ANNA MARIA CARULINA CELLI ... EXTRAIT
J’aime, et alors, enfoncer les portes ouvertes
Celles que l’on passe sans même s’y arrêter
Les évidences ne le sont jamais jusque dans leurs recoins
Il faut y aller pour y cueillir la rose et la fleur de pêcher
Le cœur se cultive plus encore que les jardins des oasis
Plus encore que la rose
Ou la fleur de l’arbre aux fruits les plus doux
Ne te plains pas de l’amertume suspendue aux branches du verger
Quand seulement tu as ouvert la main pour la refermer sur une pomme dorée
Tu n’es pas un jardinier
Tu es un enfant pendu au sein de la terre
Un vieil enfant qui n’a rien appris du temps
Les pis de ta vache qui t’ont offert le lait sont taris
As-tu pris soin de la vache quand en hiver l’herbe a manqué?
N’est ce pas toi que je vois donner des coups de pied dans la bête en pleurnichant que tu as soif ?
Et toi qui as tout donné en un instant par désinvolture
Car on ne sème pas n’importe où n’importe quand n’importe quoi
Que te reste t’il
L’impatience a vidé ta besace
Tu as faim aujourd’hui
Et tu vendrais père et mère pour la caresse que reçoit un chien
L’un vole dans les poches du voisin
L’autre se dépouille lui-même
Et le jardin secret meurt
Prends un rayon de soleil un jour où il s’étend et puis rends toi à l’ombre
et puis sers-toi d’une pierre d’une branche tombée sur le chemin d’une rafale de vent
Travaille
À mains et coeur nus travaille
Les saisons sont des livres d’images
Apprends à lire tant que le livre est ouvert
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ANNA MARIA CARULINA CELLI
poèmes
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THIERRY MATHIASIN ... Extrait
Il n'y a pas de lit pour le poète si ce n'est une étoile où poser sa tête dialoguant avec la lune défunte de ses amours,
rêvant d'une aube nouvelle au bord des lits qui le ramènera à ce rivage des voix tues,
aux paupières ravagées du silence des gouffres
Il n'y a pas de sommeil où coucher ses hantises,
ni de ballerines pour danser l'inquiétude de son sang,
seules les ombres tracent des silhouettes à son effroi,
répandant au seuil des portes closes la peau blessée d'un visage lointain
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THIERRY MATHIASIN
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Oeuvre Henri Rousseau
dit " Le douanier Rousseau "
LE SEIN DE L'ANGE
Sur la portée des courants d’air
J’irai hirondelle à l’envers
Comme les accents circonflexes
Le noir à terre avec mes frères
Le ventre au ciel avec les dieux
Où ça ne dérange personne
Est-ce une fille est-ce un oiseau
Le vol blanc d’une tourterelle
Ce serpent dont l’orbe t’enlace
Un ange lit entre les lignes
De ta paume aux doigts refermés
Pareille à ces fleurs sensitives
Closes pour peu qu’on les effleure
Et puis qui meurent
J’avais la nuit dans l’âme et tu m’as incisé
Des venins de bonheur
Aimer n’est pas si difficile
Quand on a dans le cœur des couteaux de tendresse
La cible se confond avec le bouclier
Vienne l’étreinte
A bout portant.
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JEAN CAMILLE MOISON
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Sculpture Joseph d'Aste
UN JOUR
Nous tremperons les jours
Dans l'encre bleue des songes
Nous peindrons les futurs
Aux couleurs des retours
Et nous crucifierons
Tous vos rêves débiles
Entrerons par la cour
Des miracles à refaire
Nous compterons vos heures
Nos vies vitriolées
Vos départs en navrance
Vos saillies de mort-nés
Nous construirons ainsi
Toutes nos aubes calmes
Chasserons nos demi-jours rassis
Nous couvrirons de palmes
La table sera mise
Le café de l'amour fumera
Le tic-tac de la vie
La joie sera admise
Toi tu mettras ta robe
D'organdi de taffetas
Tes ongles seront des roses
Tes yeux de lune lasse
On chantera sans souci
De plaire ou de déplaire
Nous jouerons à l'envi
Avec ta robe claire
Les nuits qui passeront
Gonfleront nos délires
Et nos coups de bonheur
Pas inscrits dans les livres
Nos censeurs seront morts
Encravatés d'oubli
Enveloppés d'opprobre
Couverts de dégueulis
Ils iront réformer
Leurs partis et leurs ligues
Dans des mondes bannis
Au fin fond de la mer
Leurs voix vieilles sirènes
Monteront plus des ondes
Le malheur sera mort
Et nous vivrons enfin
Les tornades des temps
Noieront les souvenirs
De tous ceux qui croyaient
À leurs salives immondes
Allons ! nous laverons les temps
Où les hommes sans monde
S'usaient tous à vieillir
Dans l'ombre des vivants
Ils ne seront plus là
Pour bousculer nos âges
Et nos doigts plus que maigres
Étoufferont leurs cris
Nous irons à la fête
En dépouillant nos songes
Nous nous étourdirons
Nous chanterons la vie
Les cigales remettront leurs cymbales
Le pipeau du berger résonnera encore
La flûte du printemps se prendra pour un merle
Et moquera les temps
Les cerises d'amour pendront aux oreilles
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DANIEL HÉBRARD
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Oeuvre Fedia Lahmar
https://www.facebook.com/p/Peintures-de-Fedia-Lahmar-100064205251705/
DE TERRE ET DE LUMIERE ( à paraître ) ... Extrait
Le tissu s'effiloche. Il faudrait le réconcilier avant que la pièce entière ne se délite et joue les filles de l'air. Dans tous les sens du jour, du texte, de la pensée, c'est un dédale. L'exil y navigue, tantôt ici, tantôt ailleurs, toujours partout. Prisonnières épuisées, la sève et l'églantine pourraient renoncer. Des ronces noires à l'oiseau mazouté un ciel trop loin, de la contrainte du peu l'effort en plus, de l'aile brisée traînant l'envol près du regard du chat, tout dit un présent fourbu.
Sous une couche d'hiver, des choses éteintes ou en dormances, d'anciens rêve, presque une résignation. Pourtant, ici et là, des herbes se redressent, des rus irriguent les champs fissurés, une pulsion encourage les bourgeons, chaque nuit, la hulotte gardienne des bois invite à la sagesse. Un lent battement remonte du fond des terres, redonne du tempo. Dans ce méli-mélo de peurs et d'audaces, mes phrases vont nu-pieds, écorchées et sauvages. Et la première jonquille, devant chaque aiguillée de soleil pâle recousant l'horizon, se dit "Pourquoi pas moi ?".
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© ILE ENIGER
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SERGUEÏ ESSENINE... Extrait
J’en ai assez du pays natal
à me languir d’étendues de seigle,
je vais quitter ma chaumière,
me faire vagabond et voleur.
J’irai dans l’éclat pommelé du jour
chercher quelque misérable toit.
Et de la tige de sa botte l’ami cher
affûtera son couteau contre moi.
Soleil et printemps dans les près
Inonderont la route jaune,
mais celle dont je chéris le nom
me claquera la porte au nez.
De retour à la maison du père
consolé par la joie d’autrui,
en une verte soirée, sous la fenêtre
à ma manche je me pendrai.
Lors, les vieux saules à la haie
courberont la tête un peu plus.
Tandis que sans eau lustrale
on m’enterrera au cri d’un chien.
Cependant que la lune de glisser, glisser…
plongeant ses pales dans les lacs
et toujours ma Rus’*, à la barrière
vivre, danser, et pleurer à sa manière.
* Nom de la Russie ancienne liée à Kiev, berceau des premiers grands-princes russes d’origine scandinave.
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SERGUEÏ ESSENINE
1916.
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oeuvre Anatoly Kojewnikov
1907
DES PAS SOUS LE SABLE ... Extrait
Ne laisse pas de traces
le vent se souviendra
de ce qui fut passage
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Max Alhau
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LES ILLUMINATIONS... Extrait
D’un gradin d’or, — parmi les cordons de soie, les gazes grises, les velours verts et les disques de cristal qui noircissent comme du bronze au soleil, — je vois la digitale s’ouvrir sur un tapis de filigranes d’argent, d’yeux et de chevelures.
Des pièces d’or jaune semées sur l’agate, des piliers d’acajou supportant un dôme d’émeraudes, des bouquets de satin blanc et de fines verges de rubis entourent la rose d’eau.
Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses.
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ARTHUR RIMBAUD
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Oeuvre Berthe Morisot
POEMES ... Extrait
Sois pollen, ce presque rien, ce poids absent
Celui qui enlumine les ailes du vent
Celui qui fut racine et contient les racines
Celui qui fut fleur et contient la fleur
Qui fut fruit et contient le jus du fruit
Celui qui porte le désir du printemps
L'ostensoir suspendu au ventre des abeilles
L'enfant qui vient de la forêt
Et sème sur les fougères son rire léger
L'enfant traversant l'orée et se perd
Et vole, avec sur son dos, le souvenir des pères
Qu'il porte sans faiblir de la sylve au potager
Le maître minuscule d'une grande magie
L'haleine du coeur qui bat hors de sa blessure
Et signant d'un murmure le message de la graine
Apprend à la main de l'homme la première lettre de l'écriture
Sois grain de sable
Celui qui fut montagne et qui contient la montagne
Celui des dunes et celui des grèves
Celui que les noces du large et des rivages ont façonné
Celui qui adoucit les paysages
Celui qui dore le soleil sur sa plage
Celui qui se rappelle les mamelles de la mère
Et dort à l'ombre des étoiles
Mais grince sous la dent
Le maître minuscule d'une grande alchimie
Qui change l'opacité, à travers le verre, en transparence
L'homme seul en humanité
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ANNA MARIA CARULINA CELLI
https://www.facebook.com/annamariacaroline.celli
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Oeuvre Michelle Mckinney
LE VISAGE SANS MIROIR
Nous vivons l’ère du visage corrigé. Un geste devenu si naturel qu’on en oublie la radicalité : avant de nous montrer, nous nous retouchons. Le filtre n’est pas un accessoire. Il est la clé d’un nouveau régime de l’image – et de l’être.
Derrière ce rituel apparemment léger se joue une mutation silencieuse, à la croisée de la technique, du pouvoir et du sacré. Que devient le visage lorsqu’il cesse d’être une donnée pour devenir un projet ? Que perd-on quand on troque la trace du temps contre la promesse d’une jeunesse éternelle ? Du selfie à la reconnaissance faciale, du miroir prophétique à la géopolitique du regard, les ramifications révèlent une révolution qui n’est pas seulement esthétique, mais métaphysique.
Voici une archéologie du visage à l’heure de sa disparition programmée.
L’archive narcissique
Dans l’Occident tardif, saturé d’images et vidé de transcendance, le visage n’est plus ce par quoi l’homme se présente au monde, mais ce qu’il faut corriger avant d’y apparaître. Ce qui fut jadis l’ultime lieu de la reconnaissance – ce seuil d’altérité, cet appel silencieux – s’est métamorphosé en une surface instable, soupçonnée, déficiente, perpétuellement en attente d’une optimisation toujours fuyante. Le selfie n’est pas une photographie, pas plus que le filtre n’est un outil esthétique ; ils constituent ensemble un dispositif métaphysique, une réponse technique à une angoisse spirituelle. Là où le tatouage gravait la peau pour conserver la trace d’un passé révolu, le filtre agit dans l’instant pour nier le présent. Il ne commémore pas : il corrige. Il ne se souvient pas : il empêche l’existence brute d’advenir.
Ainsi ne voulons-nous plus être vus tels que nous sommes, mais validés tels que nous devrions être.
Le miroir prophète
Le smartphone est devenu le premier miroir intelligent de l’histoire – un miroir qui ne reflète pas, mais qui propose. Il ne montre pas ce que vous êtes, mais ce que vous pourriez être : lisse, symétrique, lumineux, jeune. Toujours jeune. Chaque filtre est une petite prothèse métaphysique, comblant un manque que personne ne nomme : l’absence de destin collectif. Quand il n’y a plus de grand récit pour vous porter, il reste à scénariser son apparence. La transcendance a changé de registre : on ne prie plus, on poste.
Cette liberté, pourtant, a un prix exorbitant. En rendant le visage malléable à l’infini, on l’a aussi vidé de son poids symbolique.
On n’habite plus son visage, on le gère.
L’embaumement anticipé
Il est un paradoxe historique saisissant : autrefois, on ne figeait le visage qu’après la mort, par le masque mortuaire ou le portrait posthume. Aujourd’hui, nous l’embaumons de son vivant.
Le filtre est un rituel d’embaumement anticipé. Il produit un visage sans âge, sans fatigue, sans temporalité – un visage déjà séparé du flux de la vie, transformant le vivant en icône posthume de son propre être. Il s’agit de devancer l’inexorable, de rendre le visage éternellement présentable pour une audience éternellement absente.
C’est un visage qui a déjà cessé de vivre – du moins de vivre pleinement, avec ses marques, ses épreuves, son histoire écrite sur la chair.
La dissociation et la confession
Cette pratique n’engendre pas seulement un mensonge social ; elle fissure le sujet de l’intérieur. D’un côté, le visage vécu – celui de la fatigue du matin, du miroir brut, chargé d’histoires. De l’autre, le visage projeté – lisse, standardisé, éternellement jeune, validé par les algorithmes. La honte de l’image brute, l’anxiété de la rencontre non filtrée, la fatigue de maintenir l’écart : le sujet se vit désormais comme dédoublé.
Dans cette fracture, le selfie devient une confession visuelle permanente, une exposition répétée en forme d’aveu. Mais cette confession se déroule dans un vide sacramentel : ni prêtre, ni pardon, ni absolution. L’algorithme remplace le confesseur, les likes remplacent l’absolution, dans une boucle infinie d’auto-justification qui n’aboutit jamais.
C’est une confession sans rédemption, un aveu sans grâce.
De la marchandise à la donnée
Plus insidieuse encore est la mutation du visage en donnée pure. Il n’est plus seulement une image ; il est devenu une clé d’accès, un mot de passe existentiel. Reconnaissance faciale, biométrie, contrôle algorithmique : notre visage est désormais lisible, triable, classable. Il existe ici une tension profonde et sinistre : l’Occident croit libérer le visage par le filtre, l’offrant à l’auto-création, alors qu’en réalité, il le prépare à être capturé, standardisé et rendu docile pour les systèmes de contrôle. En lissant nos traits, nous facilitons inconsciemment le travail des machines qui nous identifient.
La trajectoire est implacable : du visage-sacré au visage-marchandise, et du visage-marchandise au visage-donnée.
La fin du regard et la discipline douce
Le visage était originellement fait pour être vu par un autre visage, dans la réciprocité du regard où chacun se découvrait à la fois voyant et visible. Le filtre rompt cette circularité fondamentale. Il oriente le visage non plus vers un autre, mais vers soi-même ou vers un public abstrait. Le regard n’est plus croisé ; il est devenu statistique. On ne cherche plus la rencontre, mais l’audience.
Et cette négociation permanente avec le regard pèse de façon asymétrique, selon une « discipline douce » qu’imposent les normes sociales et algorithmiques, et qui s’exerce avec une violence particulière sur les femmes. La pression esthétique, intériorisée et consentie, redessine les canons du désir selon des standards algorithmiques. Le filtre transforme en jeu ce qui est un devoir, en liberté ce qui est une contrainte. Le résultat est un paradoxe douloureux : jamais le visage féminin n’a été autant célébré comme objet de désir, et jamais il n’a été autant haï dans sa réalité charnelle.
Si le filtre annule la rencontre, il étouffe aussi, dans son sillage, la possibilité même de la transmission.
L’effacement de l’histoire : dés-héritage et spectralité
C’est peut-être la conséquence la plus profonde : le filtre opère une rupture généalogique radicale. Avant, le visage était un héritage, un pont entre les générations, portant les traits de la lignée et les marques d’une appartenance. Le filtre, dans sa logique de correction, produit un visage sans ancêtres. On ne ressemble plus à ses parents, ni à son peuple. Cette rupture signe la déconnexion d’une civilisation d’avec sa propre mémoire charnelle. L’idéal n’est plus le beau visage, mais le visage neutre – l’anti-visage, sans aspérité, sans singularité, sans caractère. C’est un idéal négatif, qui préfère l’absence de défaut à la présence de l’histoire.
À force de corrections, les visages finissent par se ressembler, formant une humanité spectralement homogène. Ce qui faisait la singularité – rides, asymétries, marques du temps – devient défaut. Le visage cesse de raconter une histoire, de témoigner d’une vie traversée. Il n’indique plus l’épreuve, la fatigue, la joie profonde. Le paradoxe est cruel : à vouloir se rendre éternellement désirable, le visage devient oubliable. C’est l’art de la présence pure, sans passé ni promesse.
Un visage sans histoire est un visage qui n’engage à rien, une île aseptisée, optimisée, et fondamentalement seule.
Le rite vide et les résistances
L’acte de se filtrer possède toutes les apparences du rite : répétitif, codifié, liturgique. Mais il manque l’essentiel : le seuil. Aucun passage n’est franchi. Aucun statut n’est conféré. Le filtre n’ouvre pas sur un «après» ; il enferme dans un présent perpétuellement retouchable. On ne devient rien. On ajuste sans fin. C’est un rite sans témoin, une transformation promise qui ne transforme rien.
Face à cette logique de l’exposition intégrale, d’autres traditions rappellent qu’un visage peut aussi se définir par ce qu’il retient, protège ou transcende. Dans certaines écoles bouddhistes, on pratique la méditation sans miroir, détournant le regard de l’apparence éphémère pour contempler la nature de l’esprit. Le visage charnel y est considéré comme un voile temporaire sur une identité plus profonde.
Dans la tradition iconographique chrétienne orthodoxe, la création d’une icône est précédée d’un jeûne et d’une prière. L’artiste ne cherche pas à reproduire les traits accidentels d’un modèle, mais à révéler, à travers des codes stricts, la transfiguration de l’humain par le divin. Le visage saint n’est pas un portrait, mais une fenêtre.
Plus près de nous, dans certaines cultures amérindiennes, les masques cérémoniels ne cachent pas l’identité : ils la transforment. Portés lors de rituels précis, ils permettent l’incarnation temporaire d’un esprit ou d’un ancêtre. Le visage quotidien est alors momentanément effacé, non pour être optimisé, mais pour laisser place à une présence plus grande que soi.
Ces gestes ne sont pas des refus de la modernité. Ils sont, chacun à leur manière, des résistances à une logique spécifique : celle qui fait du visage un objet de consommation immédiate, une surface sans profondeur offerte à tous les regards. Ils présupposent tous que le visage a partie liée avec un mystère – qu’il soit intérieur, divin ou communautaire – et que ce mystère exige un temps, un retrait, ou un rituel pour se révéler.
Ils opposent à la circulation infinie de l’image la valeur du seuil, et à l’auto-création permanente la dignité de la réception.
Géopolitique du visible
Cette divergence dessine une nouvelle carte des civilisations. Elle se définit par le rapport au visible et au caché, à l’exposé et au réservé. D’un côté, les cultures de l’exposition intégrale – où le visage, transformé en surface d’échange social et affectif, est constamment offert, optimisé, évalué. De l’autre, des cultures de la réserve symbolique où le visage demeure protégé par la ritualisation, soustrait à la circulation générale pour préserver sa dimension de mystère ou de lien communautaire sacré. Entre ces deux pôles, s’étendent les sociétés du contrôle algorithmique, où le visage est moins montré que capturé, moins protégé que tracé : il devient un document unique, une donnée biométrique, l’outil ultime d’une surveillance transparente.
Cette triangulation silencieuse répond à des questions métaphysiques fondamentales et opposées : Quel est le prix de la visibilité ? Où commence la profanation ? À qui appartient notre image ? Les réponses, profondément ancrées dans les imaginaires collectifs, touchent à des conceptions antithétiques de la personne – comme projet à accomplir, comme héritage à préserver, ou comme entité à administrer.
Elles définissent des rapports radicalement différents au sacré, à la communauté, et finalement, à ce qui, dans le visage de l’autre, mérite d’être reconnu plutôt que simplement scanné ou consommé.
Le portrait-robot et la possibilité silencieuse
Que produit une civilisation qui ne cesse de retoucher ses selfies ? Une humanité lisse, sans accidents, qui ne se reconnaît plus que dans ses propres publicités. Le visage devient le dernier territoire d’une angoisse inavouée : celle de n’avoir plus rien à transmettre, sinon sa propre image. On héritait jadis d’un nom, d’une terre, d’une foi. Aujourd’hui, on lègue son feed Instagram – un mausolée numérique de poses filtrées. Un visage sans héritage est un visage sans dette. Et un visage sans dette ne reconnaît personne.
Entre ces pôles, une silhouette discrète se dessine en creux : non pas un modèle, mais une simple possibilité anthropologique. Celle de celui qui accepte son visage. Non par résignation, mais par une fidélité silencieuse à ce qui lui a été donné – ces traits hérités, ces marques du temps qui racontent sans mots une histoire qui le dépasse.
C’est une autre manière d’habiter sa présence au monde : en acceptant d’être un miroir, et non un filtre. Un tel geste, apparemment minuscule, est le préalable indispensable à tout regard vrai et à toute communauté qui ne serait pas fondée sur l’illusion partagée.
Le visage sans conséquence et la question abyssale
Le visage filtré promet l’immunité. Contre le temps, contre le jugement, contre la vulnérabilité même d’être vu. Il aspire à un bonheur sans blessure, une présence sans exposition, une beauté sans histoire. Mais un visage sans conséquence est un visage fantôme. Il occupe l’écran sans habiter le monde. Le regret à venir ne sera pas esthétique, il sera ontologique. Ce sera cette nausée douce-amère d’avoir négocié avec des reflets tandis que la substance fuyait, d’avoir préféré la sécurité de l’avatar au risque de la présence.
Que devient une civilisation qui, fascinée par ses propres masques, en vient à avoir horreur de la nudité des visages ? Que se passe-t-il quand la priorité n’est plus de rencontrer, mais de formater ; non plus de transmettre, mais de se rendre transmissible ? Peut-on encore tisser une histoire – cette grande trame de récits et de regards partagés – avec des visages sans relief, sans cicatrice, sans cette éloquence silencieuse que confère seul le passage du temps ?
Et au fond, la question la plus taraudante : quand la technologie du filtre sera devenue obsolète, remplacée par quelque nouveau leurre technologique, que fera-t-on de cette honte ? Cette honte qui ne sera plus attachée à un outil, mais incrustée dans la chair même, dans le geste instinctif de détourner le regard du miroir brut, dans l’incapacité nouvelle à supporter la grâce rugueuse d’un visage vrai. Que restera-t-il, quand les moyens de la fuite auront disparu, sinon la honte elle-même, pure, définitive, sans alibi ?
Il ne s’agit pas de condamner les images, ni de regretter un âge d’or imaginaire, mais de se demander ce que nous acceptons de perdre lorsque nous cessons de reconnaître, dans un visage, autre chose qu’une surface à corriger.
Regarde-toi.
Pas dans l’écran.
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MOUNIR KILANI
https://reseauinternational.net/le-visage-sans-miroir/
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LA PAROLE SACREE OU " LE POIDS DES MOTS "
Dans un monde saturé de messages instantanés, de likes et de formules toutes faites, la parole a perdu son poids. Les mots les plus graves circulent à coût réduit, employés comme des signaux plutôt que comme des engagements. Et pourtant, certaines voix continuent de traverser le temps, certaines paroles gardent leur densité. Ce texte explore l’érosion du langage, les mécanismes qui l’affaiblissent, mais aussi les résistances qui subsistent — silence choisi, dire-vrai courageux, pratiques littéraires et spirituelles — et interroge la capacité d’une civilisation à restaurer le pouvoir de ses mots....
"Quand la parole perd son poids, ce n’est pas seulement l’expression qui change : c’est l’ordre symbolique lui-même qui vacille. Car les mots ne pèsent vraiment que lorsqu’ils peuvent nommer l’irréparable, engager jusqu’à la rupture, dire ce qui ne pourra pas être réparé. Une civilisation repose sur une confiance minimale dans le fait que les mots désignent quelque chose de stable. Sans cette confiance, il n’y a plus de contrat durable (qu’est-ce qu’une signature si les mots ne lient pas ?), plus de promesse crédible (qu’est-ce qu’un serment si l’on peut le reprendre demain ?), plus d’autorité reconnue. Il n’y a plus que des arrangements provisoires entre solitudes méfiantes."
"Depuis les temps immémoriaux, la parole était sacrée. Dans toutes les civilisations, des proverbes et des textes fondateurs la glorifient, lui attribuant un pouvoir de création, de lien et d’engagement. «Au commencement était le Verbe», énonce la tradition chrétienne, tandis que les sagesses africaines nous rappellent que «la parole est une semence». Partout, la parole était un acte, un engagement, une marque de l’humain. Il fut un temps, précisément, où parler engageait. Pas parce que la parole était libre — souvent, elle ne l’était pas — mais parce qu’elle était lourde."
"Une parole prononcée liait celui qui la portait à ce qu’elle désignait. Parfois à ce qu’elle révélait malgré lui. Elle exposait. Elle compromettait. Elle faisait entrer dans l’espace commun quelque chose qui ne pouvait plus être entièrement retiré. La parole était un risque. On la pesait avant de la lâcher. Il ne s’agissait pas d’un âge d’or. Les rumeurs, les calomnies, la propagande existaient déjà. Les guerres de religion, les pamphlets révolutionnaires, les procès politiques du XXᵉ siècle ont montré que le langage pouvait être une arme redoutable — précisément parce qu’il engageait ceux qui le maniaient, fût-ce contre eux-mêmes. Et pourtant, au milieu de ces risques, certaines paroles courageuses traversaient le temps — paroles de justes, de résistants, d’amis fidèles — et s’incrustaient dans la mémoire collective, parfois pour des siècles."
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MOUNIR KILANI
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LES RUCHES SECRETES
Les ruches secrètes sont alignées
près des lianes du ciel,
parmi des nids lumineux.
Butinez-y, abeilles de mes pensées,
petites abeilles ailées de son
dans la nue enceinte de silence ;
chargez-vous de propolis
parfumée d’astres et de vent :
nous en calfeutrerons toute fente
communiquant au tumulte de la vie.
Chargez-vous aussi de pollen stellaire
pour les prairies de la terre ;
et demain, lorsqu’y noueront
les roses sauvages de mes poëmes,
nous aurons des cynorrhôdons aériens
et des semences sidérales.
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JEAN-JOSEPH RABEARIVELO
1901~1937
« Traduit de la nuit », Éditions de Mirages, 1935
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L'OEIL, LE MONDE ET LA COLERE
Je suis né il y a quatre-vingt-neuf ans bientôt, le 4 novembre 1926. Dans un petit village qui s’appelle Bainet, dans le sud d’Haïti, non loin de Jacmel.
Mon père, qui était Guadeloupéen, est venu en France à la suite d’une aventure familiale. Il avait engrossé la bonne de la famille et a été envoyé en métropole rejoindre ses frères qui l’y avaient précédé pour y faire leurs études. Il avait alors quatorze ou quinze ans. À seize ou dix-sept ans, il s’est engagé dans les dragons. Il a pris un engagement de trois ans. Et là, la guerre l’a surpris. On l’a envoyé charger les Allemands avec son régiment, sabre au clair. Ils ont été fauchés par les mitrailleuses qui venaient de faire leur apparition sur les champs de bataille. Il a fait partie des quelques rares survivants et a été versé dans les chasseurs alpins. Il m’a raconté qu’on « désignait » les volontaires pour en faire des brancardiers. On les obligeait à achever les blessés, quand il y en avait trop. On leur donnait un poignard et on leur disait « Visez droit au cœur ! ». Il a participé à toutes ces choses. Il était trouffion. Pas le choix. Et lui, Guadeloupéen, il était isolé. Il a participé à de nombreux combats, dans les Vosges, à Curlu, à Méricourt, tous ces coins-là. Il n’arrêtait pas d’en parler. J’étais passionné. J’écoutais ces histoires de charges à la baïonnette, les 101 sorties inscrites sur son livret militaire. Il avait une force herculéenne, mais il a été blessé tout de même quatre fois, dont une fois très grièvement.
En 1917, au cours d’un bombardement allemand, un obus a éclaté sur les brancardiers. Trois types ont été tués, lui a été commotionné. Il a reçu soixante-quatorze petits éclats d’obus dans le crâne mais comme il était très costaud, il a pris l’officier sur son dos et il est parti droit devant lui. Heureusement dans la bonne direction. D’après le rapport que mon frère a pu récupérer, il l’a porté sur sept kilomètres. Il s’est effondré devant un poste de secours. Transporté au Val-de-Grâce, il est resté inconscient pendant six mois. Au réveil, il avait perdu la mémoire. Il délirait. Il rentrait dans des colères folles et n’utilisait plus que des grands mots patriotiques, comme « la France », « la patrie ». Il avait oublié jusqu’au prénom de sa mère, ce qui le mettait en rage. Finalement, les médecins lui ont conseillé de retourner aux Antilles « parce que le climat et les mœurs sont différents… Pour le rétablissement psychique ce serait mieux ». C’est à cette époque qu’il a épousé ma mère, juste à la fin de la guerre. Ils sont partis en Haïti rejoindre un oncle. Pendant des années, j’ai cherché à comprendre pourquoi il n’était pas rentré en Guadeloupe. Puis j’ai trouvé l’explication : il s’était déjà marié avec une autre femme et il était alors en instance de divorce. Quand il a épousé ma mère, il avait donc une ancienne femme dans le xviii arrondissement et une nouvelle dans le xive. Comme c’était le bordel à cette époque-là, il l’avait fait sans être divorcé, mais il ne pouvait pas rester en France. Il ne pouvait donc pas rentrer en Guadeloupe, qui dépendait de la métropole. Donc il a dit à ma mère : « Écoute, mon oncle Édouard est en Haïti, on peut s’y faire une fortune ». Ils sont partis en 1919. Tout le monde était au courant, sauf nous, évidemment, les enfants.
À leur arrivée en Haïti, l’oncle Édouard était mort. Mes parents ne connaissaient personne, sauf une femme qui avait envoyé son fils fou en Guadeloupe plusieurs années auparavant pour éviter qu’il soit enfermé à l’asile de Pont-Beudet. Mais pour cela, il fallait qu’une famille se porte garante et mon grand-père avait accepté de s’en charger. Alors, quand mon père est arrivé dans ce petit pays, quand un Bloncourt est arrivé, un Bloncourt qui était le fils de celui qui avait hébergé son fils et permis qu’il soit mieux traité qu’en Haïti, elle s’est occupée d’eux. Elle les a hébergés et leur a donné de quoi vivre confortablement. Cette dame est morte en laissant une partie de son argent à mes parents ainsi qu’à sa fille adoptive, Maman Dédé, qui est devenue notre nourrice. Ils se sont retrouvés avec un petit pécule, pas grand-chose, mais un petit peu d’argent quand même, et ma mère a ouvert une école. Elle était républicaine, elle a ouvert une école laïque. Les congrégations religieuses, toutes-puissantes sur l’île, ont fait campagne contre elle, les obligeant à partir s’installer à Bainet, au sud de Jacmel. Ils avaient alors deux fils, Tony, qui sera fusillé plus tard, et Claude. Moi, je suis né dans ce petit village, à Bainet, dans une chaumière, sur de la terre battue. Un an après ma naissance, un cyclone a dévasté la région. La maison a été emportée et la famille s’est établie à Jacmel. C’est là que j’ai passé les dix premières années de ma vie. C’est là que j’ai commencé à ouvrir les yeux sur le monde. Mon père était un aventurier, un mulâtre, un libéral-démocrate. C’était un type généreux.
La situation en Haïti était très compliquée. Quand les esclaves se sont révoltés en 1804, ils ne l’ont pas fait seuls, mais avec les affranchis, les mulâtres. Rapidement, ces derniers se sont emparés du pouvoir. Ils savaient lire, ils savaient écrire, ils pouvaient faire du commerce, ils pouvaient organiser le pays, découper les terrains, faire les lois. Ils sont devenus la bourgeoisie haïtienne et ont remplacé les colons blancs. Haïti, nation noire à plus de 90 %, était dirigée par ces mulâtres, qui se sont alliés avec leurs anciens maîtres. Ce sont eux qui ont demandé de l’argent à la France. Ce sont eux qui ont fait la dette, cette fameuse dette haïtienne qui a été remboursée jusqu’au dernier sou et qui a contribué à ruiner l’économie du pays. Et puis est arrivé Duvalier. Et les Noirs ont enfin pu prendre le pouvoir. Et une nouvelle bourgeoisie s’est constitué.
6Moi, je suis né au milieu de tout ça : quarteron au milieu des classifications, des castes, des petites différences de race, des grandes barrières de classe. Une prise de conscience : j’avais sept ou huit ans et tous mes amis étaient noirs. Mais tous n’étaient pas bien habillés le dimanche.
En 1936, un nouveau cyclone, accompagné d’un tremblement de terre et d’un raz-de-marée, a ruiné la région. On brûlait les cadavres en tas. Il y a eu des exactions. Des types volaient les secours pour les revendre ensuite. Des choses abominables. La région était ruinée. Beaucoup de familles sont parties s’installer à la capitale. Mes deux frères aînés ont été inscrits au petit séminaire, collège Saint-Martial. Mon père avait commencé à cultiver des légumes pour les vendre aux Américains présents dans l’île. Nous, on mangeait du « maïs moulin », de l’igname, des patates douces. Mon père partait aux aurores pour cultiver ses terres, avec ses trois ouvriers, pieds nus, comme eux, avec sa machette, comme un héros. Un vrai aventurier.
À cette époque, il s’est mis à soutenir un type dont il venait de faire la connaissance et qui était devenu son ami. Il s’appelait Dumarsais Estimé et allait devenir président de la République en 1946. Très sportif, mon père avait fondé plusieurs clubs. Il a été nommé directeur général des sports et du scoutisme. C’est lui qui a organisé les premières parades. Chaque année, le 18 mai, pour la fête nationale, tous les élèves défilaient, en groupe, en rang, en rond, ils faisaient des cercles, des mouvements sur la musique militaire, des spectacles comme les Soviétiques. Bref, il avait une belle situation. Ma mère était très respectée. Elle était considérée comme une femme de lettres. Elle faisait des après-midi littéraires, des conférences. Son école fonctionnait bien et les curés la laissaient enfin tranquille.
L’après-midi, les adultes se réunissaient, buvaient des coups, discutaient, tuaient le cochon. Et nous, on ne jouait pas très loin, on s’approchait. On écoutait. On apprenait en suivant les échanges.
En 1937, quinze mille travailleurs haïtiens ont été massacrés en République dominicaine. En une nuit. Une vraie Saint-Barthélemy, à coups de revolver et de couteau. Pendant des jours et des jours, tout le monde ne parlait que de ça. Mon père était en colère, il rentrait et il disait « Mimi » – c’est comme ça qu’il appelait ma mère qui s’appelait Noémie – « Mimi, il va y avoir la guerre, ce n’est plus possible de tolérer ces assassinats ». Pendant ce temps, avec mes copains les Bajeux, dont le père était guadeloupéen comme le mien, nous rêvions de « délivrer la Guadeloupe de l’impérialisme français ». Nous n’avions que quatorze ou quinze ans mais nous parlions d’organiser un corps expéditionnaire. Nos parents étaient tous armés et quand on allait à la montagne, ils nous apprenaient à tirer. Quoique très jeunes, on était même de sacrés bons tireurs. On tirait aussi à l’arc. Nous avions monté une organisation secrète avec codes et langage secrets.
Quand la guerre a éclaté mon père a acheté un poste de radio. Un quinze lampes, d’une puissance ! Il a installé des cartes au mur pour marquer le front. Tout était très intense, tout était très solennel. On suivait les opérations. J’étais devenu les oreilles de mon père qui n’entendait plus rien depuis sa commotion. Avec des épingles, je pointais la position des belligérants. L’abattement quand les Allemands avançaient, les cris de joie qui remplissaient la maison quand des victoires françaises étaient annoncées. Même ma mère, d’habitude réservée, silencieuse, manifestait sa joie. Seulement moi, j’étais partagé, parce que la Guadeloupe, elle, était occupée par la France et que même si on défendait les Français contre les Allemands, l’impérialisme était là. On mélangeait un peu tout, on était des gamins. Et puis la France s’est effondrée. On a reçu une lettre de mon frère Tony, qui était en France. Il demandait l’autorisation de s’engager. Mon père a lu sa lettre à table. Il était assis au bout, ma mère était en face, moi à sa gauche, mon frère Claude à côté de notre maman. Comme tout le monde restait silencieux, il a dit : « Mimi, nous ne reverrons plus Toto. Il fera son devoir, il ira jusqu’au bout ».
Durant l’Occupation, les amis venaient moins souvent écouter les informations. La maison était devenue triste, mon père fumait cigarette sur cigarette. Quand l’Union soviétique a été attaquée par Allemands, mon père a dit : « Ce sera leur tombeau, comme pour Napoléon ». Les Anglais bombardaient les villes françaises et à chaque fois, mes parents exultaient. Ils exultaient sans penser aux morts : il fallait battre les Allemands, c’était la seule chose qui comptait. Entre-temps était arrivé un avis du ministère des Affaires étrangères, avec une coupure de journal venant de Caracas où il était marqué : « Louis Bloncourt, né en Haïti, exécuté par les Allemands ». Quand mon père l’a reçue, il a dit : « Mimi, Max a perdu son fils ! ». Parce que Max avait un fils qui s’appelait Louis. C’était marqué Louis Bloncourt parce que mon frère s’appelait Louis-Tony Bloncourt, comme moi je m’appelle Marie-Gérald. Mon père refusait que ce soit son fils. Il voulait que ce soit celui de son frère. Il disait : « Tony, ce n’est qu’un gamin, l’autre c’est un homme ! ». Et ma mère, qui n’était pas dupe disait : « Louis, mais non, regarde, c’est marqué "né en Haïti", c’est lui ! ». Alors mon père hochait la tête et ses traits se tendaient : « Mais non, non, ils se sont trompés, c’est impossible ! ». Finalement, on a su que mon frère avait bien été fusillé avec 6 autres gamins des Bataillons de la jeunesse, au Mont Valérien. On a reçu sa dernière lettre, qui est magnifique. Une lettre incroyable pour un type de vingt ans. Au cours du procès du Palais-Bourbon, il a déclaré avoir un jour refusé d’abattre un Allemand dans le dos. Ses copains lui avaient demandé pourquoi il n’avait pas tiré et il leur avait répondu qu’au moment de tirer il n’avait pas vu un Allemand, mais un homme ».
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La suite sur
https://journals.openedition.org/chrhc/5420?lang=en
Gérald Bloncourt and Johann Petitjean
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Oeuvre Gérald Bloncourt
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" La mémoire "
Oeuvre Gérald Bloncourt
LEILA SHAHID
«Liberté mon jardin, j’ai recueilli ton rayon
Dans le vent des chansons et le nectar des rêves
Sur les champs reverdis, j’ai couvé ton sillon
Pour revoir ton matin ressurgi sur les grèves
Tu te mouvais sur l’herbe et les galets du sol
En prêchant ton éclair au parvis des étoiles.»
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La Chair du cri,
Kamal Benkirane
Ed. du Cygne, 2009
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Leila Shahid 1949 -2026
LEILA SHAHID LA VOIX DE LA PALESTINE....HOMMAGE
Leïla, tes souvenirs d’enfance quels sont-ils, tes parents, le Liban…
Je n’aime pas vraiment parler de moi. Pendant longtemps, je pensais que la souffrance collective des Palestiniens primait sur l’itinéraire personnel, je ne suis pas la seule à sentir cela. Je pense que dans tous les peuples qui ont mené des luttes très longues, on a tendance à ne pas aimer personnaliser. Mais avec le temps, j’ai compris que l’identification ne peut se faire s’il n’existe pas un aspect intime et personnel.
Je suis née dans une famille de Palestiniens en exil depuis des générations. Je suis née au Liban tout comme mes deux sœurs, de parents tous deux nés en Palestine. Ma mère est de Jérusalem et mon père de Saint Jean‑d’Acre. Mon père a quitté sa ville natale pour aller étudier au Liban chez les jésuites à l’âge de 10 ans. Ma mère était la fille d’un dirigeant politique qui fut arrêté et déporté par les Britanniques en 1936 et dont la famille a été déportée au Liban. Mes parents se sont rencontrés à l’Université américaine de Beyrouth, et ils sont revenus en Palestine pour se marier à Jérusalem en 1944. Je suis née en 1949, un an après la Nakba (al-Nakba) dans une famille qui venait de perdre sa patrie, la blessure était très récente, la douleur aussi, surtout pour ma mère, car mon père était professeur de médecine, très pris par son travail et se consacrait à ses passions et passait au-delà de la frustration d’avoir perdu un pays en faisant de la science, sa nouvelle patrie. Ma mère était une femme de sa génération, qui ne travaillait pas, et son arrachement à la Palestine était encore très douloureux lorsque je suis née. Mais elle l’a comblé en travaillant pour les réfugiés au Liban.
Ma petite enfance et mon adolescence, je les ai passées au Liban et j’ai gardé du Beyrouth de l’époque un immense amour. Mon attachement au militantisme, à la culture et au pluralisme vient de là. C’était bien avant l’exacerbation confessionnelle qui a mené à la guerre civile en 1975.
Ensuite, j’ai suivi ma licence à l’Université américaine en anthropologie et même commencé un travail de doctorat sur « l’Intifada » des camps palestiniens, je sentais qu’il fallait que je l’inscrive dans le temps historique. J’avais une hypothèse d’ordre virtuel qui était que cette expérience ne pouvait qu’aboutir à un affrontement avec les forces politiques libanaises qui n’étaient pas de notre bord, ils étaient la droite conservatrice et en particulier celle qui est devenue l’alliée des Israéliens, ça veut dire les forces libanaises et les phalangistes. Mais moi lorsque j’ai inscrit cette thèse en 1972, j’étais à mille lieues de penser qu’elle allait se réaliser… je disais que la droite libanaise pro-israélienne, anti-palestinienne ne pourrait pas accepter cette alliance objective entre la gauche libanaise et les Palestiniens, je n’imaginais pas que cela mènerait à des massacres comme Tel el Zaatar et Sabra et Chatila. J’étais horrifiée que ma thèse universitaire devienne une réalité, et j’ai fait un total rejet de la position de l’observateur, du chercheur. Je considérais que je ne pouvais pas rester dans le statut d’universitaire et j’ai donc recommencé à militer avec Ezzedin Kalak, notre représentant à Paris, assassiné malheureusement en 1978 à Paris.
Tu as rencontré Yasser Arafat ?
J’ai rencontré Arafat très tôt, en 1968, je faisais partie de la jeunesse de son Mouvement Fatah qui était un mouvement vraiment démocratique et où la proximité des dirigeants et des cadres était immense. Je pense que c’était aussi vrai pour le Front Populaire et le Front Démocratique, il y avait une telle joie, un tel bonheur de se retrouver que les dirigeants avaient besoin d’être proches de leurs cadres politiques et inversement les cadres politiques avaient un accès extraordinairement ouvert à l’égard de leurs dirigeants. C’était la naissance d’une révolution, un moment magique, de rassemblement, de créativité, très riche, de proximité extraordinaire. Je dirais même d’affection fraternelle. On sentait comme une étincelle, une renaissance. J’ai 62 ans, mais je me rappelle encore les années où on ne pouvait accéder aux camps de réfugiés, l’écrasement, l’atmosphère humiliante et humiliée de la population palestinienne. Certes, on n’avait même pas libéré la Palestine mais on avait lancé une révolte contre l’humiliation, à l’intérieur du camp, dans cet espace fictif d’une patrie. Moi j’appelle les camps, la Palestine en exil, la Palestine transportée dans la valise. Tout regroupement de plus de quatre personnes était considéré comme une cellule politique et interdit. Les camps étaient gérés par l’armée libanaise. Les gens ont appelé ce mouvement de soulèvement pacifique dans le camp, Mouvement non violent « Intifada », le peuple qui se relève, se soulève, s’autogère. Arafat était particulièrement, et c’est son tempérament chaleureux, quelqu’un qui recherchait le contact avec les jeunes et avec les femmes. Il a beaucoup encouragé les femmes à militer dans ces années-là, et c’est resté le cas pendant toute la période jusqu’en 1982. Comme il me connaissait bien, en tant que militante au Liban il m’a choisie comme première femme ambassadeur en 1989. Aujourd’hui les relations sont beaucoup plus formelles entre la direction palestinienne et les cadres palestiniens car aujourd’hui c’est une autorité officielle, installée, à l’époque c’était un mouvement révolutionnaire qui se voulait non-hiérarchisé, non institutionnalisé qui relevait plus d’un mouvement de libération que d’une autorité. Je pense qu’on a perdu cette proximité entre la direction et les cadres, c’est dommage parce que je pense qu’elle est nécessaire mais la Palestine a cela de très particulier c’est qu’elle doit assumer parallèlement les fonctions d’un mouvement de libération nationale et d’une autorité gouvernementale qui n’est pas encore un État. D’où une certaine complexité.
Cela c’est le côté politique de la femme engagée, j’aimerais plus t’emmener vers le pan culturel, savoir quelles sont tes passions ?
Mes deux meilleurs souvenirs dans ma carrière politique, c’est les deux saisons culturelles que j’ai organisées à Paris et à Bruxelles.
Je crois que j’ai été très jeune attiré par la dimension culturelle de la vie, et par toutes les formes d’expression artistiques. Je pense que ce n’est pas étranger au fait que j’ai grandi dans un pays où l’expression culturelle était très riche, probablement aussi du fait de la diversité de la société libanaise, la diversité des langues. Beyrouth était une ville sans régime militaire, mais aussi sans état centralisé, où tu pouvais créer en arabe, en français, en anglais. Il y avait une liberté d’expression sur le plan politique et médiatique.
Encore étudiante, je suis devenue la rédactrice en chef du journal de l’université « Outlook » qui signifie « vision ». J’aimais beaucoup les enquêtes de terrain sur les réalités sociale et politique, ça m’a permis d’ailleurs de voir le Liban d’un œil plus objectif que de mon simple statut de citoyenne. Et puis notre combat de Palestiniens est avant tout une renaissance identitaire dont la première expression est bien sûr culturelle.
À Beyrouth à l’époque, le théâtre était à l’avant-garde du théâtre du monde arabe, la musique, les maisons d’édition, la plupart des écrivains du monde arabe étaient publiés au Liban et je pense que j’ai été influencée par la richesse de la scène culturelle libanaise et cela ne m’a jamais quitté, ça correspondait beaucoup à mon tempérament. J’ai toujours pensé que j’étais plus intéressée par la dimension culturelle de la politique que par la politique politicienne, elle ne m’intéresse pas. Personnellement, je trouve que le PAC remplit une fonction extraordinaire de culture populaire inscrite aussi dans un mouvement politique. Aujourd’hui, je dirais qu’il faudrait un PAC français. Je retrouve cet esprit au festival d’Avignon, que je fréquente beaucoup. Je retrouve cet esprit, d’une culture populaire ouverte à tous, je suis une très grande amie d’un homme que j’adore, qui s’appelle Jack Ralite. C’est aussi l’ami d’Antoine Vitez, d’Aragon, il est communiste, français et aujourd’hui sénateur, il a été maire de la ville d’Aubervilliers. C’est lui qui a créé les Assises de la Culture en France, un lieu de réflexion et de propulsion d’idées sur la question « comment la culture peut devenir ouverte à tous, ne reste pas uniquement dans le champ de l’élite parisienne ». Aujourd’hui, la culture est devenue une industrie, une industrie culturelle et elle répond aux lois du marché. Les lois du marché sont en train de tuer la culture. Il faut dans les mouvements politiques dans les mouvements citoyens, une réflexion volontaire de quelle est la place de la culture dans la société, dans la cité.
Parle-moi du film « Leïla Shahid Palestine Forever »…
Je ne l’aime pas beaucoup à vrai dire. Je n’aime pas beaucoup ce qui est trop personnalisé. J’ai été amenée à ce que l’on fasse ce film-documentaire sur moi car Michèle Collery, la réalisatrice avait lu le livre de ma mère et en était tombée amoureuse. C’est comme cela qu’elle m’a convaincue. Ma mère est décédée en 2008, c’est quelqu’un à qui j’ai été très attaché. On se ressemble physiquement beaucoup, on a été très proches et très complices. Elle a très bien vécu sa vie, elle est morte à 88 ans, on ne peut pas espérer mieux, mais elle a eu la brillante idée, la capacité, la force, l’inspiration d’écrire à 80 ans, un très beau livre qui s’appelle « Souvenirs de Jérusalem ». Tout ce qu’elle nous avait raconté lorsque nous étions enfants, elle l’a écrit en anglais. Ensuite il a été traduit en français, en hébreux, en arabe. Comme Mahmoud Darwish qui l’aimait beaucoup a dit : « ce qu’elle veut faire passer, c’est la mémoire du lieu et c’est Jérusalem qui n’existe plus, qui était la Jérusalem cosmopolite, multiculturelle, multiconfessionnelle, où son grand-père était maire et où il y avait des élus juifs, musulmans et chrétiens dans sa municipalité. »
Malheureusement, pour des raisons de production, Arte a changé le scénario du film, il ne représente pas ce que la réalisatrice voulait faire, ni ce que moi je voulais qu’il soit. C’est un film sur ma personne plus que sur ma mère. Mais je ne désespère pas qu’elle refasse un jour son propre montage. Lorsqu’elle l’a présenté, en avant-première à Paris elle a dit : « ça c’est le film d’Arte et moi je vais refaire mon film lorsque j’aurai assez d’argent ». Et j’espère qu’elle le fera.
Qu’est-ce qu’un bon et vrai moment de détente pour toi ?
Je vais te dire, le seul vrai moment de détente, c’est lorsque je me rends dans un musée ou une galerie, ça veut dire que je dois me plonger dans un autre monde. Je vais me mettre au soleil sur un transat ma tête continue à fonctionner tandis que lorsque je suis dans le monde de la fiction que crée un livre, une exposition, un musée, une création artistique, une installation : j’ai tellement envie de rentrer dedans que je sors de ma peau et cela ce sont les plus belles vacances, j’oublie la Palestine et ma fonction, les Palestiniens et leur tragédie. J’essaie de choisir une exposition à visiter par semaine et je m’y rends le samedi avec mon mari. C’est mon Shabat à moi ! Je pense que le fait que je sois mariée à un romancier et critique littéraire qui a été longtemps un activiste culturel dans son pays montre aussi la place de la culture dans ma vie.
Il y a un auteur, un écrivain que tu apprécies particulièrement ?
Je lis beaucoup, des essais et des romans mais aussi énormément de dossiers et rapports relatifs à mon travail concernant la Palestine. Je ne lis que du roman, je ne suis pas porté sur la poésie. Je trouve que le roman me fait entrer dans un monde et puis j’ai toujours cette attirance pour l’anthropologie qui ne me quitte pas, je trouve qu’aujourd’hui la littérature est une manière extraordinaire de connaître d’autres cultures. Lorsque je peux, je laisse du temps pour les romans, j’aime aussi les nouvelles… mais c’est plus une tradition de ma génération que de celles des jeunes. J’ai besoin de lire avant de dormir. Je peux lire plusieurs livres en même temps, et dans des langues différentes : en arabe, en français, en anglais. La littérature a une fonction très importante dans ma vie et c’est probablement pour cela que je suis mariée depuis 33 ans à un romancier marocain qui s’appelle Mohamed Berrada.
Je ne dirais pas quels sont mes écrivains préférés, mais deux amis écrivains ont été une lumière dans ma vie et m’ont beaucoup influencé : Jean Genet et Mahmoud Darwish.
Côté musique tu es plutôt musique classique ?
J’aime beaucoup la musique classique parce qu’elle me donne un baume et je peux passer une journée entière à l’écouter, mais j’adore les musiques turques, iraniennes… et toute la tradition mystique. Je peux autant plonger dans les musiques traditionnelles des cultures d’Amérique latine que dans les musiques mystiques de Turquie et d’Iran, que de Mozart ou Bach. J’aime la diversité et je suis très rebelle à la nécessité de n’aimer qu’une forme de culture, qu’une langue.
Les musiques actuelles telles que le slam, le rap, qu’en penses-tu ?
Le rap j’adore, parce que le rap comme le slam sont très inscrits dans les réalités culturelles, politiques, citoyennes. Nous avons des groupes comme Dan, un groupe palestinien d’Israël ou Gaza Underground qui sont des rappeurs de très bon niveau et connus dans les festivals internationaux. Ces courants musicaux représentent à mes yeux une expression artistique d’une réalité sociale et politique particulière. Cela reflète une phase de l’évolution sociologique de la modernité. C’est avec le rap qu’on a ouvert la saison Masarat aux Halles de Schaerbeek.
Quel qualificatif t’inspire le mot « paix » ?
Avant tout « vivre ensemble », pour moi c’est anachronique de continuer à accepter la fatalité de la guerre, il n’y a pas de fatalité de la guerre, c’est un choix tout comme la paix. Vous avez vu les assassinats de Juliano Mer-Khamis et de Vittorio Arrigoni. Ils ont payé de leur vie, le choix de défendre le droit des Palestiniens à l’indépendance. Pour moi la paix c’est la coexistence, c’est le vivre ensemble. C’est pour cela que je suis en politique, parce qu’on peut souhaiter tout le bien du monde, mais si ce n’est pas traduit sur le plan politique cela n’a aucun effet.
Et derrière la vie, tu mettrais quel qualificatif ?
Je dirais la « nature », nous sommes au printemps, nous somme assis sous les arbres qui viennent de fleurir, la vie devient plus belle avec le printemps, le soleil, les fleurs et les arbres. Personnellement je suis très sensible à l’effet du soleil et de la nature, pour moi c’est une règle naturelle du monde la vie, elle renaît après l’hiver alors qu’on a l’impression que tout est mort, il n’y a plus de feuilles aux arbres, plus de fleurs autour de nous et tout renaît lorsque le soleil revient au printemps. Pour moi la vie est associée à la nature et elle est incontournable.
Derrière la mort ?
La guerre bien sûr c’est la mort et je dirais que la fonction de la mort selon moi c’est de donner un sens à la vie, défendre la vie. J’ai physiquement le sentiment que la guerre est contre nature, qu’elle n’est pas une fatalité mais bien un choix de certains, qui ont un pouvoir militaire, financier, économique. C’est pour cela que je suis tellement positive sur les révolutions arabes actuelles. Pour la première fois depuis au moins cinquante ans on voit les citoyens du monde arabe s’approprier le champ politique. Eux, les citoyens, pas les partis, ce sont les citoyens en Égypte, en Tunisie qui ont ranimé la société civile arabe de demain.
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Sur
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Leila Shahid 1949 - 2026
IL Y A DES JOURS...
Il y a des jours où l’on ne veut ni vivre ni mourir.
Juste disparaître un instant,
Voir si le monde s’aperçoit que ça fait mal.
Et pas par caprice, non—juste parce qu’à force d’endurer en silence, on finit par s’épuiser.
Tu t’es brisé mille fois sans un mot,
Et personne ne l’a vu.
Mais il a suffi d’un seul faux pas, d’un regard un peu trop las,
Pour que l’on te juge sans pitié.
C’est ainsi que va la vie.
Elle réclame de la force à ceux qui vacillent déjà au bord du gouffre.
Et pourtant, tu es toujours là,
Avec une âme en lambeaux et un cœur sans garantie,
Mais debout.
Parce que, même si personne ne le remarque,
Ta simple existence est un acte de résistance.
Peut-être même le plus courageux de tous.
Continuer, malgré tout, sans même savoir comment avancer.
Et si ce n’est pas là une preuve de force, alors dis-moi ce que c’est.
Non, tu n’es pas seul.
Nous sommes nombreux à marcher sur ce fil fragile,
Dissimulant nos blessures pour ne pas inquiéter les autres.
Alors aujourd’hui, si tu pleures, ne t’en veux pas.
Car pleurer, c’est aussi une manière de dire :
"JE ME BATS ENCORE."
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ROBIN WILLIAMS
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Paolini Photography
PIGMENTS ... Extrait
On ne bâille pas chez moi comme ils bâillent chez eux
avec la main sur la bouche
je veux bailler sans tralalas
le corps recroquevillé
dans les parfums qui tourmentent la vie
que je me suis faite
de leur museau de chien d’hiver
de leur soleil qui ne pourrait pas même tiédir
l’eau de coco qui faisait glouglou dans mon ventre au réveil
Laissez moi bâiller la main
là
sur le cœur
à l’obsession de tout ce à quoi j’ai en un jour
donné le dos.
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LEON GONTRAN DAMAS
"Savoir-vivre "
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Léon Gontran Damas
POEMES SATURNIENS
Après trois ans
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
Je me suis promené dans le petit jardin
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.
Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
De vigne folle avec les chaises de rotin...
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent.
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.
Même j’ai retrouvé debout la Velléda
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
— Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.
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PAUL VERLAINE |
1844~1896
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