PAMELA CHRABIEH ... Extrait
Je n’ai pas envie de faire semblant.
Ni d’analyser. Ni d’expliquer.
Ni de jouer au jeu des équilibres diplomatiques, alors que même les murs n’ont plus d’équilibre.
Je vis sous un ciel qui m’a oubliée.
Un ciel où la beauté n’existe plus que par accident.
Parfois, un oiseau passe, silhouette rapide, inconsciente de la guerre.
Et je me surprends à l’envier.
À l’envier de ne pas savoir ce que nous savons.
À l’envier de ne pas avoir à gérer un cumul continu de traumas.
À l’envier de ne pas avoir à survivre.
Je suis fatiguée d’être lucide.
D’entendre le bourdonnement des drones comme on entend une mouche dans une pièce fermée : obsédante, inévitable.
Fatiguée de faire semblant d’espérer alors que tout en moi vacille entre rage, vertige et lassitude.
On parle souvent comme si les choses avaient encore un nom.
Comme si le langage n’avait pas été, lui aussi, pulvérisé.
Ici, dans le Sud-Ouest Asiatique, les mots tombent comme les murs : ils ne tiennent plus.
On ne sait plus comment appeler ce qu’on ressent, ni ce qu’on devient.
On ne sait même plus très bien où finit la peur et où commence l’habitude.
Et pourtant, quelque chose continue à battre sous les décombres - un souffle, fragile mais têtu, qui cherche d’autres façons d’exister.
Il y a des choses qui résistent.
Pas des choses spectaculaires. Des choses simples. Humaines.
Des choses que les missiles ne savent pas viser.
L’art, par exemple.
Et je me dis : créer, ici, c’est un acte contre l’effacement. C’est refuser que la beauté devienne un luxe ou un oubli.
L’écriture, aussi.
Même ces mots que je trace sont une façon de rester vivante.
Une façon de dire : "je pense encore. Je sens encore. Je suis là."
Et si un jour quelqu’un lit ceci, même dans un autre siècle, qu’il sache: on n’a pas été seulement des victimes.
On a été des voix. Des flammes. Des éclats de lumière dans la nuit.
Et puis il y a les autres.
Pas les zaïms. Pas les mafieux. Pas les régimes. Pas les génocidaires...
Mais les gens.
Ceux qu’on n’écoute pas mais qui tiennent le monde en place avec des bouts de ficelle - de courage, de persévérance, et d'amour.
Ceux qui partagent un peu de pain, un regard, un silence.
C’est cela, notre trame. Une entraide silencieuse, indestructible, invendable.
Notre forme à nous de résistance, plus ancienne que leurs armes.
On me demande parfois si je crois encore en la paix.
Je ne sais pas.
Certainement pas en la paix des traités, ni celle des photos de poignée de main.
Mais en la paix d’un regard. La paix d’un geste.
La paix de ceux qui ne massacrent pas, qui ne se vengent pas, qui n'anéantissent pas.
Celle-là, oui. Je m’y accroche. Même quand tout le reste s’écroule.
Je n’écris pas pour convaincre.
Je n’écris pas pour être forte.
J’écris pour ne pas me perdre.
Pour laisser une trace.
Pour rappeler que, sous les gravats millénaires, physiques, psychologiques, historiques, il reste des cœurs battants.
Des mémoires en veille.
Des âmes en chantier.
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PAMELA CHRABIEH
https://pamelachrabiehblog.com/
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Oeuvre Pamela Chrabieh