un bombardement allemand, un obus a éclaté sur les brancardiers. Trois types ont été tués, lui a été commotionné. Il a reçu soixante-quatorze petits éclats d’obus dans le crâne mais comme il était très costaud, il a pris l’officier sur son dos et il est parti droit devant lui. Heureusement dans la bonne direction. D’après le rapport que mon frère a pu récupérer, il l’a porté sur sept kilomètres. Il s’est effondré devant un poste de secours. Transporté au Val-de-Grâce, il est resté inconscient pendant six mois. Au réveil, il avait perdu la mémoire. Il délirait. Il rentrait dans des colères folles et n’utilisait plus que des grands mots patriotiques, comme « la France », « la patrie ». Il avait oublié jusqu’au prénom de sa mère, ce qui le mettait en rage. Finalement, les médecins lui ont conseillé de retourner aux Antilles « parce que le climat et les mœurs sont différents… Pour le rétablissement psychique ce serait mieux ». C’est à cette époque qu’il a épousé ma mère, juste à la fin de la guerre. Ils sont partis en Haïti rejoindre un oncle. Pendant des années, j’ai cherché à comprendre pourquoi il n’était pas rentré en Guadeloupe. Puis j’ai trouvé l’explication : il s’était déjà marié avec une autre femme et il était alors en instance de divorce. Quand il a épousé ma mère, il avait donc une ancienne femme dans le xviii arrondissement et une nouvelle dans le xive. Comme c’était le bordel à cette époque-là, il l’avait fait sans être divorcé, mais il ne pouvait pas rester en France. Il ne pouvait donc pas rentrer en Guadeloupe, qui dépendait de la métropole. Donc il a dit à ma mère : « Écoute, mon oncle Édouard est en Haïti, on peut s’y faire une fortune ». Ils sont partis en 1919. Tout le monde était au courant, sauf nous, évidemment, les enfants.
À leur arrivée en Haïti, l’oncle Édouard était mort. Mes parents ne connaissaient personne, sauf une femme qui avait envoyé son fils fou en Guadeloupe plusieurs années auparavant pour éviter qu’il soit enfermé à l’asile de Pont-Beudet. Mais pour cela, il fallait qu’une famille se porte garante et mon grand-père avait accepté de s’en charger. Alors, quand mon père est arrivé dans ce petit pays, quand un Bloncourt est arrivé, un Bloncourt qui était le fils de celui qui avait hébergé son fils et permis qu’il soit mieux traité qu’en Haïti, elle s’est occupée d’eux. Elle les a hébergés et leur a donné de quoi vivre confortablement. Cette dame est morte en laissant une partie de son argent à mes parents ainsi qu’à sa fille adoptive, Maman Dédé, qui est devenue notre nourrice. Ils se sont retrouvés avec un petit pécule, pas grand-chose, mais un petit peu d’argent quand même, et ma mère a ouvert une école. Elle était républicaine, elle a ouvert une école laïque. Les congrégations religieuses, toutes-puissantes sur l’île, ont fait campagne contre elle, les obligeant à partir s’installer à Bainet, au sud de Jacmel. Ils avaient alors deux fils, Tony, qui sera fusillé plus tard, et Claude. Moi, je suis né dans ce petit village, à Bainet, dans une chaumière, sur de la terre battue. Un an après ma naissance, un cyclone a dévasté la région. La maison a été emportée et la famille s’est établie à Jacmel. C’est là que j’ai passé les dix premières années de ma vie. C’est là que j’ai commencé à ouvrir les yeux sur le monde. Mon père était un aventurier, un mulâtre, un libéral-démocrate. C’était un type généreux.
La situation en Haïti était très compliquée. Quand les esclaves se sont révoltés en 1804, ils ne l’ont pas fait seuls, mais avec les affranchis, les mulâtres. Rapidement, ces derniers se sont emparés du pouvoir. Ils savaient lire, ils savaient écrire, ils pouvaient faire du commerce, ils pouvaient organiser le pays, découper les terrains, faire les lois. Ils sont devenus la bourgeoisie haïtienne et ont remplacé les colons blancs. Haïti, nation noire à plus de 90 %, était dirigée par ces mulâtres, qui se sont alliés avec leurs anciens maîtres. Ce sont eux qui ont demandé de l’argent à la France. Ce sont eux qui ont fait la dette, cette fameuse dette haïtienne qui a été remboursée jusqu’au dernier sou et qui a contribué à ruiner l’économie du pays. Et puis est arrivé Duvalier. Et les Noirs ont enfin pu prendre le pouvoir. Et une nouvelle bourgeoisie s’est constitué.
6Moi, je suis né au milieu de tout ça : quarteron au milieu des classifications, des castes, des petites différences de race, des grandes barrières de classe. Une prise de conscience : j’avais sept ou huit ans et tous mes amis étaient noirs. Mais tous n’étaient pas bien habillés le dimanche.
En 1936, un nouveau cyclone, accompagné d’un tremblement de terre et d’un raz-de-marée, a ruiné la région. On brûlait les cadavres en tas. Il y a eu des exactions. Des types volaient les secours pour les revendre ensuite. Des choses abominables. La région était ruinée. Beaucoup de familles sont parties s’installer à la capitale. Mes deux frères aînés ont été inscrits au petit séminaire, collège Saint-Martial. Mon père avait commencé à cultiver des légumes pour les vendre aux Américains présents dans l’île. Nous, on mangeait du « maïs moulin », de l’igname, des patates douces. Mon père partait aux aurores pour cultiver ses terres, avec ses trois ouvriers, pieds nus, comme eux, avec sa machette, comme un héros. Un vrai aventurier.
À cette époque, il s’est mis à soutenir un type dont il venait de faire la connaissance et qui était devenu son ami. Il s’appelait Dumarsais Estimé et allait devenir président de la République en 1946. Très sportif, mon père avait fondé plusieurs clubs. Il a été nommé directeur général des sports et du scoutisme. C’est lui qui a organisé les premières parades. Chaque année, le 18 mai, pour la fête nationale, tous les élèves défilaient, en groupe, en rang, en rond, ils faisaient des cercles, des mouvements sur la musique militaire, des spectacles comme les Soviétiques. Bref, il avait une belle situation. Ma mère était très respectée. Elle était considérée comme une femme de lettres. Elle faisait des après-midi littéraires, des conférences. Son école fonctionnait bien et les curés la laissaient enfin tranquille.
L’après-midi, les adultes se réunissaient, buvaient des coups, discutaient, tuaient le cochon. Et nous, on ne jouait pas très loin, on s’approchait. On écoutait. On apprenait en suivant les échanges.
En 1937, quinze mille travailleurs haïtiens ont été massacrés en République dominicaine. En une nuit. Une vraie Saint-Barthélemy, à coups de revolver et de couteau. Pendant des jours et des jours, tout le monde ne parlait que de ça. Mon père était en colère, il rentrait et il disait « Mimi » – c’est comme ça qu’il appelait ma mère qui s’appelait Noémie – « Mimi, il va y avoir la guerre, ce n’est plus possible de tolérer ces assassinats ». Pendant ce temps, avec mes copains les Bajeux, dont le père était guadeloupéen comme le mien, nous rêvions de « délivrer la Guadeloupe de l’impérialisme français ». Nous n’avions que quatorze ou quinze ans mais nous parlions d’organiser un corps expéditionnaire. Nos parents étaient tous armés et quand on allait à la montagne, ils nous apprenaient à tirer. Quoique très jeunes, on était même de sacrés bons tireurs. On tirait aussi à l’arc. Nous avions monté une organisation secrète avec codes et langage secrets.
Quand la guerre a éclaté mon père a acheté un poste de radio. Un quinze lampes, d’une puissance ! Il a installé des cartes au mur pour marquer le front. Tout était très intense, tout était très solennel. On suivait les opérations. J’étais devenu les oreilles de mon père qui n’entendait plus rien depuis sa commotion. Avec des épingles, je pointais la position des belligérants. L’abattement quand les Allemands avançaient, les cris de joie qui remplissaient la maison quand des victoires françaises étaient annoncées. Même ma mère, d’habitude réservée, silencieuse, manifestait sa joie. Seulement moi, j’étais partagé, parce que la Guadeloupe, elle, était occupée par la France et que même si on défendait les Français contre les Allemands, l’impérialisme était là. On mélangeait un peu tout, on était des gamins. Et puis la France s’est effondrée. On a reçu une lettre de mon frère Tony, qui était en France. Il demandait l’autorisation de s’engager. Mon père a lu sa lettre à table. Il était assis au bout, ma mère était en face, moi à sa gauche, mon frère Claude à côté de notre maman. Comme tout le monde restait silencieux, il a dit : « Mimi, nous ne reverrons plus Toto. Il fera son devoir, il ira jusqu’au bout ».
Durant l’Occupation, les amis venaient moins souvent écouter les informations. La maison était devenue triste, mon père fumait cigarette sur cigarette. Quand l’Union soviétique a été attaquée par Allemands, mon père a dit : « Ce sera leur tombeau, comme pour Napoléon ». Les Anglais bombardaient les villes françaises et à chaque fois, mes parents exultaient. Ils exultaient sans penser aux morts : il fallait battre les Allemands, c’était la seule chose qui comptait. Entre-temps était arrivé un avis du ministère des Affaires étrangères, avec une coupure de journal venant de Caracas où il était marqué : « Louis Bloncourt, né en Haïti, exécuté par les Allemands ». Quand mon père l’a reçue, il a dit : « Mimi, Max a perdu son fils ! ». Parce que Max avait un fils qui s’appelait Louis. C’était marqué Louis Bloncourt parce que mon frère s’appelait Louis-Tony Bloncourt, comme moi je m’appelle Marie-Gérald. Mon père refusait que ce soit son fils. Il voulait que ce soit celui de son frère. Il disait : « Tony, ce n’est qu’un gamin, l’autre c’est un homme ! ». Et ma mère, qui n’était pas dupe disait : « Louis, mais non, regarde, c’est marqué "né en Haïti", c’est lui ! ». Alors mon père hochait la tête et ses traits se tendaient : « Mais non, non, ils se sont trompés, c’est impossible ! ». Finalement, on a su que mon frère avait bien été fusillé avec 6 autres gamins des Bataillons de la jeunesse, au Mont Valérien. On a reçu sa dernière lettre, qui est magnifique. Une lettre incroyable pour un type de vingt ans. Au cours du procès du Palais-Bourbon, il a déclaré avoir un jour refusé d’abattre un Allemand dans le dos. Ses copains lui avaient demandé pourquoi il n’avait pas tiré et il leur avait répondu qu’au moment de tirer il n’avait pas vu un Allemand, mais un homme ».
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La suite sur
https://journals.openedition.org/chrhc/5420?lang=en
Gérald Bloncourt and Johann Petitjean
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Oeuvre Gérald Bloncourt
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" La mémoire "
Oeuvre Gérald Bloncourt