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EMMILA GITANA
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17 avril 2026

CE QUE LE MIRAGE DOIT A L'OASIS ... Extrait

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le désert...

 

Ah ! le désert…

 

 


Toute chose en ce monde a une fin, semble-t-il décréter. Les joies comme les peines, les triomphes comme
les sièges, les expéditions punitives comme les chemins de
croix, la soumission comme la souveraineté claironnante de
ces apprentis sorciers qu’on appelle les Hommes, persuadés,
du haut de leur vanité, de finir par conquérir l’univers et par
mettre les dieux à genoux.

 

 


Le désert…

 


...

 

 

 

Il y a des millions d’années, j’étais gorgé d’eau et de chants.

Mes forêts se ramifiaient à perte de vue, frémissantes de
fraîcheur, peuplées de fauves gigantesques et de rapaces grands
comme des vaisseaux spatiaux. Je naissais au jour dans le coup
de gueule des volcans et m’assoupissais le soir dans le clapotis
des cascades. Mes arbres se mouchaient dans les étoiles ; mes
gouffres plongeaient au fin fond des abysses ; mes cavernes
tenaient lieu de joutes oratoires aux bourrasques ; mes clairières se voulaient arènes pour le combat des titans. J’étais
fabuleux jusqu’au bout de mes mystères, avec mes périls mortels pour me garder des intrus et mes animaux-rois en guise
de courtisans. Je me croyais éternel, sauvage et indomptable,
aussi redoutable que mes plantes carnivores, aussi imprenable
que le bruissement de mes taillis…

 Et regardez ce que le Temps a fait de moi : un désert !
 Il m’a confisqué mes fleuves, jadis torrentiels, mes lacs
aux allures de mers intérieures, mes jungles inextricables
et mes incendies féconds, ne me laissant qu’averses pour
pleurer les âges farouches où j’inventais le miracle du bout
de mes doigts. Aujourd’hui, pauvre, misérable et nu, livré
aux morsures des corrosions, j’assiste, impuissant, à la ruine
de mes rochers-cathédrales, aux barkhanes inhumant mes
oasis, au lit de mes rivières disparues, tantôt rides tantôt
cicatrices, où mes rêves d’autrefois s’endorment pour ne
plus se réveiller. Mes cratères ne sont plus que des fractures
ouvertes en train de nécroser ; en tentant de se souvenir de
mes étangs volatilisés, mes mirages ne font que rappeler ces
larmes qu’on oublie d’essuyer.

 

 


...

 

 


Je n’ai pas grand-chose à te livrer,
sinon l’inconsistance de toute chose en ce monde et ta propre
inconsistance. On a beau marcher dans les pas des destinées,
suivre à la trace chaque instant sur terre, on n’est jamais
qu’une empreinte sur le sable que la
moindre brise effacerait en un tour
de passe-passe

 

 

...

 

 


– Tu ne peux pas me comprendre, dit l’homme au Désert.

Toi, tu avais tout, moi, je n’ai qu’un rêve.

 

 

 

– Mais tu n’auras jamais le temps de le rendre possible,
ô trappeur de vents.

 

 

 

– Qu’importe, s’entête l’homme, puisque je suis ce rêve.
Il est ma vocation, mon élément, ma nature, ma raison
d’être. C’est le rêve qui motive, c’est le rêve qui fait vivre. Je
suis venu sur terre pour essayer de réaliser le mien. Ce qui
importe n’est pas d’y arriver, mais d’y croire jusqu’au bout.

 

 

 

 – Au bout de quoi, pauvre prétentieux ?
 

 

 

 

– De l’Histoire…

 

 

 

 

 – Laquelle ?

Mes épopées n’ont pas réussi à préserver mes
édens. Toute cette terre déshydratée, écorchée vive, livrée aux
fournaises et aux tempêtes, qu’attend-elle des lendemains ?

Pas grand-chose. Demain n’est que le clone d’aujourd’hui et
hier n’a plus de mémoire. Chaque jour me dépossède d’une
couche de terre, dévoile un peu plus la pierre tel un squelette
défait de sa peau pourrie. Je ne suis plus un monde, je suis un
atelier vacant où l’érosion s’érige en artiste, faisant de mon
martyre des fresques cuisantes.
Regarde ce que les intempéries
ont fait de mes cimes, ce que sont
devenus mes temples sacrés sous
la botte des âges, comment je me décompose dans la curée
des saisons. Pour moi, l’Histoire n’est que nostalgie, absence
et remords. Elle meuble mes solitudes mais ne les féconde pas,
et hante mon sommeil lorsque je n’en peux plus.

 

 

 


 – C’est parce que tu ne sais pas les dire que les choses
t’affligent, ô Désert. Tu te crois en train de mourir alors que
tu opères une mue.

 

 


...

 

 


 Je suis poète, l’enfant du Verbe et son sujet.
 Ne me regarde pas comme ça, contente-toi de m’écouter.
Je vais te raconter un peu un conte de fées, avec des princesses aux pieds nus et des sorcières belles comme des houris,
des carrosses de poussières tirés par des licornes aux oreilles
d’âne pour ne rien rater de tes confidences. Je ferai de tes
regrets des ritournelles, de tes absences des fantasmes colorés
et je ressusciterai ta légende d’un claquement de doigts.

 

 

 

 


 – Je t’écoute, ô charmeur de mots creux. Je te sais capable
de tous les oracles, avec tes rêves délirants et ton trop-plein
d’orgueil. Tu prétends ramener ma magie aux artifices de
ta prose, contenir mes arcs-en-ciel dans un ver chantant,
toi qui te dis chantre de mes complaintes et qui penses
éblouir le soleil avec ton génie. Vas-y, ô merveille des
merveilles, raconte-moi et tâche de ne pas être sourd à force
de t’écouter parler.

 

 

...

 

 

 

 

 

 

.

 

 

 

 

 

YASMINA KHADRA

 

 

 

 

 

 

 

.

 

 

YASMINA KHADRA, DESERT, BEAUTE, MAJESTE, CE QUE LE MIRAGE DOIT A L'OASIS, LASSAAD METOUI

 

Oeuvre Lassaâd Métoui

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