SIXIEME ELEGIE DE DUINO....E trait
Depuis longtemps déjà, figuier, je te vois
omettre presque entièrement la floraison,
pressant ton pur secret sans gloire dans le fruit
tôt résolu. Tel le tuyau de la fontaine,
tes rameaux sinueux infléchissent la sève
qui jaillit du sommeil, presque sans s’éveiller,
dans le bonheur du plus doux accomplissement.
Ainsi le dieu pénètre le cygne.
…
Mais nous,
nous qui nous attardons, glorieux de fleurir,
sommes trahis avant d’entrer dans notre fruit
final. Peu d’hommes sentent le besoin d’agir
assez fort pour brûler au creuset de leur cœur
tant que la tentation de se laisser fleurir
— air nocturne plus doux — enjôle la jeunesse
de leur bouche et caresse encore leurs paupières :
les héros tout au plus et ceux qui mourront jeunes,
(la mort, grand jardinier, a palissé leurs veines).
Eux, ils foncent et devancent leur propre sourire,
tels les coursiers du char sur les douces images
creuses de Karnak précédant le roi vainqueur.
Étrangement proche des jeunes morts est le héros.
Que lui importe de durer ? Son ascension
est existence ; il s’enlève et, sans cesse,
entre dans les constellations nouvelles du péril
qui le guette partout. Ah ! combien peu l’y suivent !
Mais le destin, muet sur nous, pour lui s’exalte
et comme un chant l’emporte dans l’orage
de son monde bruissant. Car je n’entends personne
autant que lui. Tout à coup me traverse,
avec l’air torrentiel, ce son plein de ténèbres.
....
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RAINER MARIA RILKE
Traduction Maurice Betz
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Oeuvre James Tissot