Un enterrement à Calvi

Sur la place de l'église balayée par un vent violent, des dizaines de personnes venues de tout endroit de Corse et en particulier de Castagniccia attendaient le malheureux. J'étais à deux pas du cercueil et devant moi le prêtre officiait face à la foule. Que disait-il? Après avoir parlé du défunt, il lui promettait ou il espérait pour lui une vie dans l'au-delà.
J'étais atterré, angoissé par cet enfermement. Moi qui savais et qui devais encore me taire, supporter encore une fois le vieux supplice de l'égarement universel. Je voulais fuir à grandes enjambées à l'air libre mais dans la douleur, j'assistais encore...jusqu'à la fin.
Le prêtre avait déjà nettement séparé dans son discours le défunt de sa famille et de son pays; il le prenait comme un client potentiel du ciel chrétien et il plaidait humblement sa cause devant le ciel avec beaucoup d'incertitude. Peut-être, disait-il, y a-t-il un espoir pour cet homme? Notons le "Peut-être", car le chrétien n'a pas de certitude: il y a le péché de vivre, il y a l'Enfer, le Paradis… peut-être.
Mais quel espoir pouvait-il y avoir pour cet homme, si on lui retranchait ses racines vitales de peuple et de lucidité globale? Un végétal ne repousse plus sans racine. Ainsi flottait le malheureux mort dans l'air tendancieux d'un prêtre-outil répétant mécaniquement les mêmes sermons, les mêmes promesses sans conviction pour le même enterrement d'une plante déracinée.
Cet homme qui allongé dans son cercueil partait ainsi, à qui on avait toujours pipé les dés, il fallait bien le réhabiliter. Mais Comment? Je me retournai un instant et à travers la porte de l'édifice chrétien, là-bas au loin je vis les montagnes imposantes de la Balagne couronnées de neige.
C'était là le signe, c'était là l'attente, c'était là qu'irait un jour celui qui doit venir, celui qui doit venir pour la Corse, pour que ses fils ne partent plus bafoués, déracinés et désespérément seuls à jamais. Cet homme dans le cercueil avait été nourri de ces paysages, il en avait pressenti les potentialités, mais il était mort trop tôt hélas pour goûter sur terre, sur sa terre, les révélations puissantes et prometteuses qui pénètrent le corps comme un suc régénérant pour toujours.
Je voyais les montagnes impatientes, impatientes de rendre à leur peuple la force gigantesque de leur puissance.
Mais il fallait révéler les réalités ambiantes et historiques pour qu'à la dernière minute les esprits libres, les corps vibrants, ne soient plus déracinés, happés et récupérés par le cérémonial étouffant et hors sujet par rapport à la Corse qui m'était donné de souffrir en cet endroit.
Je jurais vengeance spirituelle à cet enfant de la Corse qui partait, je jurai que la Castagniccia si fière qui nous avait déjà donné une indépendance politique et qui depuis si longtemps attendait, attendait celui qui doit venir, ceux qui doivent venir, ses enfants, ses enfants, je jurais donc que les rayons solaires que filtraient les feuilles de ses châtaigniers seraient désormais de la poudre d'or, l'or de sa restauration glorieuse.
Cette église remplie de Corses qui se courbaient à un discours étranger et diviseur pendant que mourait leur peuple et se décharnait leur être, je jurai que désormais ce serait pour leur propre destin que leurs poitrines se soulèveraient en paroles, en chants et en gestes libres. 
Dans le cimetière de Calvi à la fin de la cérémonie je fus frappé par la promiscuité des tombes, de tous ces hommes et ces femmes séparés, divisés et pourtant entassés. Mais l'heure de la restauration viendra et cet entassement sera alors rassemblement des forces vers un même but.
Cimetière marin de Calvi, tu seras le navire plein de joie regardant la mer et ancré splendidement dans les entrailles de ta terre, les yeux vers les étoiles.

 

 

 

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CHARLES VERSINI
Editions du Journal de la Corse 1992

 

 

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