PERSONNE
Le nom, dit-on, est un destin
qui porte plus que ne le porte
celui à qui on l’a donné
vers un chemin déjà tracé,
vers des pages déjà écrites.
Pessoa, ce poète étrange,
dont le nom signifie Personne,
a su ramifier son chemin,
dans la vie et la poésie,
en multipliant sa personne
en soixante dix pseudonymes
et au moins trois hétéronymes.
Preuve évidente que le nom
est vécu comme une cuirasse
nous empêchant de respirer
et de sortir de notre peau, pour aller dehors prendre l’air,
pour n’être plus, rien qu’un instant,
ce soi-même qui dure trop,
à qui l’on espère échapper
en adoubant n’importe qui,
passant par hasard dans nos rêves,
en l’affublant d’un pseudonyme
pour changer notre façon d’être
et la marque de nos cigares,
écrire sous un autre nom
un livre qu’on n’osait écrire
ou simplement plus exotique,
plus excentrique, différent
de ceux que l’on avait écrits.
[...]
Peut-on changer l’ordre du monde
en changeant le nom d’une chose ?
Peut-on changer notre façon
d’aimer, de rire, de souffrir,
notre regard, notre visage,
notre démarche et notre voix,
en nous donnant un autre nom
sans risquer d’être un comédien
ou de n’être qu’un histrion ?
Pourquoi cette polynymie
si laborieuse, si fébrile
quand on sait, qu’avec la kyrielle
de noms que l’on s’est inventés,
on s’expose à porter le deuil
ou à mourir les mille morts
de ses fantômes familiers
avant que soit venue la nôtre,
la seule à laquelle on ait droit ?
A quoi bon ce petit théâtre
qu’on joue pour soi et pour les autres
quand on sait que l’on mourra seul
à la fin d’une unique vie,
que sur notre pierre tombale
ne sera gravé qu’un seul nom
s’il ne s’envole pas en cendres ?
.
RAYMOND FARINA
Extrait de Les grands jaseurs de Bohême suivi de L’oiseau de Paradigme,
N&B Éditions
.
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Oeuvre ?