EMMILA GITANA

mardi 21 février 2017

ELGAR CELLO CONCERTO, JACQUELINE DU PRE

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JORGE LUIS BORGES...Extrait

"Après quelque temps,
Tu apprendras la différence entre tendre la main et secourir une âme.
Et tu apprendras que aimer ne signifie pas s’appuyer, et que compagnie ne signifie pas toujours sécurité.
Tu commenceras à apprendre que les baisers ne sont pas des contrats, ni des cadeaux, ni des promesses…
Tu commenceras à accepter tes échecs la tête haute, comme un adulte, et non avec la tristesse d’un enfant.
Et tu apprendras à construire aujourd’hui tes chemins, parce que le terrain de demain est incertain, et ne garantit pas la réalisation des projets, et que le futur a l’habitude de ne pas tenir ses promesses.
Après un certain temps,
Tu apprendras que le soleil brûle si tu t’y exposes trop.
Tu accepteras le fait que même les meilleurs peuvent te blesser parfois, et que tu auras à leur pardonner.
Tu apprendras que parler peut alléger les douleurs de l’âme.
Tu apprendras qu’il faut beaucoup d’années pour bâtir la confiance, et à peine quelques secondes pour la détruire, et que, toi aussi, tu pourrais faire des choses dont tu te repentiras le reste de ta vie.
Tu apprendras que les vraies amitiés continuent à grandir malgré la séparation. Et que ce qui compte, ce n’est pas ce que tu possèdes, mais qui compte dans ta vie.
Et que les bons amis sont la famille qu’il nous est permis de choisir.
Tu apprendras que nous n’avons pas à changer d’amis, si nous acceptons que nos amis changent et évoluent.
Tu expérimenteras que tu peux passer de bons moments avec ton meilleur ami en faisant n’importe quoi, ou en ne rien faisant, seulement pour le plaisir de jouir de sa compagnie.
Tu découvriras que souvent nous prenons à la légère les personnes qui nous importent le plus ; et pour cela nous devons toujours dire à ces personnes que nous les aimons, car nous ne savons jamais si c’est la dernière fois que nous les voyons…
Tu apprendras que les circonstances, et l’ambiance qui nous entoure, ont une influence sur nous, mais que nous sommes les uniques responsables de ce que nous faisons.
Tu commenceras à comprendre que nous ne devons pas nous comparer aux autres, sauf si nous désirons les imiter pour nous améliorer.
Tu découvriras qu’il te faut beaucoup de temps pour être enfin la personne que tu désires être, et que le temps est court…
Tu apprendras que si tu ne contrôles pas tes actes, eux te contrôleront.
Et qu’être souple ne signifie pas être mou ou ne pas avoir de personnalité : car peu importe à quel point une situation est délicate ou complexe, il y a toujours deux manières de l’aborder.
Tu apprendras que les héros sont des personnes qui ont fait ce qu’il était nécessaire de faire, en assumant les conséquences.
Tu apprendras que la patience requiert une longue pratique.
Tu découvriras que parfois, la personne dont tu crois qu’elle te piétinera si tu tombes, est l’une des rares qui t’aidera à te relever.
Mûrir dépend davantage de ce que t’apprennent tes expériences que des années que tu as vécues.
Tu apprendras que tu tiens beaucoup plus de tes parents que tu veux bien le croire.
Tu apprendras qu’il ne faut jamais dire à un enfant que ses rêves sont des bêtises, car peu de choses sont aussi humiliantes ; et ce serait une tragédie s’il te croyait, car cela lui enlèverait l’espérance!
Tu apprendras que, lorsque tu sens de la colère et de la rage en toi, tu en as le droit, mais cela ne te donne pas le droit d’être cruel.
Tu découvriras que, simplement parce que telle personne ne t’aime pas comme tu le désires, cela ne signifie pas qu’elle ne t’aime pas autant qu’elle en est capable : car il y a des personnes qui nous aiment, mais qui ne savent pas comment nous le prouver…
Il ne suffit pas toujours d’être pardonné par les autres, parfois tu auras à apprendre à te pardonner à toi-même…
Tu apprendras que, avec la même sévérité que tu juges les autres, toi aussi tu seras jugé et parfois condamné…
Tu apprendras que, peu importe que tu aies le cœur brisé, le monde ne s’arrête pas de tourner.
Tu apprendras que le temps ne peut revenir en arrière. Tu dois cultiver ton propre jardin et décorer ton âme, au lieu d’attendre que les autres te portent des fleurs…
Alors, et alors seulement, tu sauras ce que tu peux réellement endurer ; que tu es fort, et que tu pourrais aller bien plus loin que tu le pensais quand tu t’imaginais ne plus pouvoir avancer !
C’est que réellement, la vie n’a de valeur que si tu as la valeur de l’affronter !"

 

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JORGE LUIS BORGES

 

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Raoul-Dufy-Pink-

Oeuvre Raoul Dufy

UGARITICA

Au bout de mes doigts je détiens
ces blancs oiseaux cunéiformes
mon souffle mon amour mon désir voyageur
ces oiseaux effilant le loin
fortuits & brefs dans l'incessant
combat du feu & de la mer
ces moments d'ailes donnant ciel
à mes mots
insoucieux de moi
lointains déjà
comme les vagues & le vent
& miens oh rythmiquement miens

 

Dans la cendre & le sable
à ce delta du temps
Alasia Samara
appelant de leur nuit
la source
que nous serons peut-être

 

Creusant ameublissant le sens
trembler de ne sauver
l'insignifiant
Arracher à leur mort
lacunaire
hommes & dieux leurs noms
érodés
Rallumer ce soleil
oxydé qu'ils déclineront
dévastant de désert en désert
toutes les nostalgies
sur des chemins inusités
qui ne sauront que partir

 

O bateliers du Siyannu
vous marins mangeurs d'Infini
rapportez-nous l'abécédaire
de tous les peuples de la mer

 

Ensevelie sous quelques lettres
le visage l'âme lissée
par une Phénicie de songe
elle vient d'un silence
de quatre millénaires
juste à temps pour sauver
ce moineau tombé dans décembre

 

O vaisseaux O jardins
Soir où s'abattent les oiseaux
Flou d'élégie sur le bassin
Le même insecte tarde
à mourir sa mort circulaire

 

Site d'étoiles de beauté
Ici l'été s'exalte
Le poème sent battre
ses sèves jugulaires

 

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RAYMOND FARINA

Extrait de Archives du sable, Ugaritica,
Editions Rougerie, 1982

 

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Charles Gleyre2

Oeuvre Charles Gleyre

 

LA SORGUE - CHANSON POUR YVONNE

Rivière trop tôt partie, d'une traite, sans compagnon

Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion

Rivière où l'éclair finit et où commence ma maison

Qui roule aux marches d'oubli la rocaille de ma raison.

Rivière, en toi terre est frisson, soleil anxiété.

Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson.

Rivière souvent punie, rivière à l'abandon.

Rivière des apprentis à la calleuse condition

Il n'est vent qui ne fléchisse à la crête de tes sillons.

Rivière de l'âme vide, de la guenille et du soupçon

Du vieux malheur qui se dévide, de l'ormeau de la compassion .

Rivière des farfelus des fiévreux, des équarrisseurs

Du soleil lâchant sa charrue pour s'acoquiner au menteur.

Rivière des meilleurs que soi, rivière des brouillards éclos

De la lampe qui désaltère l'angoisse autour de son chapeau.

Rivière des égards au songe rivière qui rouille le fer

Où les étoiles ont cette ombre qu'elles refusent à la mer.

Rivière des pouvoirs transmis et du cri embouquant les eaux

De l'ouragan qui mord la vigne et annonce le vin nouveau

Rivière au coeur jamais détruit dans ce monde fou de prison

Garde-nous violent et ami des abeilles de l'horizon.

 

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RENE CHAR

«Le Soleil des Eaux», Editions Gallimard

 

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riviere

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COMPLAINTE DU LEZARD AMOUREUX

N'égraine pas le tournesol.

Tes cyprès auraient de la peine.

Chardonneret reprends ton vol

Et reviens à ton nid de laine.

Tu n'es pas un caillou du ciel

Pour que le vent te tienne quitte.

Oiseau rural ; I'arc-en-ciel

S'unifie dans la marguerite.

L'homme fusille cache toi ;

Le tournesol est son complice

Seules les herbes sont pour toi

Les herbes des champs qui se plissent.

Le serpent ne te connaît pas

Et la sauterelle est bougonne :

La taupe, elle, n'y voit pas ;

Le papillon ne hait personne

Il est midi chardonneret.

Le séneçon est là qui brille

Attarde-toi va sans danger :

L'homme est rentré dans sa famille !

L'écho de ce pays est sûr.

J'observe, je suis bon prophète ;

Je vois tout de mon petit mur

Même tituber la chouette.

Qui, mieux qu'un lézard amoureux

Peut dire les secrets terrestres ?

O léger gentil roi des cieux.

Que n'as tu ton nid dans ma pierre !

 

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RENE CHAR

Orgon, août 1947

 

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aboriginal-art2

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LE VISAGE NUPTIAL

À présent disparais, mon escorte, debout dans la distance;
La douceur du nombre vient de se détruire.
Congé à vous, mes alliés, mes violents, mes indices.
Tout vous entraîne, tristesse obséquieuse.
J’aime.

L’eau est lourde à un jour de la source.
La parcelle vermeille franchit ses lentes branches à ton front,
dimension rassurée.
Et moi semblable à toi,
Avec la paille en fleur au bord du ciel criant ton nom,
J’abats les vestiges,
Atteint, sain de clarté.

Tu rends fraîche la servitude qui se dévore le dos;
Risée de la nuit, arrête ce charroi lugubre
De voix vitreuses, de départs lapidés.

Tôt soustrait au flux des lésions inventives
(La pioche de l’aigle lance haut le sang évasé)
Sur un destin présent j’ai mené mes franchises
Vers l’azur multivalve, la granitique dissidence.

Ô voûte d’effusion sur la couronne de son ventre,
Murmure de dot noire!
Ô mouvement tari de sa diction!
Nativité, guidez les insoumis, qu’ils découvrent leur base,
L’amande croyable au lendemain neuf.
Le soir a fermé sa plaie de corsaire où voyageaient les fusées
vagues parmi la peur soutenue des chiens.
Au passé les micas du deuil sur ton visage.

Vitre inextinguible: mon souffle affleurait déjà l’amitié
de ta blessure,
Armait ta royauté inapparente.
Et des lèvres du brouillard descendit notre plaisir
au seuil de dune, au toit d’acier.
La conscience augmentait l’appareil frémissant deta permanence;
La simplicité fidèle s’étendit partout.

Timbre de la devise matinale, morte saison
de l’étoile précoce,
Je cours au terme de mon cintre, colisée fossoyé.
Assez baisé le crin nubile des céréales:
La cardeuse, l’opiniâtre, nos confins la soumettent.
Assez maudit le havre des simulacres nuptiaux:
Je touche le fond d’un retour compact.
Ruisseaux, neume des morts anfractueux,
Vous qui suivez le ciel aride,
Mêlez votre acheminement aux orages de qui sut guérir
de la désertion,
Donnant contre vos études salubres.
Au sein du toit le pain suffoque à porter coeur et lueur.
Prends, ma Pensée, la fleur de ma main pénétrable,
Sens s’éveiller l’obscure plantation.

Je ne verrai pas tes flancs, ces essaims de faim, se dessécher,
s’emplir de ronces;
Je ne verrai pas l’empuse te succéder dans ta serre;
Je ne verrai pas l’approche des baladins inquiéter
le jour renaissant;
Je ne verrai pas la race de notre liberté servilement se suffire.

Chimères, nous sommes montés au plateau.
Le silex frissonnait sous les sarments de l’espace;
La parole, lasse de défoncer, buvait au débarcadère angélique.
Nulle farouche survivance:
L’horizon des routes jusqu’à l’afflux de rosée,
L’intime dénouement de l’irréparable.

Voici le sable mort, voici le corps sauvé:
La Femme respire, l’Homme se tient debout.

 

 

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RENE CHAR

 

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rene

dimanche 19 février 2017

INSOMNIE

Je dis : ma Mère. Et c’est à vous que je pense, ô Maison !
Maison des beaux étés obscurs de mon enfance, à vous
Qui n’avez jamais grondé ma mélancolie, à vous
Qui saviez si bien me cacher aux regards cruels, ô
Complice, douce complice ! Que n’ai-je rencontré
Jadis, en ma jeune saison murmurante, une fille
À l’âme étrange, ombragée et fraîche comme la vôtre,
Aux yeux transparents, amoureux de lointains de cristal,
Beaux, consolants à voir dans le demi-jour de l’été !
Ah ! j’ai respiré bien des âmes, mais nulle n’avait
Cette bonne odeur de nappe froide et de pain doré
Et de vieille fenêtre ouverte aux abeilles de juin !
Ni cette sainte voix de midi sonnant dans les fleurs !
Ah ces visages follement baisés ! ils n’étaient pas
Comme le vôtre, ô femme de jadis sur la colline !
Leurs yeux n’étaient pas la belle rosée ardente et sombre
Qui rêve en vos jardins et me regarde jusqu’au cœur
Là-bas, au paradis perdu de ma pleureuse allée
Où d’une voix voilée l’oiseau de l’enfance m’appelle,
Où l’obscurcissement du matin d’été sent la neige.
Mère, pourquoi m’avez-vous mis dans l’âme ce terrible,
Cet insatiable amour de l’homme, oh ! dites, pourquoi
Ne m’avez-vous pas enveloppé de poussière tendre
Comme ces très vieux livres bruissants qui sentent le vent
Et le soleil des souvenirs et pourquoi n’ai-je pas
Vécu solitaire et sans désir sous vos plafonds bas,
Les yeux vers la fenêtre irisée où le taon, l’ami
Des jours d’enfance, sonne dans l’azur de la vieillesse ?
Beaux jours ! limpides jours ! quand la colline était en fleur,
Quand dans l’océan d’or de la chaleur les grandes orgues
Des ruches en travail chantaient pour les dieux du sommeil,
Quand le nuage au beau visage ténébreux versait
La fraîche pitié de son cœur sur les blés haletants
Et la pierre altérée et ma sœur la rose des ruines !
Où êtes-vous, beaux jours ? où êtes-vous, belle pleureuse,
Tranquille allée ? aujourd’hui vos troncs creux me feraient peur
Car le jeune Amour qui savait de si belles histoires
S’est caché là, et Souvenir a attendu trente ans,
Et personne n’a appelé : Amour s’est endormi.
— Ô Maison, Maison ! pourquoi m’avez-vous laissé partir,
Pourquoi n’avez-vous pas voulu me garder, pourquoi, Mère,
Avez-vous permis, jadis, au vent menteur de l’automne,
Au feu de la longue veillée, à ces magiciens,
Ô vous qui connaissiez mon cœur, de me tenter ainsi
Avec leurs contes fous, pleins d’une odeur de vieilles îles
Et de voiliers perdus dans le grand bleu silencieux
Du temps, et de rives du Sud où des vierges attendent ?
Si sage vous saviez pourtant que les vrais voyageurs,
Ceux qui cherchent la Baie du Sincère et l’Île des Harpes
Et le Château Dormant ne reviennent jamais, jamais !
  Mon cœur est tout seul dans la froide auberge et l’insomnie
Debout dans le vieux rayon contemple mon vieux visage
Et nul, nul avant moi n’avait compris de quelles morts
Sourdes, irrémédiables sont faits ces jours de la vie !

 

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OSCAR VLADISLAS DE LUBICZ MILOSZ

 

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berthe-morisot-jeune-fille

Oeuvre Berthe Morisot

SYMPHONIE INACHEVEE....Extrait

C’était il y a très longtemps – écoute, amer amour de l’autre monde

— C’était très loin, très loin – écoute bien, ma sœur d’ici

— Dans le Septentrion natal où des grands nymphéas des lacs

Monte une odeur des premiers temps, une vapeur de pommeraies de légende englouties.

 

Loin de nos archipels de ruines, de lianes, de harpes,

Loin de nos montagnes heureuses.

— Il y avait la lampe et un bruit de haches dans la brume,

Je me souviens,

 

Et j’étais seul dans la maison que tu n’as pas connue,

La maison de l’enfance, la muette, la sombre,

Au fond des parcs touffus où l’oiseau transi du matin

Chantait bas pour l’amour des morts très anciens, dans l’obscure rosée.

 

C’est là, dans ces chambres profondes aux fenêtres ensommeillées

Que l’ancêtre de notre race avait vécu

Et c’est là que mon père après ses longs voyages

Était venu mourir.

 

J’étais seul et, je me souviens,

C’était la saison où le vent de nos pays

Souffle une odeur de loup, d’herbe de marécage et de lin pourrissant

Et chante de vieux airs de voleuse d’enfants dans les ruines de la nuit.

 

...

 

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OSCAR VLADISLAS DE LUBICZ MILOSZ

 

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Berthe-Morisot-Farm

Oeuvre Berthe Morizot

 

 

ON N'ECRIT PAS AVEC LES LARMES

Est-ce la pluie sur ma joue ou la sueur amère des jours passés à boire? Je ne suis ni gai ni triste, tout simplement poète. On n'écrit pas avec des larmes. On a beau faire les durs, le cœur saigne sous la carapace. Que deviendra l'enfance dans cet enfer moderne? Trop de barreaux remplacent la ligne d'horizon. Le matin vient trop tard pour réveiller le soleil. Les ombres sont partout et snipent l'infini. Je me sers des mots pour saluer la mer, la duvet des palombes et le vent dans les branches. Il faut bien que les mots dépassent le réel et qu'ils résistent au froid. Une pause, une rose, une chose, ce sont plus que des rimes, plus que des mots, plus que des lettres et de l'encre. Des milliards d'atomes ont engendré la voix. Chaque paragraphe peut être une maison.

Sans la chaleur d'une histoire, un peuple meurt de froid. Nous avons nos hivers pour réchauffer les mots autour d'un poêle à bois, des bancs de neige en pleine réflexion, des chiens qui hurlent à la lune et des chasses-galeries. La mort est à l'aise avec nous malgré notre méfiance. Nous refusons de croire au temps, mais nous faisons confiance aux vendeurs d'assurances. Dans les moments d'émoi, mon corps bouge plus vite. La bête butée repart. Chaque nouveau matin sera peut-être le dernier. J'aime la pluie et ses dentelles de brume, les levers de soleil où tout saigne soudain, les orages trop courts. J'écris de longues lettres. Quelques phrases macèrent dans le bocal des ratures. Un soupir de géant crache des milliers d'insectes. Il m'arrive de lire comme on écosse des petits pois, pour l'odeur et le goût. Les mots avec leurs pattes et leurs antennes avancent sur la page, laissant une traînée d'encre comme une bave d'escargot. À défaut de balles à blanc, je tire avec des caractères d'imprimerie. Je farcis l'horizon de garamond 14, de Bodoni et d'elzévir.

Où vont tous les objets perdus, les projets avortés, les cœurs de chien sans maître, les poupées oubliées, les peaux mortes, les paroles muettes? Le corps garde en mémoire les blessures subies. Sur la peau qu'est ma vie, chaque phrase est une cicatrice qui démange. Les fantômes s'unissent à la mémoire du monde. Il est toujours trop tard pour la main qui écrit. Le mal est déjà fait. On placarde les murs d'affiches publicitaires. Le strass y cache la détresse. Lors des enterrements, chaque mort est notre mort.

Il manque toujours un mot pour être entier, jamais d'os à ronger. Au moindre envol, les poètes et les oiseaux laissent des plumes. Avec le temps, le corps devient triste. Les muscles s'atrophient. Les pieds regimbent à danser. Les doigts cherchent leurs gestes et je cherche mes mots. Ce qu'on oublie devient pesant. Il faut saisir l'oiseau sous le soustraire au ciel, croquer la pomme sans effacer les branches, mettre à nu l'espérance sans la déshabiller.

J'aime les phrases qui ne finissent pas, les maisons hantées par la forêt. Malgré les apparences, la vie finit toujours par renaître. Les chemises au dos d'une chaise ont les gestes du vent, les muscles des fantômes. Chaque enfant qui naît réinvente les larmes.

 

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JEAN-MARC LA FRENIERE

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Berthe-Morisot-Snowy

Oeuvre Berthe Morisot

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LA POSSIBILITE D'UNE ÎLE...Extrait

...

Et la mort qui avance

A petits cris plaintifs,

Dansant sa drôle de danse

Sur mon centre émotif



Qui grimpe dans le lit,

Soulève les couvertures ;

Mon amour aboli,

Pourquoi tout est si dur ?





  Au bout de quelques mois

(Ou de quelques semaines)

Tu t’es lassée de moi,

Toi que j’avais fait reine.



Je connaissais le risque,

En mortel éprouvé ;

Le soleil, comme un disque,

Luit sur ma vie crevée.





  Il n’y a pas d’amour

(Pas vraiment, pas assez)

Nous vivons sans secours,

Nous mourons délaissés.



L’appel à la pitié

Résonne dans le vide

Nos corps sont estropiés,

Mais nos chairs sont avides.



Disparues les promesses

D’un corps adolescent,

Nous entrons en vieillesse

Où rien ne nous attend



Que la mémoire vaine

De nos jours disparus,

Un soubresaut de haine

Et le désespoir nu.





  Ma vie, ma vie, ma très ancienne,

Mon premier vœu mal refermé

Mon premier amour infirmé

Il a fallu que tu reviennes.



Il a fallu que je connaisse

Ce que la vie a de meilleur,

Quand deux corps jouent de leur bonheur

Et sans fin s’unissent et renaissent.



Entré en dépendance entière

Je sais le tremblement de l’être

L’hésitation à disparaître

Le soleil qui frappe en lisière






Et l’amour, où tout est facile,

Où tout est donné dans l’instant.

Il existe, au milieu du temps,

La possibilité d’une île.

 

 

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MICHEL HOUELLEBECQ

 

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thomas goujon

Photographie Thomas Goujon