LES ENFANTS D'AVRIL...Extrait
Beyrouth, lourde fleur de guerre, plus dense que chargement de myrrhe, repose à même nos épaules, métissée de dieux de marbre et de siècles magnétiques. Cité en marche vers l’étoile du midi, elle suscite la convoitise pour le bronze de ses fontaines et la volière de son regard. Louange aux boucles noires de ses édifices, au front fêlé des façades, à son martyre, à sa souveraineté d’aimer, à son ventre enfantant l’éternel supplice !
(...)
Le fantôme de l’Apocalypse bat des ailes sur les quartiers. L’éclatement des vitres lacère nos visages. La cité se profile sous les paupières : mandariniers couronnés de faucons. Mais là-bas, veillant au seuil, un sphinx médite sur les bouleversements du Temps.
Que nous rejoignent les frères et sœurs du thym, perchés sur l’épaule des collines, la clé de nos serrures en main ; peut-être nos rameaux verts suffiront-ils à détourner leurs armes ?
(...)
Il pleut même des roses sur les joues des blessés. Mais nous ignorons quelle heure il est, quel temps il fait dehors, quel jour nous sommes : plus de calendrier, de montre ni d’horloge. Rien que la mer qui ferme son cruel éventail.
(...)
Je parle d’un pays parfumé à la cardamome
sucré de pluies
mariné dans le soleil
d’un pays qui d’un mot invente
mille royaumes comme ces lacs sauvages
en voyage au fond des Tarots.
Je parle d’un pays
où les mains font connaissance
sur les bancs des églises
sous les fraîches coupoles des mosquées
et dessinent les voix lactées de la voyance.
Je parle d’un pays
où les enfants survolent les orangers
à l’heure où la lune est pleine
et se répandent en cœurs d’artichauts
dans l’appel de leurs mères.
Ici les filles dansent leur mort
dans le marc du café
et ne retiennent que le langage des abricots
au moment où les Madones
aussi chaudes que les granges
et les averses de juillet
respirent en leur corsage
riveraines des hauteurs
et des vergers aquatiques.
Si elles dorment parfois en forme de nuage
ou d’arc-en-ciel
en imitant la rumeur des cavernes
et les diseuses de bonheur
c’est afin de laisser un sillage
une empreinte
un tatouage sur l’aile d’un oiseau.
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NOHAD SALAMEH
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