JOËLLE LANTERI ... Extrait
...
" Des forêts brûlent.
Des chevaux fuient. Des oiseaux tombent. Des nids disparaissent. Des animaux meurent encerclés par les flammes. Des arbres centenaires s’effondrent dans un fracas que personne n’entend vraiment.
Nous regardons les images. Nous voyons les fumées, les routes évacuées, les maisons menacées, les avions survolant les massifs. Puis une autre information arrive. Une autre catastrophe prend la place de la précédente.
Ce n’est pas seulement la nature qui brûle.
C’est peut-être aussi notre capacité à être atteints par ce qui lui arrive.
Les incendies témoignent du dérèglement climatique. Mais ils révèlent également un dérèglement de notre sensibilité. Ils montrent ce qui se produit lorsque le vivant cesse d’être éprouvé comme une présence et devient un décor, une ressource, une réserve, un espace de loisir ou une surface disponible.
La forêt ne nous apparaît plus comme un monde peuplé. Nous disons qu’un nombre d’hectares a brûlé. Nous mesurons des surfaces, des températures, des coûts et des pertes économiques.
Mais que mesurons-nous de la terreur d’un cheval lancé au galop devant les flammes ?
Que savons-nous de l’affolement d’une biche séparée de son petit ?
Que savons-nous de la lente agonie d’un arbre, incapable de courir, de fuir ou d’appeler ?
Le chiffre informe.
Il ne suffit pas toujours à rendre sensible.
Nous avons progressivement relégué le vivant à l’arrière-plan de nos existences.
La nature est encore admirée, photographiée, visitée. Nous voulons une maison près des arbres, une vue sur la mer, un jardin agréable, un sentier où marcher. Mais cette beauté demeure souvent pensée à partir de notre propre confort.
Nous aimons la nature à condition qu’elle se tienne à sa place.
L’arbre ne doit pas soulever le goudron.
L’animal ne doit pas traverser la route.
L’insecte ne doit pas entrer dans la maison.
La pluie ne doit pas contrarier les vacances.
La rivière ne doit pas déborder.
La forêt ne doit pas brûler près de nos habitations.
Le vivant est toléré tant qu’il ne rappelle pas qu’il possède ses rythmes, ses besoins, ses dangers, ses lenteurs et ses lois propres.
Nous nous sommes installés dans le monde comme si tout devait répondre à nos usages. Cette position ne relève pas seulement de l’économie ou de la technique. Elle révèle une organisation psychique dans laquelle l’autre vivant n’existe plus véritablement comme autre.
...
Or nos sociétés sollicitent sans cesse notre réaction tout en détruisant notre capacité de présence. Nous sommes continuellement alertés, mais rarement véritablement touchés. Les images se succèdent trop vite pour devenir des expériences.
Nous voyons tout, mais nous ne rencontrons presque plus rien.
L’incendie devient une séquence spectaculaire. La forêt embrasée est saisissante, presque cinématographique. Les chevaux courant devant un mur de flammes nous bouleversent quelques secondes, puis leur fuite est recouverte par le flux.
La répétition du désastre ne produit pas nécessairement davantage de conscience. Elle peut engendrer une défense : pour ne pas être submergé, le sujet réduit ce qu’il voit à une information parmi d’autres.
Il sait.
Mais il ne sent plus.
L’anesthésie comme protection psychique.
Cette perte de sensibilité ne relève pas toujours d’une indifférence morale. Elle peut constituer une protection contre une douleur devenue trop grande.
Reconnaître pleinement ce qui arrive au vivant obligerait à éprouver la perte, la culpabilité, l’impuissance et l’angoisse. Il faudrait admettre que certaines destructions sont irréversibles, que des espèces disparaissent, que des paysages familiers ne reviendront pas et que l’avenir ne garantit plus la continuité du monde que nous avons connu...."
.
JOELLE LANTERI
Psychanalyste
.
/image%2F1206717%2F20260729%2Fob_744ee3_corse-bis-jpg.jpg)
Photographie Hervé Tusoli