EMMILA GITANA

dimanche 25 septembre 2016

HAUTE SOLITUDE...Extrait

Quand ma chambre est en ordre, je la quitte. Quand mes amours sont en ordre, je m'en détourne. L'ordre, c'est le salon d'attente d'un dentiste, pièce époussetée, tristement coquette, impersonnelle et silencieuse, et dans laquelle on s'apercevrait soudain qu'on ne souffre plus. Et l'on resterait là, inutile dans un cadre inutile, indéfiniment... On serait un des chaînons de l'ordre. On prendrait place dans la durée correcte et classique...
L'ordre interdit dans une large mesure les fu­mées, les forêts, les voyages. Désirer l'ordre de façon systématique, c'est désirer la clinique, le devoir de vacances, l'uniforme et la mort. Car le plus bel ordre est l'ordre de la Mort. Il n'y a d'ordre que dans les alphabets, les règles grammaticales, les souvenirs et les cimetières. L'ordre est sous les vagues, sous les herbes, sous les passions. Il est dans le passé, dans ce qu'on ne dérange plus guère, dans ce qui ne bougera jamais. L'ordre, ce sont les saints du calendrier, les saisons, les frontières natu­relles. Mais que serait cet ordre sans la folie des hommes ? Tout simplement ce qu'est un nid sans oiseaux, un parc sans enfants, une main sans lignes.
L'ordre, c'est Bouddha, c'est Mahomet. C'est un grand roi, et voici les noms des personnages de sa cour : Symétrie, Classement, Méthode, Subdivision, Ensemble, Système, Alignement, etc. Or, je ne mets rien en file...
Attention, pourtant le désordre n'est pas le contraire de l'ordre. De même que l'ordre n'est pas un arrangement, le désordre n'est pas un dérange­ment. Le désordre, ce n'est ni la tempête, ni la vibration des vitres secouées par les roues des véhicules, ni la tête à l'envers, ni la charrue avant les bœufs. C'est la vie même. L'ordre suppose l'apparence des disciplines, des immobilités, des tombes, des lois, des structures, et ne donne nais­sance qu'à des iconoclastes. Car la fatalité de l'or­dre, c'est l'invitation à la débandade, à l'injure, aux fêlures et au dégel. L'ordre, c'est Dieu statique. Tandis que le désordre, tel que le comprennent les âmes véritables, c'est l'homme en mouvement (…)
Nous nous comprenons, la « turne » et moi. Nous échangeons des messages. Mais — si l'on avait mis de l'ordre dans cet univers de bouquins et de papiers, si l'Armée du Salut avait vidé mon encrier de son alcool, si la Société protectrice des Animaux avait limé les dents de mes porte-plume, je me sentirais mûr pour un harakiri au coupe-papier. Qu'on ne touche pas à mes affaires! Qu'on laisse mes parents où ils sont, mes souvenirs à ma porte et mes manies à leur place!
Je ne me sens un homme d'avenir et d'amour, un citoyen de solitude et de douleur qu'au milieu de mes monceaux, que perdu dans le tramail des foules. Des endosmoses fulgurantes me permettent d'avoir le pied léger, la main leste et l'œil sûr. Le chapeau est logé avec les livres, le linge voisine avec la littérature, les dictionnaires se baladent comme des mille-pattes, des mille-feuilles, des mille-idées. Mon peignoir de bain gesticule comme si j'étais encore dedans. Un coin de page blanche me donne la clef de mes travaux. Je retrouve le Vapex au milieu des épreuves à corriger. Désordre que tout cela ? Non, allégresse du solitaire.
Je précise : il n'y a pas de règle qui oblige l'homme à dormir sur le côté droit, à choisir dans un menu le cassoulet plutôt que le rôti de porc, à se lever à une certaine heure. L'homme est tou­jours en train de créer. Quand on demandait à Shakespeare où il puisait le sujet de ses pièces, il répondait : « Dans le rêve. » Ainsi allait-il au plus pur du désordre. Il tournait les pages du merveilleux album des nuits. Il priait le déterminisme de se retirer avec son plateau. L'ordre offre aux mortels des oreillers. Le désordre les met en route vers le possible.

 

 

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LEON PAUL FARGUE

Extrait de Plaidoyer pour le désordre 

 

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MARCEL DUCHAMP

Oeuvre Marcel Duchamp

 

 

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vendredi 23 septembre 2016

AGNES SCHNELL...Extrait

Agnès...9 mois déjà

 

Rage
révolution muette toute au dedans
germes à forcer
mots à crever à aligner
étroite union avec l’encre fertile
de l’autre rive.

On retardait l’instant.
On effaçait.

La voix pourtant s’élevait
s’étirait
arrachement fouaillement
déchirure des digues
la voix montait malgré soi.

 

On en possédait
le son le tremblé
le souffle
on possédait le cri
l’inarticulé l’imminent
la carcasse.

 

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AGNES SCHNELL

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agnes 2,

 

 

 

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L'A-MERE OU PLUS LOIN QUE LA MEMOIRE...Extrait

De braises et de gentiane
l’offrande originelle.

Les mains nées caressantes
dominaient clouaient.

Une onde toujours autre
une ombre furtive
l’odeur de pommes
ton odeur mère
traversait mon éveil.

Mère…
mot source
pour aider le passage
mais toi sans aube
toi de trop de ravines
et de résonances,
toi unique en ta déréliction
en ton impuissance
ne guidais rien.

 

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AGNES SCHNELL

 

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mere d'agnes,

 

 

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N'ÊTRE...Extrait

Merci Thami

―« Je l’aurais achevé de sitôt,
n’était cette flamme qui m’a pris en otage, bien
avant l’adhérence, que j’ai couvée intimement,
contre vents et marées, allant d’attisement en
attisement ;
n’était cet amour qui me coiffe d’auréoles,
m’entoure de colliers d’écume flamboyante,
rassure la raison de persister à me réveiller
chaque matin,
et, avec beaucoup de peine, rassembler mes
membres disloqués, tant le marasme ambiant
entrepose :
un oeil par-ci
une hanche par là
et les pieds en tête-bêche dévoyés
n’était cette tendresse qui, sans faillir, fait de
moi un miraculé, revenant de l’entre-deux,
souriant, détaché du factice.
Tel le jour où j’ai rencontré la lumière.
Comme venue d’ailleurs sans crier gare »

 

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MOHAMMED LOAKIRA

 

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THAM 100,

Photographie Thami Benkirane

benkiranet.aminus3.com

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COULEUR D'HOMME...Extrait

Merci André ( Chenet )

 

Le petit homme gris
a tout envahi
Il prolifère
vermine inexpugnable
Le petit homme
dicte la loi
Poisson froid
singe hurleur
je le croise partout
sous divers masques
Il a tué ma joie
mon rire d'enfant
Il a brisé mes élans
purs vers les hauteurs
là où l'on peut toucher
la transparence
Il a noirci mes matins
Ses crimes sont innommables
mais nul trouble en lui
Depuis la nuit des temps
je fais la guerre totale
au petit homme gris
C'est sans doute lui
qui l'emportera
Mais cette guerre-là
vaut mieux, bien mieux
que toute paix séparée
Le petit homme gris
n'a pas encore gagné !

 

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ANDRE  LAUDE

 

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guy denning2a

Oeuvre Guy Denning

 

 

 

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jeudi 22 septembre 2016

TRANSPOETIQUE. LA MAIN CACHEE ENTRE POESIE ET SCIENCE...Extrait

En évoquant le miel le plus secret de la poésie, nous touchons ici un domaine où il n'y a rien à comprendre rationnellement, mais tout à vivre intuitivement. Le sentiment de l'Absolu ne se définira jamais. Il est vécu ou il n'est pas vécu. Tout rationaliste ne verra là qu'illusion ou absurdité. Il n'est pire sourd, dit-on, que celui qui ne veut pas entendre. Mais la question est plus radicale : N'entend pas celui qui n'a pas le pouvoir d'entendre. Trop d'êtres humains sont hélas des huîtres scellées : jamais la lumière ne pénètre à l'intérieur.

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MICHEL CAMUS

 

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CAMUS MICHEL


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VOYAGE FUTILE ?

Quelques cailloux à la joue du rêve
initient un chemin.
Sautillement d'oiseaux
entre nos deux visages,
palabres des gentianes
aux
lèvres carminées
quand, derrière la haie,
le soir couche le vent
quand, derrière ton nom,
s'élève un chêne vert.
Au coeur de l'hiver
débroussailler les heures
et retenir des friches
leur patience gris-bleu.
Déterrer sous la croûte durcie
un
reste de jour,
un morceau de saison.
Les rainures du temps
laissent glisser le ciel.
Frêle esquif ?
Voyage futile ?
Si peu de couleurs s'apprêtent à embarquer.
Et pourtant,
il suffirait d'un rien
pour les accorder.
De quelques notes de jasmin
quand les mains de l'orante
ne sont plus que deux ailes,
deux ailes de gaze,
fines et légères.
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BRIGITTE  BROC
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Francis Picabia 1

Oeuvre Francis Picabia

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LA FEMME AVEC QUI JE SUIS EN AMOUR

Le crève-cœur faibli, sans doute serait-il possible d’adresser un début de motet à un être de lumière ; encore faudrait-il que me vînt quelque figure ou sa feinte, signe quelconque avant-coureur ouvrant leur envol aux vocables, les laissant s’affranchir de l’horizon fielleux.

Prémices : aux entrailles, une fougue métissée d’euphorie, un réveil de visées sans dessein pour l’instant, de silencieuses effigies augurant un futur incertain. Mais l’orpailleur du temps n’écrit-il pas : « L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair / tant qu’elle dure / défend toute échappée sur la misère du monde » ?

Bien entendu, soudaine, toi : sibylline, subtile, vêtue de tes seuls songes, sang et chair intensément, déroutante un peu dans l’haleine des fièvres ; toi qui t’ébats, souris ; toi qui viens procurer sans calcul une aubaine, quand le jour enrosit : m’offrir ton fredon de fontaine.

 À chacun des vagirs montés de ton cœur à ta gorge, le prosème se soleille à ta voix bleue d’angelus lente.

 

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FRANCOIS LAUR

 

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francis-picabia-uncana

Oeuvre Francis Picabia

 

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SUR UN VOEU DE PAUL ELUARD

« Toute caresse, toute confiance se survivent ! »

Ces mots tout simples de lumière
Paul Éluard les a écrits
Mots plus fervents que la prière
Et plus éclatants que le cri…
Ils sont plus forts que l'invective
Que la violence ou le mépris
Ils ont jailli comme l'eau vive
Le cœur y parle avant l'esprit…

« Toute caresse, toute confiance se survivent ! »

Où sont les lendemains qui chantent
Et ce bonheur toujours promis ?
Dans les cités indifférentes
Chacun croit voir ses ennemis…
Mais si, par hasard, il arrive
D'entrevoir un regard ami
Parmi tant d'ombres fugitives
Que ce regard soit retransmis…

« Toute caresse, toute confiance se survivent ! »

Pour la berceuse maternelle
La voix du père, en la maison
Et pour le souvenir de celles
Qui t'aimaient plus que de raison
Que rien ne parte à la dérive
Et que le bonheur d'un instant
Sur un ciel d'avenir, s'inscrive
Et resplendisse avec le Temps…

« Toute caresse, toute confiance se survivent !

 

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JEAN ROGER CAUSSIMON

 

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