CHANT LIBRE / CANTO LIBRE
Le vers est une colombe
El verso es una paloma
qui cherche où se poser,
que busca donde anidar,
elle éclate et déploie ses ailes
estalla y abre sus alas
pour voler et voler.
para volar y volar.
Mon chant est un chant libre
Mi canto es un canto libre
qui veut se donner
que se quiere regalar
à celui qui tend sa main,
a quien estreche su mano,
à celui qui veut tirer.
a quien quiera disparar.
Mon chant est une chaîne
Mi canto es una cadena
sans début ni fin,
sin comienzo ni final,
et dans chaque maillon se trouve
y en cada eslabón se encuentra
le chant des autres.
el canto de los demás.
Continuons à chanter ensemble
Sigamos cantando juntos
pour toute l'humanité,
a toda la humanidad,
car le chant est une colombe
que el canto es una paloma
qui vole pour atteindre,
que vuela para alcanzar,
éclate et déploie ses ailes
estalla y abre sus alas
pour voler et voler.
para volar y volar.
Mon chant est un chant libre.
Mi canto es un canto libre.
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Victor Jara
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LA CAGE
Dehors, du soleil.
Ce n’est qu’un soleil
mais les hommes le regardent
et ensuite ils chantent.
Je ne sais rien du soleil.
Je sais la mélodie de l’ange
et le sermon brûlant
du dernier vent.
Je sais crier jusqu’à l’aube
quand la mort se pose nue
sur mon ombre.
Je pleure sous mon nom.
J’agite des mouchoirs dans la nuit
et des bateaux assoiffés de réalité
dansent avec moi.
Je cache des clous
pour maltraiter mes rêves malades.
Dehors, du soleil.
Je m’habille de cendres.
Comme le vent sans ailes enfermé dans mes yeux
tel est l’appel de la mort.
Seul un ange m’enlacera au soleil.
Mais où l’ange,
où sa parole ?
Oh ! perforer de vin la douce nécessité d’être.
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ALEJANDRA PIZARNIK
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Oeuvre William Turner
QUE RESTERA T-IL DE NOUS , QUAND TOUS LES RECITS TOMBERONT ?
« On ne demande pas non plus au poète
d’écrire un beau poème
mais d’empêcher la langue
de devenir complice du meurtre »
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SALAH AL HAMDANI
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SOLAIRE ... Extrait
Terre de septembre, ma Mère, comme toi je suis des derniers fruits et des guérets sanguins. Comme toi, je protège la parole donnée et la graine à venir. Au soir de lune orange sur le portant de vignes, au portail de l’ultime saison, je sais les mots de feu et les pas qui inventent la route. Des sols charnus jusques aux cimes, j’accueille tes éléments, ta généreuse constance. Dans la coupe des mains, je bois à ton exactitude. Des crinières d’arbres aux persévérances d’herbes, je chevauche tes traces avec les plumes d’ange et les abeilles en miel. Je ne cèderai rien aux dormances d’hiver, je les traverserai, riche de tes promesses.
Et c’est debout, en lumière montante, que je l’écris à l’encre rouge au mordant d’un ciel qui s’embrase : solaire, je suis légitime d’aimance.
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ILE ENIGER
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/image%2F1206717%2F20260705%2Fob_eff644_bonnard-jardin-a-l-arbre-rouge-1909-2.jpg)
Oeuvre Pierre Bonnard
CARMEN PENN AR RUN ... Extrait
On croit avoir un rôle à jouer sur cette terre, un métier à mener à bien en conscience, un Art à développer avec passion, à côté d'une vie de famille qui permet l'épanouissement de chacun de ses membres... rien de tout cela n'est une obligation. Nous venons sur cette planète pour en être les gardiens. Notre ambition atteint son plus haut degré dans la simplicité d'une présence qui se reconnaît berger ou bergère. Quels sont tes protégés que tu laisses grandir en liberté veillant sur leur sécurité jusqu'au moment où ils peuvent s'affranchir de ta vigilance ?
Je pourrais dire que je suis gardienne de pâquerettes, qu' aucune autorité ne saurait me distraire de cette mission, aussi dérisoire puisse-t-elle paraître aux yeux du monde. Oui, c'est sûrement cela que la vie attend de nous, elle attend qu'on trouve l'activité la moins "noble" qui nous caractérise, qu'on la reconnaisse et qu'on s' applique à la transformer en atout. Bref, elle attend qu'on cesse de rejeter ce qui fait notre originalité, qu'on cesse de nous renier nous-mêmes en niant cette partie de nous qui nous caractérise afin de mieux nous plier à la loi du groupe, et suivre la meute.
Combien de fois ai-je entendu dans mon enfance : "Carmen, dépêche-toi !". Je mesure maintenant la violence de cette injonction. Carmen est une bergère de pâquerettes qui n'en finit pas de compter celles de son jardin et d'observer la vie qui fourmille autour. Avec moi, l'heure est lente et la nuit peut s'illuminer d'étoiles jusqu'à ce que l'aube vienne nous surprendre. Pressez-moi et je deviens tornade, boule d'énergie tournoyante qui renverse tout sur son passage. Demandez aux pâquerettes qui comptent les gouttes de joie qu'elles m' instillent patiemment. L'énergie désordonnée est celle qui n'a pas su être utilisée à bon escient.
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CARMEN PENN AR RUN
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Oeuvre Alphonse Mucha
IL FAUT APPELER LES CHOSES PAR LEUR NOM ... Extrait
"Je connais des gens qui sont nés avec la vérité dans leur berceau, qui ne se sont jamais trompés, qui n’ont pas eu à avancer d’un pas de toute leur vie, puisqu’ils étaients arrivés quand ils avaient encore la morve au nez. Ils savent ce qui est bien, ils l’ont toujours su. Ils ont pour les autres la sévérité et le mépris que leur confère l’assurance triomphale d’avoir raison.
Je ne leur ressemble pas.
La vérité ne m’a pas été révélée à mon baptême, je ne la tiens ni de mon père ni de la classe de ma famille. Ce que j’ai appris m’a coûté cher, ce que je sais je l’ai appris à mes dépens. Je n’ai pas une seule certitude qui ne me soit venue autrement que par le doute, l’angoisse, la sueur, la douleur de l’expérience. Aussi ai-je le respect de ceux qui ne savent pas, de ceux qui cherchent, qui tâtonnent, qui se heurtent. Ceux à qui la vérité est facile, spontanée, bien entendu j’ai pour eux une certaine admiration mais, je l’avoue, peu d’intérêt.
Quand ils mourront, qu’on écrive donc sur leur tombe : il a toujours eu raison..., c’est ce qu’ils méritent et rien de plus."
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ARAGON
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NOTRE NOM EST UNE ÎLE 2
Avec le temps, la lecture, l’écriture, j’ai compris que l’exil singulier d’un pays renvoyait à un autre exil, commun celui-là.
Ne sommes-nous pas tous en exil du ventre de notre mère ? De ce lieu premier ?
Et depuis, en désir de lien.
Qui échappe à cet exil-là ?
Qui échappe à la nostalgie de la langue du silence ? Celle qui nous reliait à une autre vie.
Imaginer, imager, une vie,
Le fil de l'exil au lien, de l'oubli à la mémoire, de l'invisible au nommé
Nommer c'est faire exister, continuer, progresser, résister
Mot carapace, mot protection, mot évasion, mot liberté
Nommer c'est donner vie, c'est préciser
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JEANNE BENAMEUR
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NOTRE NOM EST UNE ÎLE 1
Nous inscrivons notre nom
dans tout ce qui passe
bribe
parcelle
miracle
rompu
recréé
à chaque lettre
Nous inscrivons notre nom dans les poitrines
au creux des souffles
que nous ne connaîtrons jamais
***
Mais rien pour ployer la nuque
Pas de repos sous nos paupières
L’immensité a pris le ciel
Nos yeux ne gardent que l’horizon
C’est peu un horizon quand on a le coeur vaste
On voudrait parcourir
On arpente
***
La peau contre la pierre
que sentons-nous donc battre
du sang ou du silence
l’espace est si mince
entre l’os et le mot
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JEANNE BENAMEUR
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EROS
EROS petit bougre blond un peu trop bouclé
Tu nous embêtes avec tes fléchettes
Drôle d’idée qu’a eue ta mère
De mettre ça dans ton soulier
Et dire que durant des siècles
Les poètes n’ont rien trouvé de mieux
Que de prendre ce gosse au sérieux
Moi je voulais faire un poème à coups de verges
Pour envoyer le môme au lit
Sans pleurs ni grincements de dents
Sûr qu’il tombe de sommeil
Depuis le temps qu’il nous mène au doigt et à l’oeil
Mais je renonce au poème
Décidément je n’ai jamais su jouer
Avec les enfants
Qu’un autre l’envoie coucher
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PIERRE-ALBERT BIROT
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Oeuvre William-Adolphe Bouguereau
QUAND VOUS MOURREZ DE NOS AMOURS
"Quand vous mourrez de nos amours
J’irai planter dans le jardin
Fleur à fleurir de beau matin
Moitié métal, moitié papier
Pour me blesser un peu le pied
Mourez de mort très douce
Qu’une fleur pousse
Quand vous mourrez de nos amours
J’en ferai sur l’air de ce temps
Chanson chanteuse pour sept ans
Vous l’entendrez, vous l’apprendrez
Et vos lèvres m’en sauront gré
Mourez de mort très lasse
Que je la fasse
Quand vous mourrez de nos amours
J’en ferai deux livres si beaux
Qu’ils vous serviront de tombeau
Et m’y coucherai à mon tour
Car je mourrai le même jour
Mourez de mort très tendre
À les attendre
Quand vous mourrez de nos amours
J’irai me pendre avec la clef
Au crochet des bonheurs bâclés
Et les chemins par nous conquis
Nul ne saura jamais par qui
Mourez de mort exquise
Que je les dise
Quand vous mourrez de nos amours
Si trop peu vous reste de moi
Ne me demandez pas pourquoi
Dans les mensonges qui suivraient
Nous ne serions ni beaux ni vrais
Mourez de mort très vive
Que je vous suive"
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GILLES VIGNEAULT
Paroles, musique et interprétation
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ANTOINE DE SAINT-EXUPERY ... Extrait
Il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du 15ème siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots…"
(…)
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ANTOINE DE SAINT-EXUPERY
lettre du 30 juillet 1944, écrite à la veille de sa mort le 31 juillet (extraits)
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Oeuvre Joan Fontcuberta
L'EFFRAIE ... Extrait
Comme je suis un étranger dans notre vie,
je ne parle qu’à toi avec d’étranges mots,
parce que tu seras peut-être ma patrie,
mon printemps, nid de paille et de pluie aux rameaux,
ma ruche d’eau qui tremble à la pointe du jour,
ma naissante Douceur-dans-la-nuit… (Mais c’est l’heure
que les corps heureux s’enfouissent dans leur amour
avec des cris de joie, et une fille pleure
dans la cour froide.Et toi ? Tu n’es pas dans la ville,
tu ne marches pas à la rencontre des nuits,
c’est l’heure où seul avec ces paroles faciles
( je me souviens d’une bouche réelle… )
Ô fruits
mûrs, source des chemins dorés, jardins de lierre,
je ne parle qu’à toi, mon absente, ma terre…
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PHILIPPE JACCOTTET
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ANNE MARGUERITE MILLELIRI ... Extrait
À la croix du lieu
la croisée des chemins
le coeur en croix
cet arbre rouge
où les rêves pendus sèchent
au vent
où les oiseaux de proie
tracent des arabesques
de silence
avec leurs cris
perçants
cet arbres aux fruits d'or
d'autrefois
comment le faire revivre
à l'aplomb du soleil
un champ bleu
sans nuages
frémit
une âme
intacte
présence
à la main comme aux yeux
éclose --
rose du chemin.
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ANNE MARGUERITE MILLELIRI
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PRIERE ENTRE LA NUIT ET LE JOUR
A l'heure vague où les fantômes en grand nombre se pressent contre les fenêtres, ameutés par une hésitation entre le jour et l'ombre et menaçant de leurs murmures
la clarté,
un homme prie : à ses côtés est étendue
la 1re belle guerrière désarmée et nue ;
non loin repose l'héritier de leurs batailles,
il tient le
Temps serré dans sa main comme paille.
«
Une prière dite dans la crainte, difficile à exaucer, surtout sans secours du dehors; une prière dans l'ébranlement des villes, dans la fin de la guerre, dans l'afflux des
morts :
pour que l'aurore, avec sa tendresse tenace, pour que l'entrée de la lumière au ras des monts, comme elle éloigne la lune légère, efface ma propre fable, et de son feu
voile mon nom. »
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PHILIPPE JACCOTTET
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LE CHIEN, UN ANIMAL SINGULIEREMENT EMPATHIQUE
Bien évidemment, l’empathie, au moins prise analogiquement, existe chez d’autres animaux. C’est, par exemple, ce que montrent les travaux du célèbre primatologue hollandais Frans de Waal pour qui le grand singe, en particulier le bonobo , possède « une aptitude particulière à adopter, jusqu’à un certain point, la perspective de l’autre ». Toutefois, cette compétence empathique est singulièrement présente chez le chien.
En effet, le chien atteint un niveau de conscience que l’on estime au moins égal à celui des grands singes . C’est ainsi qu’il opère par « trial and error ». Mais c’est surtout au plan affectif que la proximité est la plus patente. L’on rencontre chez lui les émotions de base qui se trouvent aussi chez les animaux supérieurs : joie, peine, calme, angoisse, colère, désespoir. Ce qui le caractérise en propre, selon le zoologue hongrois Vilmos Csányi, c’est l’empathie , d’où découle une fidélité qui va jusqu’à la mort. Il s’établit ainsi une proximité familière, une interaction, une synergie très singulière entre l’animal et l’humain.
L’apparition du chien explique-t-elle cette propriété particulière ? Du chien, on parle d’« animal artificiel » ou de « coévolution » avec l’homme car, plus que tout autre animal, il a bénéficié d’une longue pédagogie de dressage, d’une familiarité prolongée avec l’homme, de sorte qu’il a assimilé une partie de ses caractéristiques. Or, la personne humaine se caractérise par une capacité particulière à se mettre à la place de l’autre. Ainsi, en transmettant au chien une partie de nos « traits mentaux », nous lui aurions aussi communiqué notre empathie. La comparaison avec le loup l’atteste : celui-ci est domestiqué, mais il n’aura jamais la même proximité avec l’homme. Pour ma part, je me demande si, à cette compétence acquise, ne se joint pas aussi une disposition innée. De fait, de tous les nombreux animaux domestiqués par l’homme (en termes quantitatifs, c’est-à-dire individuels, on estime que 98 % des mammifères sont aujourd’hui domestiqués…), le chien est de loin le plus doué en empathie.
Quoi qu’il en soit, la similitude n’est pas telle qu’elle efface toute différence. Le théologien hongrois Alexandre Ganoczy rapporte les différences cognitives classiques : « un langage syntactique et abstrait », la capacité à raconter l’ensemble de leurs expériences, à élaborer des plans d’action à long terme, à poser des questions, la création de systèmes de connaissance, invention de symboles religieux, etc. « Somme toute, Csányi se refuse de tomber dans l’anthropomorphisme ». Un indice est révélateur : l’enfant est plus connecté avec le groupe que le petit du chien.
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PASCAL IDE
http://pascalide.fr/le-chien-un-animal-singulierement-empathique/
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Natcho
NEGRERIES : CONSCIENCE RACIALE ET REVOLUTION SOCIALE
« Quelle révolution fut jamais faite par le peuple innocent des curiosités ? Qui souleva jamais un joujou contre son propriétaire ? Pourtant, c’est bien là le tour de force que veulent entreprendre nos révolutionnaires nègres lorsqu’ils demandent au nègre de se révolter contre le capitalisme qui l’opprime.
Le moyen, en effet, d’appeler autrement qu’un joujou un peuple d’assimilés ? Dostoïevski le disait déjà, ou peu s’en faut : toute race qui croit qu’elle n’a rien à dire au monde n’est qu’une “curiosité ethnique”, et tout individu est un joujou qui croit qu’au rendez-vous du recevoir et du donner son peuple arrive les mains vides.
“Agissez”, dit-on au nègre. Mais comme agir, c’est créer, et comme créer, c’est pétrir et faire lever sa naturelle substance, le nègre de chez nous n’agira point, qui se distrait de soi et vit à part soi.
Un mal étrange nous ronge, en effet, aux Antilles : une peur de soi-même, une capitulation de l’être devant le paraître, une faiblesse qui pousse un peuple d’exploités à tourner le dos à sa nature, parce qu’une race d’exploiteurs lui en fait honte dans le perfide dessein d’abolir “la conscience propre des exploités”.
Les exploiteurs blancs nous ont donné, à nous autres exploités noirs, une culture, mais une culture blanche, une civilisation, mais une civilisation blanche, une morale, mais une morale blanche, nous paralysant ainsi par mailles invisibles pour le cas hypothétique où nous nous libérerions du plus sensible esclavage matériel qu’ils nous ont imposé.
Et ils ourdissent leur trame, patiemment, inlassablement, par ruse diligente, jusqu’à ce que nous mourions à la connaissance de nous-mêmes.
Dès lors, s’il est vrai que le philosophe révolutionnaire est celui qui élabore les techniques de libération, s’il est vrai que l’œuvre de la dialectique révolutionnaire est de détruire “toutes les perceptions fausses prodiguées aux hommes pour voiler leur servitude”, ne devons-nous pas dénoncer l’endormeuse culture identificatrice et placer sous les prisons qu’édifia pour nous le capitalisme blanc chacune de nos valeurs raciales comme autant de bombes libératrices ?
Ils ont donc oublié le principal, ceux qui disent au nègre de se révolter sans lui faire prendre d’abord conscience de soi, sans lui dire qu’il est beau, bon et légitime d’être nègre.
Ils ont oublié de parler au nègre le seul langage qu’il puisse légitimement entendre puisque, différent en cela de “l’employé du bureau de M. Gradgrind”, “l’esclave nègre” a le sang riche encore d’affections humaines et que c’est d’une affection humaine, comme le fait remarquer Chesterton, qu’il aimera la fidélité ou la liberté.
La vérité est que ceux qui prêchent la révolte au nègre n’ont pas foi dans le nègre et que, dans leur fierté d’être révolutionnaires, ils oublient qu’ils sont nègres, premièrement et toujours : esclavage encore, et de la plus stérile espèce.
Le héros de Paul Morand, “l’assimilé” Occide, est révolutionnaire lui aussi : grâce à lui, Haïti a ses Soviets, Port-au-Prince devient Octoberville ; bel avantage s’il reste prisonnier des Blancs, singe stérilement imitateur !
Tant pis pour ceux qui se contentent d’être des Occide par mépris de ce qu’ils appellent du “racisme”.
Pour nous, nous voulons exploiter nos propres valeurs, connaître nos forces par personnelle expérience, creuser notre propre domaine racial, sûrs que nous sommes de rencontrer en profondeur les sources jaillissantes de l’humain universel.
Ainsi donc, avant de faire la Révolution et pour faire la révolution — la vraie —, la lame de fond destructrice et non l’ébranlement des surfaces, une condition est essentielle : rompre la mécanique identification des races, déchirer les superficielles valeurs, saisir en nous le nègre immédiat, planter notre négritude comme un bel arbre jusqu’à ce qu’il porte ses fruits les plus authentiques.
Alors seulement, nous aurons conscience de nous ; alors seulement, nous saurons jusqu’où nous pouvons courir seuls ; alors seulement, nous saurons où le souffle nous manque et, parce que nous aurons saisi notre particulière différence et que nous “jouirons loyalement notre être”, nous pourrons triompher de tous les esclavages nés de la “civilisation”.
Être révolutionnaire, c’est bien ; mais pour nous autres nègres, c’est insuffisant. Nous ne devons pas être des révolutionnaires accidentellement noirs, mais proprement des nègres révolutionnaires, et il convient de mettre l’accent sur le substantif comme sur le qualificatif.
C’est pour cela qu’à ceux qui veulent être révolutionnaires uniquement pour pouvoir se moquer du nègre au nez “suffisamment aplati”, c’est pour cela qu’à ceux qui croient en Marx uniquement pour passer la ligne, nous disons :
Pour la Révolution, travaillons à prendre possession de nous-mêmes, en dominant de haut l’officielle culture blanche, “gréement spirituel” de l’impérialisme conquérant.
Attelons-nous courageusement à la besogne culturelle, sans craindre de tomber dans un idéalisme bourgeois, l’idéaliste étant celui qui considère l’idée comme fille d’Idée et comme matrice d’idées, quand nous y voyons, nous, une promesse qui ne peut ne pas s’épanouir en un buissonnement d’actes. »
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AIME CESAIRE
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JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE... Extrait
"Au milieu d'un été que je n’ai jamais vu, que je ne croyais pas possible dans nos climats tempérés : des journées où le thermomètre à l’ombre montait à 45 degrés, plus un brin d’herbe, plus une fleur au 1er juillet, les arbres jaunis perdant leurs feuilles, la terre fendue s’ouvrant comme pour nous ensevelir, l’effroi de manquer d’eau d’un jour à l’autre, l’effroi de la maladie et de la misère pour tout ce pauvre monde découragé de demander à la terre ce qu’elle refusait obstinément à son travail, la consternation de sa fauchaison à peu près nulle, la consternation de sa moisson misérable, terrible sous cette chaleur d’Afrique qui prenait un aspect de fin du monde."
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GEORGE SAND
Canicule de 1870
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George Sand
CARLYNX ELBEAU ... Extrait
Entends-tu les cris mêlés des peuples
que le chahut des mitrailles n'arrive plus à étouffer
compte à rebours
il sonne le temps de ceux qui n'ont rien
de ceux qui n'ont que la rage pour pain quotidien
le coeur seul comme exit
ne me parle plus de l'élégance épuisée
des journaux qui musèlent
la ruée des masses
il y a plus de vérité dans les graffitis de sang
sur les murs puants des bidonvilles
que dans les discours recyclables des vendeurs de paix.
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CARLYNX ELBEAU
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