samedi 7 novembre 2009
DEMAIN...
Ô mer de tous les cimetières qui scintillent sous la lune
Élevez aux champs d'étoiles vers leurs essaims
La flamme du souvenir L'espoir y vacille pour tous les Saints
Je longe ce soir tes rivages de cire Dévalés en pluies de lueurs
Ils dansent dans la nuit comme une foule en liesse
Je reviens de novembre les arbres seront en berne
Un jour égaré et s'achève Sous les auspices sombres de l'hiver
Tant de meurtrissures y drainent en silence leurs sillons de larmes
Ne seront d'espace et de temps que le doute Tranchant le verre d'une seule lame
Dehors la bourrasque gronde Brise l'âme
D'un revers glacé D'horizon amer
Demain ils m'emporteront avec la mer blessée
Messager je lèverai l'ancre et je laisserai au port une traînée
Aurais-je la force d'attendre la nuit De redouter toujours le large
L'olivier ploie il fige dans la nuit obscure nos racines
Couché par le vent découvrant notre pelisse d'étoiles
Le ciel ou la terre Qu'importe le sens renversé de nos destinées
Je pointerai à l'étrave de l'île un beau rêve d'ailes mêlées D'ailes blessées
Pour mûrir un instant l'éternité De blanches solitudes
Ô réminiscences hiémales Houles lancinantes d'automne
Qui gonflez toujours les sanglots de la mer
Les flots d'encre De tous les maux de l'absence
Au cœur brassé de nos déshérences
Au lever du jour Esquissez enfin avec lui l'autre rive
Le cap de l'oubli Le sourire de toutes les vagues
Ils reviendraient ensemble
A l'unisson de la nuit vers la vie Inondés de bleu
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CRISTIAN-GEORGES CAMPAGNAC
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L'ENVERS ET L'ENDROIT...Extrait de la PREFACE
Les essais qui sont réunis dans ce volume ont été écrits en1935 et 1936 (J'avais alors vingt deux ans) et publiés un an après, en Algérie, à un trés petit nombre d'exemplaires. Cette édition est depuis longtemps introuvable et j'ai toujours refusé la réimpression de " L'Envers et l'Endroit ".
Mon obstination n'a pas de raisons mystérieuses. Je ne renie rien de ce qui est exprimé dans ces écrits, mais leur forme m'a toujours paru maladroite. Les préjugés que je nourris malgré moi sur l'art ( je m'en expliquerai plus loin ) m'ont empêché longtemps d'envisager leur réédition. Grande vanité, apparemment, et qui laisserait supposer que mes autres écrits satisfont à toutes les exigences. Ai-je besoin de préciser qu'il n'en est rien ? Je suis seulement plus sensible aux maladresses de " L'Envers et l'Endroit " qu'à d'autres, que je n'ignore pas. Comment l'expliquer sinon en reconnaissant que les premières intéressent, et trahissent un peu le sujet qui me tient le plus à coeur ?
La question de sa valeur littéraire étant réglée, je puis avouer, en effet, que la valeur de témoignage de ce petit livre est, pour moi, cosidérable. Je dis bien pour moi, car c'est de moi qu'il exige une fidélité dont je suis seul à connaître la profondeur et les difficultés. Je voudrais essayer de dire pourquoi.
Brice Parain prétend souvent que ce petit livre contient ce que j'ai écrit de meilleur. Parain se trompe. Je ne le dis pas, connaissant sa loyauté, à cause de cette impatience qui vient à tout artiste devant ceux qui ont l'impertinence de préférer ce qu'il a été à ce qu'il est. Non, il se trompe parce qu'à vingt deux ans, sauf génie, on sait à peine écrire. Mais je comprends ce que Parain, savant ennemi de l'art et philosophe de la compassion, veut dire. Il veut dire, et il a raison, qu'il y a plus de véritable amour dans ces pages maladroites que dans toutes celles qui ont suivi.
Chaque artiste garde ainsi, au fond de lui, une source unique qui alimente pendant sa vie ce qu'il est et ce qu'il dit. Quand la source est tarie, on voit peu à peu l'oeuvre se racornir, se fendiller. Ce sont les terres ingrates de l'art que le courant invisible n'irrigue plus. Le cheveu devenu rare et sec, l'artiste, couvert de chaumes, est mûr pour le silence , ou les salons, qui reviennent au même. Pour moi, je sais que ma source est dans " L'Envers et l'Endroit ", dans ce monde de pauvreté et de lumière où j'ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction.
La pauvreté, d'abord, n'a jamais été un malheur pour moi: la lumière y répandait ses richesses. Même mes révoltes en ont été éclairées. Elles furent presque toujours, je crois pouvoir le dire sans ticher, des révoltes pour tous, et pour que la vie de tous soit élevée dans la lumière. Il n'est pas sûr que mon coeur fût naturellement disposé à cette sorte d'amour. Mais les circonstances m'ont aidé. Pour corriger une indifférence naturelle, je fus placé à mi-distance de la misère et du soleil. La misère m'empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l'histoire; le soleil m'apprit que l'histoire n'est pas tout. Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma divinité. C'est ainsi, sans doute, que j'abordai cette carrière inconfortable où je suis, m'engageant avec cette innocence sur un fil d'équilibre où j'avance péniblement, sans être sûr d'atteindre le but. Autrement dit, je devins un artiste, s'il est vrai qu'il n'est pas d'art sans refus ni sans consentement.
Dns tous les cas, la belle chaleur qui régnait sur mon enfance m'a privé de tout ressentiment. Je vivais dans la gêne, mais aussi dans une sorte de jouissance. Je me sentais des forces infinies : il fallait seulement leur trouver un point d'application. Ce n'était pas la pauvreté qui faisait obstacle à ces forces : en Afrique, la mer et le soleil ne coûtent rien. L'obstacle était plutôt dans les préjugés ou la bêtise.
J'avais là toutes les occasions de développer une " castillanerie " qui m'a fait bien du tort, que raille avec raison mon ami et mon maître Jean Grenier, et que j'ai essayé en vain de corriger, jusqu'au moment où j'ai compris qu'il y avait aussi une fatalité des natures. Il valait mieux alors accepter son propre orgueil et tâcher de le faire servir plutôt que de se donner, comme dit Chamfort, des principes plus forts que son caractère. Mais après m'être interrogé, je puis témoigner que, parmi mes nombreuses faiblesses, n'a jamais figuré le défaut le plus répandu parmi nous, je veux dire l'envie, véritable cancer des sociétés et des doctrines.
Le mérite de cette heureuse immunité ne me revient pas. Je la dois aux miens, d'abord, qui manquaient de presque tout et n'enviaient à peu près rien. Par son seul silence, sa réserve, sa fierté naturelle et sobre, cette famille, qui ne savait même pas lire, m'a donné alors mes plus hautes leçons, qui durent toujours. Et puis, j'étais moi-même trop occupé à sentir pour rêver d'autre chose.
Encore maintenant, quand je vois la vie d'une grande fortune à Paris, il y a de la compassion dans l'éloignement qu'elle m'inspire souvent. On trouve dans le monde beaucoup d'injustices, mais il en est une dont on ne parle jamais, qui est celle du climat. De cette injustice-là, j'ai été longtemps, sans le savoir, un des profiteurs. J'entends d'ici les accusations de nos féroces philanthropes, s'ils me lisaient. Je veux faire passer les ouvriers pour riches et les bourgeois pour pauvres, afin de conserver plus longtemps l'heureuse servitude des uns et la puissance des autres. Non, ce n'est pas cela. Au contraire, lorsque la pauvreté se conjugue avec cette vie sans ciel ni espoir qu'en arrivant à l'âge d'homme j'ai découverte dans les horribes faubourgs de nos villes, alors l'injustice dernière, et la plus révoltante est consommée : il faut tout faire, en effet, pour que ces hommes échappent à la double humiliation de la misère et de la laideur. Né pauvre, dans un quartier ouvrier, je ne savais pourtant pas ce qu'était le vrai malheur avant de connaître nos banlieues froides. Même l'extrême misère arabe ne peut s'y comparer, sous la différence des ciels. Mais une fois qu'on a connu les faubourgs industriels, on se sent à jamais souillé, je crois, et responsable de leur existence.
Ce que j'ai dit ne reste pas moins vrai. Je rencontre parfois des gens qui vivent au milieu de fortunes que je ne peux même pas imaginer. Il me faut cependant un effort pour comprendre qu'on puisse envier ces fortunes. Pendant huit jours, il y a longtemps, j'ai vécu comblé des biens de ce monde : nous dormions sans toit, sur une plage, je me nourrissais de fruits et je passais la moitié de mes journées dans une eau déserte. J'ai appris à cette époque une vérité qui m'a poussé à recevoir les signes du confort, ou de l'installation, avec ironie, impatience, et quelquefois avec fureur. Bien que je vive maintenant sans le souci du lendemain, donc en privilégié, je ne sais pas posséder. Ce que j'ai, et qui m'est toujours offert sans que je l'aie recherché, je ne puis rien en garder. Moins par prodigalité, il me semble, que par une sorte de parcimonie : je suis avare de cette liberté qui disparaît dès que commence l'excès des biens. Le plus grand des luxes n'a jamais cessé de coïncider pour moi avec un certain dénuement. J'aime la maison nue des Arabes ou des Espagnols. Le lieu où je préfère vivre et travailler ( et, chose rare, où il me serait égal de mourir ) est la chambre d'hôtel. Je n'ai jamais pu m'abandonner à ce qu'on appelle la vie d'intérieur ( qui est si souvent le contraire de la vie intérieure ) ; le bonheur dit bourgeois m'ennuie et m'effraie. Cette inaptitude n'a du reste rien de glorieux ; elle n'a pas peu contribué à alimenter mes mauvais défauts. Je n'envie rien, ce qui est mon droit, mais je ne pense pas toujours aux envies des autres et cela m'ôte de l'imagination, c'est à dire de la bonté. Il est vrai que je me suis fait une maxime pour mon usage personnel : " Il faut mettre ses principes dans les grandes choses, aux petites la miséricorde suffit. " Hélas ! on se fait des maximes pour combler les trous de sa propre nature. Chez moi, la miséricorde dont je parle s'appelle plutôt indifférence. Ses effets, on s'en doute, sont moins miraculeux.
Mais je veux seulement souligner que la pauvreté ne suppose pas forcément l'envie. Même plus tard, quand une grave maladie m'ôta provisoirement la force de vie qui, en moi, transfigurait tout, malgré les infirmités invisibles et les nouvelles faiblesses que j'y trouvais, je pus connaître la peur et le découragement, jamais l'amertume. Cette maladie sans doute ajoutait d'autres entraves, et les plus dures, à celles qui étaient déjà les miennes. Elle favorisait finalement cette liberté du coeur, cette légère distance à l'égard des intérêts humains qui m'a toujours préservé du ressentiment. Ce privilège, depuis que je vis à Paris, je sais qu'il est royal. Mais j'en ai joui sans limites ni remords et, jusqu'à présent du moins, il a éclairé toute ma vie.
(...)
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ALBERT CAMUS
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Oeuvre de Slimane Ould Mohand
LE PREMIER HOMME...Extrait
Fin.
Rendez la terre, la terre qui n'est à personne. Rendez la terre qui n'est ni à vendre ni à acheter ( oui et le Christ n'a jamais débarqué en Algérie puisque même les moines y avaient propriété et concessions ).
Et il s'écria , regardant sa mère, et puis les autres:
" Rendez la terre. Donnez toute la terre aux pauvres, à ceux qui n'ont rien et qui sont si pauvres qu'ils n'ont même jamais désiré avoir et posséder, à ceux qui sont comme elle* dans ce pays, l'immense troupe des misérables, la plupart arabes, et quelques uns français et qui vivent ou survivent ici par obstination et endurance, dans le seul honneur qui vaille au monde, celui des pauvres, donnez-leur la terre comme on donne ce qui est sacré à ceux qui sont sacrés, et moi alors, pauvre à nouveau et enfin, jeté dans le pire exil à la pointe du monde, je sourirai et mourrai content, sachant que sont enfin réunis sous le soleil de ma naissance la terre que j'ai tant aimée et ceux et celle que j'ai révérés.
( Alors le grand anonymat deviendra fécond et il me recouvrira aussi - Je reviendrai dans ce pays. )
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ALBERT CAMUS
*Sa mère
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Albert Camus est né le 7 Novembre 1913 en Algérie d'un père d'origine alsacienne et d'une mère d'origine espagnole. La famille est de condition modeste. Il est le deuxième enfant du couple: il a un frère, Lucien, plus âgé de 4 ans.
Son père est mobilisé en septembre 1914. Blessé à la bataille de la Marne, il meurt à Saint-Brieuc le 17 octobre 1914. Camus n'a donc pas connu son père.
Dès la mobilisation de son mari, Catherine et ses deux enfants vont s'installer chez sa mère à Alger, dans le quartier populaire de Belcourt. Albert et Lucien seront plus éduqués par leur grand-mère, une maîtresse femme, que par leur mère qui abdique toute responsabilité en raison de sa quasi-surdité et d'une difficulté à parler.
A l'école, son instituteur, Louis Germain, le pousse à passer le concours des bourses: il pourra ainsi poursuivre ses études au lycée et à l'université. Il lui garde une telle reconnaissance qu'il lui écrira en 1957 lorsqu'il recevra le Prix Nobel de Littérature.
Journaliste, écrivain, passionné de théatre, il marque la vie culturelle française de 1936 à 1960.
Comme tous les Français d'Algérie, il est traumatisé par la guerre d'Agérie dont il ne verra pas le dénouement tragique. Le 4 Janvier 1960, il trouve la mort dans un accident de voiture. Près de lui est retrouvé un manucrit inachevé qui sera publié par Catherine Camus, sa fille : " Le premier homme ".
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Albert Camus
vendredi 6 novembre 2009
LA MARCHE A L'AMOUR....Extrait
Ta lumière n'a pas fini de m'atteindre
ce jour-là, ma nouvellement oubliée
je reprendrai haut bord et destin de poursuivre
en une femme aimée pour elle à cause de toi
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GASTON MIRON
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CARNAC...Extrait
Mer au bord du néant,
Qui se mêle au néant,
Pour mieux savoir le ciel,
Les plages, les rochers,
Pour mieux les recevoir.
Femme vêtue de peau
Qui façonnes nos mains,
Sans la mer dans tes yeux,
Sans ce goût de la mer que nous prenons en toi,
Tu n’excéderais pas
Le volume des chambres.
La mer comme un néant
Qui se voudrait la mer,
Qui voudrait se donner
Des attributs terrestres
Et la force qu’elle a
Par référence au vent.
J’ai joué sur la pierre
De mes regards et de mes doigts
Et mêlées à la mer,
S’en allant sur la mer,
Revenant par la mer,
J’ai cru à des réponses de la pierre.
Ils ne sont pas tous dans la mer,
Au bord de la mer,
Les rochers.
Mais ceux qui sont au loin,
Égarés dans les terres,
Ont un ennui plus bas,
Presque au bord de l’aveu.
Ne te fie pas au goémon: la mer
Y a cherché refuge contre toi,
Consistance et figure.
Pourrait s’y dérouler
Ce qu’enroula la mer.
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EUGENE GUILLEVIC
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L'HOMME RAPAILLE ...Extrait
Jamais je n'ai fermé les yeux
malgré les vertiges sucrés des euphories
même quand mes yeux sentaient le roussi
ou en butte aux rafales montantes des chagrins
Car je trempe jusqu'à la moelle des os
jusqu'aux états d'osmose incandescents
dans la plus noire transparence de nos sommeils
Tapi au fond de moi tel le fin renard
alors je me résorbe en jeux, je mime et parade
ma vérité, le mal d'amour, et douleurs et joies
Et je m'écris sous la loi d'émeute
je veux saigner sur vous par toute l'affection
j'écris, j'écris, à faire un fou de moi
à me faire le fou du roi de chacun
volontaire aux enchères de la dérision
mon rire en volées de grelots par vos têtes
en chavirées de pluie dans vos jambes
Mais je ne peux me déprendre du conglomérat
je suis le rouge-gorge de la forge
le mégot de survie, l'homme agonique
Un jour de grande détresse à son comble
je franchirai les tonnerres des désespoirs
je déposerai ma tête exsangue sur un meuble
ma tête grenade et déflagration
sans plus de vue je continuerai, j'irai
vers ma mort peuplée de rumeurs et d'éboulis
je retrouverai ma nue propriété
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GASTON MIRON
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LA PART MANQUANTE...Extrait
"Il y a toujours une chose qu'on ne jette dans aucun cas. Ce n'est pas nécessairement une chose. Ce peut-être une lumière, une attente, un seul nom. Ce peut être une tache sur un mur, un arbre à la fenêtre ou même une heure particulière du jour. C'est une chose dont on s'éprend sans raison, sans besoin. C'est une fidélité silencieuse à ce qui passe et demeure. C'est un amour taciturne, immobile : il se dépose au fond de l'âme comme au fond d'un creuset. Il y laisse un rien de lumière, une poussière de ciel bleu."
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CHRISTIAN BOBIN
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jeudi 5 novembre 2009
OUBLI DE LA PITIE ET MEURTRE DE L'ANIMAL
On ne se sauve pas seul.
L'homme ne mérite son salut, que, par le salut de tous.
L'animal a aussi son droit devant Dieu.
« L'animal, sombre mystère !... monde immense de rêves et de douleurs muettes !... Mais des signes trop visibles expriment ces douleurs, au défaut de langage. Toute la nature proteste contre la barbarie de l'homme qui méconnaît, avilit, qui torture son frère inférieur. »
Ce mot que j'avais écrit en 1846, m'est revenu bien souvent. Cette année (1863), en octobre, près d'une mer solitaire, dans les dernières heures de nuit, quand le vent, le flot se taisaient, j'entendais l'humble voix de nos animaux domestiques. Du plus bas de la maison et des profondeurs obscures, ces voix de captivité m'arrivaient faibles, plaintives, et me pénétraient de mélancolie. Impression non de vague sensibilité, mais sérieuse et positive. Plus on avance, plus on prend le sens vrai des réalités, plus on entend des choses simples, mais bien graves, que l'entraînement de la vie faisait négliger.
La vie, la mort, le meurtre quotidien qu'implique la nourriture animale, ces durs et amers problèmes se posaient devant mon esprit. Misérable contradiction! La faible nature du Nord, dans ses végétaux impuissants, ne refait pas notre énergie, et nous ne pouvons fournir au travail (ce premier devoir) que par la nourriture sanglante ! la mort ! l'oubli de la pitié!... Espérons un autre globe, où les basses, les cruelles fatalités de celui-ci pourront nous être épargnées.
La pitié a eu dans l'Inde les effets de la sagesse. Elle a fait de la conservation, du saint de tous les êtres un devoir religieux. Et elle en a été payée. Elle y a gagné l'éternelle jeunesse. A travers tous les désastres, la vie animale respectée, chérie, multipliée, surabondante, lui donne les renouvellements d'une intarissable fécondité.
On ne peut éviter la mort ni pour soi ni pour les autres. Mais la pitié veut du moins que si ces créatures voient leur vie abrégée, nulle ne meure sans avoir vécu, sans avoir aimé, transmis par l'amour sa petite âme, accompli ce doux devoir qu'impose la tendresse de Dieu, « d'avoir eu le moment divin. »
De là le charmant début, vraiment pieux, du Râmayana, ce bel élan de Valmiki sur la mort du pauvre héron : « 0 chasseur, puisse ton âme n'être jamais glorifiée dans toutes les vies à venir, puisque tu frappas cet oiseau au moment sacré de l'amour! » Il dit, pleure... Ses gémissements, au flux, reflux de son coeur, mesurés, deviennent rythmiques, et voilà la poésie ! Le merveilleux poème commence. Ce fleuve immense d'harmonie, de lumière et de joie divine, le plus grand qui coula jamais, il part de cette petite source, un soupir et une larme.
Vraie bénédiction du génie. Tandis que dans notre Occident les plus secs et les plus stériles font les fiers devant la nature, le génie indien, le plus riche et le plus fécond de tous, n'a connu ni petit ni grand, a généreusement embrassé l'universelle fraternité, jusqu'à la communauté d'âme!
Vous allez dire : « Superstition !... Cette bonté excessive pour l'animal vient du dogme de la transmigration des âmes. » Le contraire est bien plus vrai. C'est parce que cette race, délicate et pénétrante, sentit, aima l'âme, même en ses formes inférieures, dans les faibles et les simples, c'est pour cela qu'elle fit son dogme de la transmigration. La foi n'a pas fait le coeur, mais le coeur a fait la foi.
Quels que soient la foi, le coeur, l'Inde ne peut échapper tout à fait à cette contradiction du monde.
Le frugivore, le brahmane, reste faible, donc a besoin du guerrier pour le protéger. Et le guerrier n'a la force qu'en participant au moins quelque peu à la nourriture sanglante, aux passions qu'entraîne ce régime après lui.
De là la chute et le mal. De là la crise qui fait le noeud du Râmayana. Il est sorti de la pitié, ce poème, et il a son débat, son drame, dans un oubli de la pitié.
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JULES MICHELET
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Tapisserie Dom Robert
mercredi 4 novembre 2009
HOMMAGE LEVI-STRAUSS
La population mondiale comptait à ma naissance un milliard et demi d’habitants. Quand j’entrai dans la vie active vers 1930, ce nombre s’élevait à deux milliards. Il est de six milliards aujourd’hui, et il atteindra neuf milliards dans quelques décennies à croire les prévisions des démographes. Ils nous disent certes que ce dernier chiffre représentera un pic et que la population déclinera ensuite, si rapidement, ajoutent certains, qu’à l’échelle de quelques siècles une menace pèsera sur la survie de notre espèce. De toute façon, elle aura exercé ses ravages sur la diversité, non pas seulement culturelle, mais aussi biologique en faisant disparaître quantité d’espèces animales et végétales ».
« Aussi la seule chance offerte à l’humanité serait de reconnaître que devenue sa propre victime, cette condition la met sur un pied d’égalité avec toutes les autres formes de vie qu’elle s’est employée et continue de s’employer à détruire.
Mais si l’homme possède d’abord des droits au titre d’être vivant, il en résulte que ces droits, reconnus à l’humanité en tant qu’espèce, rencontrent leurs limites naturelles dans les droits des autres espèces. Les droits de l’humanité cessent au moment où leur exercice met en péril l’existence d’autres espèces ».
On m'a souvent reproché d'être anti-humaniste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce contre quoi je me suis insurgé, et dont je ressens profondément la nocivité, c'est cette espèce d'humanisme dévergondé issu, d'une part, de la tradition judéo-chrétienne, et, d'autre part, plus près de nous, de la Renaissance et du cartésianisme, qui fait de l'homme un maître, un seigneur absolu de la création.
» J'ai le sentiment que toutes les tragédies que nous avons vécues, d'abord avec le colonialisme, puis avec le fascisme, enfin les camps d'extermination, cela s'inscrit non en opposition ou en contradiction avec le prétendu humanisme sous la forme où nous le pratiquons depuis plusieurs siècles, mais, dirais-je, presque dans son prolongement naturel. Puisque c'est, en quelque sorte, d'une seule et même foulée que l'homme a commencé par tracer la frontière de ses droits entre lui-même et les autres espèces vivantes, et s'est ensuite trouvé amené à reporter cette frontière au sein de l'espèce humaine, séparant certaines catégories reconnues seules véritablement humaines d'autres catégories qui subissent alors une dégradation conçue sur le même modèle qui servait à discriminer entre espèces vivantes humaines et non humaines. Véritable péché originel qui pousse l'humanité à l'autodestruction.
» Le respect de l'homme par l'homme ne peut pas trouver son fondement dans certaines dignités particulières que l'humanité s'attribuerait en propre, car, alors, une fraction de l'humanité pourra toujours décider qu'elle incarne ces dignités de manière plus éminente que d'autres. Il faudrait plutôt poser au départ une sorte d'humilité principielle : l'homme, commençant par respecter toutes les formes de vie en dehors de la sienne, se mettrait à l'abri du risque de ne pas respecter toutes les formes de vie au sein de l'humanité même.
Même les peuples dits « primitifs » qu'étudient les ethnologues ont un profond respect pour la vie animale et végétale ; ce respect s'exprime chez eux par ce que nous considérons comme autant de superstitions, mais qui, en fait, constituent des freins très efficaces pour maintenir un certain équilibre naturel entre l'homme et le milieu qu'il exploite. Nous aurions pu atteindre par là une sorte de consensus philosophique, plus facilement qu'en essayant, avec une illusion bien naïve, de nous arroger le privilège de prétendues vérités d'origine occidentale, comme s'il nous appartenait en propre d'octroyer aux autres les droits qui en découlent.
Se préoccuper de l'homme sans se préoccuper en même temps, de façon solidaire, de toutes les autres manifestations de la vie, c'est, qu'on le veuille ou non, conduire l'humanité à s'opprimer elle-même, lui ouvrir le chemin de l'auto-oppression et de l'auto-exploitation.
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CLAUDE LEVI-STRAUSS
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lundi 2 novembre 2009
LA PETITE LAMPE SUR LA MER
«Pour que sur ton coeur de mouette»
pour que sur la rose des vents
sur la bonté sur ses songes
le travail le faire l'amour
cesse de régner l'injustice
cette petite lampe sur la mer
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RENE DEPESTRE
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