EMMILA GITANA

mercredi 17 avril 2019

MADAME, AVANT LE JOUR...

 

Madame,
qui d'hier me regardez
comme un jugement d'ailes 
on m'a conté vos cris
et vos prières 
l'histoire de mes frères 
assis
veillant à vos côtés 
l'ange noir
la beauté des Enfers
que leurs yeux n'osaient plus
ni voir ni boire
de peur qu'on les réveille 
avant le jour, Madame,
avant le jour

Tant d'années ont passé 
à lisser l'aube et la lumière 
sous une barque
sans autre poésie 
que l'oubli de la Seine

Tant d'objets ont poli
jusqu'à l'iris 
nos coeurs d'enfants 
sous une image
sans autre cathédrale 
qu'un manège en fer blanc

Que peuvent encore les flammes 
Madame,
pour un aveugle
que l'on promène entre deux pierres
entre deux rives mortes
sans flèche et sans boussole
repu
de laideurs ordinaires

Que peuvent encore les flammes 
Madame,
pour un enfant 
que l'on recrache entre deux mers
entre deux rives sèches 
sans but et sans visages
perdu
dans une forêt de cendres

Que peuvent encore les flammes 
Madame,
pour l'homme seul
portant ses ruines
comme on porte une histoire
trop longue
sans regarder le ciel 
qu'à l'hideuse fenêtre 
d'un écran de poussières

Toutes beautés ardentes 
Madame,
criez encore un peu
pour réveiller nos frères 
avant le jour, Madame,
avant le jour
et souffler à la pierre
plus qu'elle-même 
des mains à rebâtir 
pour tendre l'eau, Madame,
aux gorges assoiffées 
aux regards asséchés

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Rebâtir l'Homme avant la pierre...

 

 

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LAURENT DELABESSE

 

 

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NOTRE DAME DE PARIS

Gargouilles, Notre Dame de Paris


L'ART DE LA JOIE...Extrait

"Le mal réside dans les mots que la tradition a voulus absolus, dans les significations dénaturées que les mots continuent à revêtir. Le mot amour mentait, exactement comme le mot mort. Beaucoup de mots mentaient, ils mentaient presque tous. Voilà ce que je devais faire : étudier les mots exactement comme on étudie les plantes, les animaux. Et puis, les nettoyer de la moisissure, les délivrer des incrustations de siècles de tradition, en inventer de nouveaux, et surtout écarter pour ne plus m'en servir ceux que l'usage quotidien emploie avec le plus de fréquence, les plus pourris, comme : sublime, devoir, tradition, abnégation, humilité, âme, pudeur, cœur, héroïsme, sentiment, piété, sacrifice, résignation.

...

 

Quand Modesta ne savait pas nager, la distance entre elle et ce regard la faisait trembler d'espérance et de peur. Maintenant seule une paix profonde envahit son corps mûr à chaque émotion de la peau, des veines, des jointures. Corps maître de lui-même, rendu savant par l'intelligence de la chair. Intelligence profonde de la matière... du toucher, du regard, du palais. Renversée sur le rocher, Modesta observe comme ses sens mûris peuvent contenir, sans fragiles peurs d'enfance, tout l'azur, le vent, l'espace. Etonnée, elle découvre la signification du savoir que son corps a su conquérir dans ce long, ce bref trajet de ses cinquante ans. C'est comme une seconde jeunesse avec en plus la conscience précise d'être jeune, la conscience des manières de jouir, de toucher, regarder. Cinquante ans, âge d'or des découvertes, cinquante ans, âge heureux injustement calomnié par l'état civil et les poètes".

 

 

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GOLIARDA SAPIENZA

 

 

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l-art-de-la-joie-

mardi 16 avril 2019

LARMES DE PHARAONS

 

En dépit de l'embrasement du coeur de Paris, je pense à tous ces compagnons du Devoir qui vont avoir un travail digne de leur savoir-faire pendant quelques années pour restaurer ce chef-d'oeuvre qui retrouvera une seconde jeunesse, pas virginale mais sûrement aussi belle qu'avant. D'ailleurs le sieur Pinaud vient de faire don de 100 millions à la nation, ses amis vont suivre et ça ne gêne personne qu'il n'y ait jamais de pognon pour sortir les pauvres de la misère, pour soigner ceux qui ne le peuvent... Une cathédrale vaut bien une messe, n'est-ce pas? La tristesse et le désarroi dans ce cas engloutissent l'indifférence flagrante devant ces millions de personnes déchiquetées sous les bombes US ou bien le génocide "à petits feux" des palestiniens. J'apprends en dernière minute que Quasimodo, compagnon de lutte des Gilets Jaunes est recherché par la police. Il se serait réfugié en haut de la Tour Saint Jacques, de Compostelle, avec Esméralda, sa femme-flamme, selon un témoignage. 
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André Chenet
https://libertesconquises.blogspot.com/2019/04/notre-dame-de-paris-en.html?fbclid=IwAR0wrrlyjnuLZj2USaWQknC3h3Myqdhx10cJ4572Ure9uAxatDQAI7vPAEI
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Drame national. Souscription nationale. Union nationale avec les milliardaires. Breaking news après breaking news, Macron reprend de la hauteur, la famille Pineau repeint son image, les médias retrouvent de l’audience, l’hexagone retient son souffle, en état de choc.



Au moment même où le pouvoir était sur la sellette, alors que les renseignements évoquaient la radicalisation de l’opinion et un risque insurrectionnel recrudescent, alors que le printemps ne faisait que commencer, cet incendie surgit comme un miracle.

La flèche de Notre-Dame est tombée à pic et son incendie va continuer à nous enfumer pour quelques jours encore.

Le temps qu’on se rappelle, à tête reposée, que personne n’est mort, que l’argent ne manque pas pour reconstruire à l’identique le monument, que ce sont des choses qui arrivent et qu’elles sont parfaitement réparables, jusqu’au moindre détail, contrairement aux millions de vies saccagées et détruites par ce même pouvoir et ces mêmes milliardaires qui feignent de gémir en chœur avec nous.
Une fois de plus, nos existences sont détournées de leur préoccupation première : vivre libres et égaux, incrédules et heureux, sans plus jamais mettre un genou à terre.

Une fois de plus, les divertissements les plus abrutissants s’éclipsent quelques heures pour laisser place à une autre forme de diversion, plus insidieuse encore. Celle qui nous fait croire que nous avons une tristesse et un objectif en commun avec ceux qui prétendent nous gouverner et ceux qui accumulent des profits colossaux sur notre dos.

Tous les incendies du monde n’y feront rien. Qu’importe l’ampleur des catastrophes, elles ne sont pas grand chose devant la première de toutes : l’apocalypse capitaliste qui sévit sur toute la surface de la Terre et la domination quotidienne que nous subissons.

Non, l’enfer n’est pas sous Terre, mais bien ici. Et le paradis, ne s’atteindra pas dans une quelconque soumission à des prélats ou à des hommes providentiels, mais dans la lutte incrédule et inlassable contre toutes les formes de dominations et d’exploitation.

Vous qui pleurez, braves gens, vous pleurez en réalité l’une des innombrables constructions pharaoniques du pouvoir politique, économique et religieux : chantiers qui ont coûté la vie à des millions d’ouvriers et d’esclaves depuis des millénaires, alors même que la plèbe épuisée manquait partout de pain et de toits où s’abriter.

Vous qui pleurez, braves gens, vous oubliez, derrière ces ouvrages, les innombrables victimes des religions : femmes, hommes et enfants, pseudo sorcières et libres penseurs, sédentaires et voyageurs, artistes et chercheurs, impies et égalitaires, libertins et libertaires, de dénonciations en rafles et de tortures en bûchers.

Vous rendez hommage au gigantisme clérical qui produisait, et produit encore, autant de chantiers que de charniers.

Vous occultez toutes celles et ceux qui trouvaient la mort, à quelques jets de pierres des églises en construction, seulement parce qu’ils/elles voulaient vivre autrement.

Vous ne voyez pas, derrière la lumière du vitrail, l’ombre d’un des pires obscurantismes de l’Histoire.
Que les pharaons d’aujourd’hui veuillent nous faire pleurer sur l’un des monuments gigantesques commandés par leurs prédécesseurs, c’est tout à fait logique.

Mais que nous tombions dans le panneau, nous qui voulons sortir de cet enfer qui n’en finit pas, c’est bien dommage.

Prenons garde aux larmes des pharaons.

 

 

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YANNIS YOULOUNTAS

http://blogyy.net/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Yannis_Youlountas 

 

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nateneurotic

Quasimodo par Nateneurotic

lundi 15 avril 2019

NOTRE DAME

 

" Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moment un lambeau dans la fumée. Au-dessous de cette flamme, au-dessous de la sombre balustrade à trèfles de braise, deux gouttières en gueules de montres vomissaient sans relâche cette pluie ardente qui détachait son ruisselement argenté sur les ténèbres de la façade inférieure. A mesure qu’ils approchaient du sol, les deux jets de plomb liquide s’élargissaient en gerbes, comme l’eau qui jaillit des mille trous de l’arrosoir. Au-dessus de la flamme, les énormes tours, de chacune desquelles on voyait deux faces crues et tranchées, l’une toute noire l’autre rouge, semblaient plus grandes encore de toute l’immensité de l’ombre qu’elles projetaient jusque dans le ciel. Leurs innombrables sculptures de diables et de dragons prenaient un aspect lugubre. La clarté inquiète de la flamme les faisait remuer à l’oeil. Il y avait des guivres qui avaient l’air de rire, des gargouilles qu’on croyait entendre japper, des salamandres qui soufflaient dans le feu, des tarasques qui éternuaient dans la fumée. Et parmi ces monstres ainsi réveillés de leur sommeil de pierre par cette flamme, par ce bruit, il y en avait un qui marchait et qu’on voyait de temps en temps passer sur le front ardent du bûcher comme une chauve-souris devant une chandelle. 

 

Sans doute ce phare étrange allait éveiller au loin le bûcheron des collines de Bicêtre, épouvanté de voir chanceler sur les bruyères l’ombre gigantesque des tours de Notre-Dame. "

 

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VICTOR HUGO

" Notre Dame de Paris "

 

 

 

 

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Notre-Dame est bien vieille : on la verra peut-être
Enterrer cependant Paris qu’elle a vu naître ;
Mais, dans quelque mille ans, le Temps fera broncher
Comme un loup fait un bœuf, cette carcasse lourde,
Tordra ses nerfs de fer, et puis d’une dent sourde
Rongera tristement ses vieux os de rocher !
Bien des hommes, de tous les pays de la terre
Viendront, pour contempler cette ruine austère,
Rêveurs, et relisant le livre de Victor :
— Alors ils croiront voir la vieille basilique,
Toute ainsi qu’elle était, puissante et magnifique,
Se lever devant eux comme l’ombre d’un mort !

 

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GERARD DE NERVAL

 

 

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MARIE OCCHI3

Oeuvre Marie Occhi

https://www.marieocchi.fr/

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DE BOIS ET DE CORDES

 

cèdre
tilleul
merisier
des cordes de bois qui flottaient sur les rivières
aux cordes tendues sur le bois des guitares
des voies navigables à la navigation en ligne
aulne
érable
palissandre
de la musique des forêts à celle des villes
des accords les plus simples aux longs solos
des soirs d’hiver aux jours d’été
frêne
ébène
acajou
au confluent des âges et des temps
jouer penser travailler de ses mains
passer de l’inerte à la vibration des choses

 

 

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JEAN PERRON

http://lafreniere.over-blog.net/ 

 

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BOIS

 

 

 

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PASSAGE EN DOUCE

 

Je songe à ma femme qui est parmi les fruits, les plantes, les oiseaux. Je me réveille à peine et je la sens présente. Je la dispute aux feuilles, aux abeilles, à la neige. Ses bras sont un ruisseau où je plonge mes doigts. La rosée tendrement vient me parler pour elle. Ses yeux font sur ma vie un grand vague perdu. Je l’imagine encore toute fine et tremblante, agrandie par les champs, avalée par le vent. Je demande aux oiseaux de l’embrasser pour moi. Les plantes lentement penchent la tête sur elle. Les gestes des ajoncs ressemblent à ses cheveux.

Après toutes ces années, elle renaît au printemps et passe doucement pour me dire bonjour. Ses bruits de papillon rendent sa mort légère. Elle s’étend pour l’été dans la terre du jardin. J’y sèmerai des mots qui sentent la framboise, des mots verts, des mots bleus, des mots imprononçables aux syllabes d’arc-en-ciel. Elle sert de racines à ma flore d’espoir.

*

Je la guette derrière le silence. Elle détache les arbres prisonniers de la terre. Son souvenir a la force du vent. Il pousse les fontaines un peu plus vers la soif. Ses paupières sont des ailes dans le ciel du rêve, ses souvenirs des rames dans l'eau de la mémoire. Pour peu que j'imagine un peu de pluie ancienne, le vide à mes côtés se remplit de présence. Son corps, ce matin, est le soleil qui pointe et déshabille d'un geste les seins de l'horizon. Son corps, ce matin, est un désert envahi de verdure. Le monde malgré tout s'emplit de plénitude.

*

Un million d'années c'est peu, mais cinq années sans toi, une journée sans toi, une seconde sans toi, c'est plus long que la mort.

 

 

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JEAN-MARC LA FRENIERE

http://lafreniere.over-blog.net/ 

 

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Max Gasparini 22

Oeuvre Max Gasparini

samedi 13 avril 2019

LETTRE OUVERTE D'UN CORSE A EMMANUEL MACRON

 

"En visite en Algérie lors de votre campagne de 2017 vous avez déclaré : "la colonisation fait partie de l'histoire française. C'est un crime, c'est un crime contre l'humanité, c'est une barbarie. Et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant nos excuses à l'égard de celles et de ceux envers qui nous avons commis ces gestes." Les Corses, nationalistes ou pas, ne trouvent dans votre propos rien à redire, eux qui subissent la colonisation de votre pays depuis 1768 :

-1768-1769 Conquête militaire et destruction de l'État corse qui s'était donné la première Constitution à forme démocratique de l'histoire moderne,

-1769-1818 Opérations de "pacification", villages incendiés, récoltes dévastées, populations pourchassées, pendaisons, déportations etc.,

-1774 Massacre du Niolu,

-1793 Insurrection libératrice,

-1807 Massacre dans le Fiumorbu,

-1814 Insurrection de Bastia et de toute la Corse, excepté Ajacciu occupé par des troupes françaises,

-1816-1818 Insurrection de la plaine orientale,

-1818-1912 Loi douanière taxant les produits insulaires vers la France "comme venant de l'étranger" et autorisant l'entrée en franchise de tout droit de douane des produits français. Cette loi est à l'origine de la ruine de la Corse au point que le rapport Clemenceau (1908) devait déclarer que "ni la Bretagne ni les Hautes-Alpes, ni peut-être aucun pays d'Europe ne peuvent donner une idée de la misère et du dénuement de la Corse". Cette loi a jeté sur les routes de l'exil  300 000 de mes compatriotes pendant un siècle et entrainé la désertification de la Corse de l'intérieur,

-1914-1918 Cette guerre fut pour notre île une boucherie supérieure à celle qu'endura la France. Michel Rocard a reconnu devant l'Assemblée nationale (JORF-13 avril 1989) que "pendant la guerre on a mobilisé jusqu'aux pères de six enfants et plus, ce qu'on ne faisait pas sur le Continent. La Corse a perdu à ce moment-là deux fois plus d'hommes que les plus touchés des territoires métropolitains",
-1957-1975 La spoliation des terres de la plaine orientale pour que votre pays y installe les structures agraires expulsées d'Afrique du nord lors des indépendances de ces nations, ce qui conduira à l'affrontement d'Aleria où vos troupes blindées donneront l'assaut à une cave occupée pacifiquement (j'y étais),

-1975-1981 Installation de polices parallèles (barbouzes) par votre administration (cf  1982-Assemblée nationale Rapport de la commission d'enquête N° 955),

-1980 Assassinat dans le dos de Pierre Marangoni et de Michèle Lenck par le policier Olivier Larcher lequel n'a jamais effectué un seul jour de prison, a été amnistié avant même de passer en jugement poursuivant jusqu'à ce jour une carrière dans la police,

-1987 Assassinat dans le dos du militant nationaliste Jean-Baptiste Acquaviva par le colon Roussel qui n'a jamais été inquiété judiciairement,

-1998-1999 Affaire dite des paillotes, tentative d'enclencher une guerre civile entre Corses orchestrée par le préfet Bernard Bonnet et le colonel de gendarmerie Mazères couverte si ce n'est plus par votre invité de 2018 M. Chevènement, ministre de l'Intérieur de l'époque. Condamnation des suscités Bonnet et Mazères à des peines de principe du style : suspension de port de Légion d'honneur pendant six mois etc.,

"Voici un très bref, trop bref résumé de la colonisation de votre pays en Corse. Vous m'excuserez de passer sous silence la colonisation culturelle ou sociale. Un livre entier n'y suffirait pas...Tout cela, bien entendu, comme dans toutes les colonies sur fond de turpitudes de vos administrateurs.

"Nous comprenons très sincèrement votre ressentiment d'avoir perdu l'un de vos préfets, tragiquement assassiné chez nous ainsi que la douleur de la famille. Mais nous autres Corses c'est par centaines, par milliers que nous comptons nos martyrs, fruit de votre colonisation de 250 ans. Dans ces conditions votre exigence de repentance collective pour M. Érignac n'est pas recevable avant que vous-même au nom de votre pays n'ayez fait le premier pas.

"Nous détenons sur ce plan une triste antériorité. Ce n'est pas la Corse qui a envahi, massacré, spolié, condamné, qui occupe et colonise la France mais l'inverse.  Ce premier pas vous l'avez accompli pour l'Algérie, ma demande n'a donc rien d'extraordinaire. Bien au contraire. Seule une démarche similaire de celle que vous avez courageusement estimé devoir faire vis à vis des Algériens peut réduire le vide abyssal d'incompréhensions entre nos deux pays et effacer la sinistre impression qu'ont laissé vos discours et attitudes offensants et méprisants de l'an dernier et de ce mois d'avril. Je me fais l'avocat de tout mon peuple, celui qui démocratiquement et sans contestation (56%) a porté aux commandes de notre collectivité une majorité et un exécutif se réclamant d'une lutte qu'il mène depuis 250 ans.

Veuillez agréer, Monsieur le Président de la République française, dans l'attente de cet acte d'apaisement politiquement et humainement indispensable, les marques de ma très haute considération."

 

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pacification de la corse3

 

MARIN MON COEUR...Extrait

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Nous avons coutume ici d’accueillir des enfants, c’est-à-dire de les mettre au monde comme ailleurs on capture des éléphants sauvages. Ceux qui capturent les éléphants sauvages afin de se les approprier se doivent de développer une argumentation suffisamment forte pour convaincre l’éléphant que sa vie en captivité sera mille fois plus belle que celle qu’il aurait pu vivre à l’état naturel. Cette argumentation prenait chez les Thaï la forme d’un poème forcément long car bourré de mensonges et le poème prenait forcément l’allure d’un chant vantant les richesses et les beautés de la maison d’accueil. Au moins, il y avait un chant pour les recevoir. Les enfants que nous avons toujours appelés avec des mots doux viennent au monde la nuit ou le jour et nous suivent sans que nous devions leur promettre quoi que ce soit. En vérité, il n’y a ni chant ni promesse aucune mais, au contraire, une sorte de supercherie du silence, supercherie dont nous aussi nous avons été et sommes dupes pour l’éternité. Alors, chantons et promettons avant qu’il ne soit trop tard pour parler, même si aux mots se mêlent bon nombre de mensonges et, par là, vérifions nos fondations avant qu’elles ne se désagrègent.
D’abord est la mer dans laquelle le sel est présent comme il est présent dans tes yeux, la mer lointaine et très proche. Lointaine car elle est répandue sur toute la sphère terrestre et proche car elle tombe près de toi jusqu’à te poisser les cheveux qui deviennent comme de la laine de mouton à cause de la buée de la mer. Il est possible de marcher sur l’eau de la mer juste à la lisière des vagues, sur l’eau durcie par le sable et faire ainsi d’infinis périples sans éprouver le besoin de consulter la moindre carte ni de demander son chemin. Cependant, tu devras la chercher méthodiquement en ne te fiant ni à ta vue, ni à ton odorat, ni même à ton ouïe, car, bien que vaste à l’infini et composée d’une multitude de vagues fougueuses et hurlantes, son vacarme se disperse dans l’immensité et ne se font entendre que les vagues qui touchent la dureté de la terre. Ainsi, il arrive de rencontrer la mer au détour d’une rue ou derrière une porte et qu’elle sente la luzerne. D’aucuns prétendent qu’elle n’existe pas. De toute manière, lorsqu’on est dessus ou dedans, on le sent qu’elle mouille et qu’elle écume. La terre n’est pas trop dure et même parfois trop molle, si friable qu’elle se tasse, se craquelle et s’effondre à tout bout de champ. Le sel est présent dans la terre comme il est présent dans ton sang. Elle est sable, gravier et pourrissement des choses. Le temps la façonne, l’écrase, la disperse et la fertilise. D’aucuns prétendent qu’elle n’existe qu’en fonction du temps qui l’a confectionnée et qui en est à la fois le père, la mère, l’amant et l’enfant, et qu’en dehors de lui elle n’est pas. Mais lorsqu’on est dessus ou dedans, on le sent qu’elle tourne, déroulant ses fougères et semant ses mousses. L’éblouissante lumière du feu nous éclaire et nous cuit, nous rendant chaque jour plus semblable aux pierres, car il semblerait que chaque jour nous allions autant en arrière qu’en avant. Chaque jour, notre vie compte un jour en plus. Chaque jour, notre vie compte un jour en moins. Donc la lumière a le pouvoir d’annuler les êtres vivants autant que d’en éclairer la face et les mouvements, irisant la buée qui sort des bouches ouvertes. Il n’est possible de la nier que le temps de ses très régulières disparitions. Lorsqu’on se trouve en pleine lumière, on le sait. La musique peut se propager la nuit comme le jour, dans la terre et dans l’air, et même dans l’eau. Mais la bouche ne peut chanter que dans l’air et plus tu t’éloignes de la bouche qui chante et moins tu perçois les sons que l’air disperse. Et lorsque la poussière qui monte de la terre sèche te nuira, il te suffira d’éternuer. C’est l’un des nombreux plaisirs qui ont été octroyés aux mammifères terrestres et marins.
La première fois que je le vis, il n’avait pas encore expiré, il était pâle et bleu comme après un effort surhumain, une grande frayeur ou un chagrin ; il serrait dans les poings, malgré sa fatigue, la moiteur vitale ; il avait l’étrangeté de l’axolotl en dépit de sa forme indéniablement familière. On me dit qu’il avait résolument, pour se frayer un passage vers la lumière, refusé de regarder vers le sol, que, résolument, il avait renversé sa tête en direction de la lumière elle- même, vers le ciel. Quelques secondes après il expirait, c’est-à-dire qu’il faisait de la place dans son corps pour accueillir l’air souverain.
D’abord, il fut sans larmes et ses pleurs étaient secs comme ceux d’un chat mais, alors que lui avait quitté le bain originel, ses yeux, eux, y trempaient toujours et ils roulèrent d’un pôle à l’autre suivant les mouvements des géants et des grains de poussière réfléchissant le soleil. L’if secoua ses aiguilles et ses fruits. Les noisetiers secouèrent leur pollen. Et la poussière devint plus dense et plus fine. Les grandes quantités de papier qu’enfermaient les armoires commencèrent à se désagréger et d’énormes volutes de farine grise obstruèrent le soleil lui-même. Alors Marin se révolta. Il éternua cinq ou sept fois dans la direction des nuages et les larmes vinrent qu’il put goûter à loisir et le goût des larmes éveilla sa mémoire et le premier chagrin. Ce premier bain de larmes fut immédiatement suivi par une dizaine d’autres et la lumière redevint limpide du sérum qui la baigna.
C’est alors que, ouvrant enfin le poing, il esquissa le signe qui devait le rendre solidaire des principaux éléments du monde. L’index était dirigé vers la lumière. Le majeur et l’annulaire formaient les ciseaux capables de découper l’air lui-même. Le petit doigt, auriculaire ou aurifère pointé, négligemment en apparence, vers les secousses du plancher, indiquait son origine. Le pouce légèrement replié prouvait que la main était encore intacte. L’index comme sémaphore. Le médius et l’annulaire comme lames taillant la lumière. L’auriculaire en goutte de sang ou de mercure et le pouce en vigilant ergot.
Ouvrant alors la bouche, il s’exclama à l’aide de la première voyelle qu’articula sa bouche sauvage devant laquelle la luette mimait avec rigidité une langue agile.
Presque immédiatement, il attrapa le biberon qui passait à proximité et le téta avidement, montrant à ceux qui étaient présents qu’il avait déjà appris ce qui était strictement nécessaire et qu’il était au courant des coutumes.
Aussitôt, il tomba endormi et dormit longuement les poings fermés, descendant palier par palier jusqu’au fond du puits. Désormais, il dormait à sa guise, n’importe où, ne se réveillant qu’au son des sonneries. Ainsi, dormant, il apprit à dormir et il recourut souvent à la très simple solution de fermer les yeux.
Il aime les gazouillis et les grelots. Est-ce le tintement des grelots du traîneau rouge qui glissait entre les buissons de houx et les bouleaux ? En ce temps-là, le houx portait un nombre incroyable de fruits. En ce temps-là, les fruits du houx étaient rouges, plus rouges que des brûlots et les bouleaux, laiteux de lait gris. Les moutons portent des grelots afin qu’on puisse les retrouver dans le brouillard des montagnes. Les chevaux portent des grelots afin de rythmer leur course. Les chiens portent leurs grelots à contrecœur. Le grelot des vélocipèdes ne sert à rien et les oiseaux gazouillent dans le silence.
Il ne mange pas de chair crue. Il ne s’intéresse pas au vin mais simplement aux récipients qui le contiennent et à ses couleurs. Il dort uniquement sur le ventre, comme une tortue sous sa carapace. Il mord les livres. Il ne sent pas l’ail, ni l’oignon, ni la sueur rance. Il craint le poivre. Il n’est pas poilu. Ses talons ne sont pas rugueux. Ses cheveux sont intacts. On ne voit pas ses os. Ses orteils ne puent pas. Rien ne le surprend. Il n’aime pas le vacarme. Il ne hait personne et personne ne le hait.
Puisque aucun butoir ne la retient, sa langue sort au grand jour et déploie sa couleur qui colore la lumière. Sans la langue de Marin, la lumière coule comme un lait gris et disparaît dans l’obscurité sans laisser de trace. Sa langue montre que, sous l’enveloppe, il y a la couleur opiniâtre du feu.
Avec les ongles, ses ongles encore intimement liés à ses nerfs, il s’égratigne le visage, cherchant à saisir une once de ce qui lui couvre la face. Un voile adhère à sa peau et sèche. Ce n’est pas une enveloppe qu’il veut toucher mais bien la véritable consistance de celui qui regarde et qu’il est toujours étonné de ne pas rencontrer lorsqu’il pivote brusquement sur lui-même. S’il n’est pas derrière lui, il doit bien sûr être à l’intérieur, sous l’enveloppe et y demeurer toujours, bien au chaud et à l’abri de la poussière et du vent sec.
La bave sort d’une fontaine qui semble heureusement intarissable, car le monde est tellement sec qu’il faut sans cesse tout humecter. La bave coule sur son plastron qu’elle lave et amidonne et sur ses vêtements qu’elle rend plus souples et plus doux, lustrés comme la fourrure des loutres, huilés comme le plumage des paons et fumants comme la robe des chevaux. Elle redonne au bois du plancher sa couleur d’origine, en souligne les méandres et en accentue les courbes de niveau. Elle lie le sable le plus fin en fondant ses grains, fertilise la terre en réunissant les fragments du terreau et en mélangeant les ferments. Il n’existe pas de meilleur mortier que celui à la composition duquel il aura donné un peu de son suc secret d’hirondelle. La bave fait briller et nourrit ce qui commençait à ternir. Son odeur sans pareille et ses nombreuses vertus attirent à la ronde fourmis manquant de sucre, papillons affaiblis, limaces blessées par le sel, abeilles d’une saison sans fleurs et chats avides. Elle désaltère mieux qu’aucune autre substance, car elle contient en justes quantités du sel, du soufre et du nectar. Elle enchaîne en un seul fil tous les objets, les englue et les rend visibles ou invisibles à sa guise.
Lorsqu’il pleure, son chagrin semble probant et inextinguible. Il n’y a que les chats qui pleurent aussi longtemps et aussi fort. Les mouettes n’ont aucune persévérance et les vanneaux aucune puissance. Seuls les pleurs du chat valent ceux de Marin. Si les pleurs de l’un et de l’autre se font entendre avec une telle détermination, c’est que le jeu doit en valoir la peine. Mais seuls les pleurs de Marin, réellement probants, émeuvent, attristent et rendent fou.
Habituellement, le hoquet se déclare dès la première heure du jour, dès l’ouverture de la journée. Marin est aux prises avec un problème d’air : le roi de l’air, dans les entrailles du nain, est prisonnier et cela lui en coûte. Entré dans le corps de l’enfant à la faveur de la nuit quand les machines étaient au repos, il doit maintenant subir l’obstruction de la glotte, marteau agissant pour le compte du diaphragme, indépendant, lui. A chaque effort du roi qui proteste, le nain pince son diaphragme, qui transmet l’ordre au marteau. Cela lui apprend à ne pas entrer dans la bouche d’un enfant qui dort, à ne pas se croire tout permis et surtout à ne pas abuser de son droit de libre circulation.
Contre le cœur de la géante dont les cheveux se mêlent aux siens, s’il y laisse tombée sa tête, c’est qu’au cou elle ne tient. Contre le cœur de la géante, s’il y laisse tombée sa tête, c’est que du parfum se souvient.
Il lui suffirait de l’aspirer tranquillement en tournant légèrement la tête pour boire toute l’eau de son bain dans laquelle flottent ses cheveux, ses bras et ses jambes. Ainsi, il se retrouverait sur le sec, manchot, cul-de-jatte et chauve. A n’importe quel moment et dans le lieu de son choix, il pourrait recracher toute l’eau pour se remettre à flot et devenir enfin le prodigieux dauphin bondissant et riant.
Ce jour, deux ou trois janvier, le géant a déshabillé le nain et l’a plongé dans l’eau tiède afin de le soumettre aux différents principes aquatiques. Mais les réactions du nain ne furent pas les réactions attendues. Au contact de l’eau, sa bouche s’ouvrit, montrant que l’eau lui était aussi familière que l’air. Au contact de l’eau, il renversa la tête afin de regarder le ciel sous le meilleur angle possible, de bas en haut, montrant qu’il connaissait cette couche bien mieux que son lit. Puis il se retourna sur le ventre et, approchant ses lèvres de la surface, il passa dans l’autre élément aussi aisément qu’on enjambe une clôture de deux centimètres de hauteur.
Le goût de la terre le changerait du goût du lait et de ses relents de lait caillé. Le lait reproche toujours au buveur de l’avoir avalé, car il est terriblement obstiné, toujours hargneux et imprévisible comme une levure, alors que la terre abondante et fragile ne demande qu’à être remuée, pétrie, dévorée, digérée et dispersée. Elle ne procure que la satisfaction d’être ingurgitée. Une question essentielle : quel goût a la terre ?

 

 

 

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EUGENE SAVITZKAYA

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enfant

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CHRISTINE LAVANT...Extrait

 

Vieux sommeil, où sont tes fils ?
Tu dois en avoir des jeunes, des solides,
De ces gaillards capables de bien plus 
Que de survenir et d’éteindre la lampe.

L’un doit s’allonger auprès de ma peur,
Un autre s’agenouiller sur ma nostalgie,
Ils doivent avoir tous deux des poings solides
Pour que les voisins n’entendent aucun cri.

Quelle poudre veux-tu me jeter dans les yeux ?
Du sable ? ― Je ris ! ― je peux t’offrir 
tout un désert pour des yeux pareils
qui déjà s’en contentent.

Les miens, tu sais, sont deux colonnes de feu,
Un jour, le ciel s’y embrasera !
Mais avant je voudrais dormir enfin.
Vieux, vieux sommeil, n’as-tu pas de fils ?

( ..)

Est-ce bien des humains ? ― Comme on l’oublie !
Ils projettent des ombres devant l’arbre-soleil,
Des ombres très grossières ― elles ont des voix.
Comme c’est étrange : ― je crois qu’elles se disaient « des hommes ».

 

 

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CHRISTINE LAVANT

 

 

 

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Peter Kertis3,

Peter Kertis

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vendredi 12 avril 2019

LE CENACLE DES SOLITUDES...Extrait

 

Je ne sais pas mon âge, aujourd'hui moins que jamais, regarde mon visage, illisible, à présent, mes traits, égarés sous les travers du temps qui ne trouve même plus place dans ma chair évidée, tourne, ne sait plus où se frayer chemin, balbutie maintenant les promesses fourchues d'un destin qui halète dans mon souffle dans mon sein, agonise sur mon corps, cherche à tromper sa fin espère séduire la mort en creusant d'autres lits mais je sens que je flanche, que je vais lui céder tant je suis vieille, vois, tant la course des vents a érodé ma chair et s'il n'y avait ce soleil qu'on maudit chaque jour pour la pâleur des blés, le cassant de nos herbes, délavées et nos bêtes efflanquées ruminent des rêves verdâtres qui oublieront bientôt la couleur de leurs soifs, s'il n'y avait ce ciel enluminé, aubes de rose et de nacre et midis aveuglants, nos ventres crient des faims ocre et d'argent que le couchant rougeoie avant l'endormissement crépusculaire espoir exhalé sables sang à l'orée déflorée des mondes confondus, s'il n'y avait ce soleil, mon frère, qui nous fait des nuits moites de rêves salivaires aigres humides à nos lèvres humant le pain manquant et la lune pleure des misères marine et nos yeux palpitent des sommeils spasmodiques, s'il n'y avait ce soleil qui racle nos gosiers et s'accroche à nos os mais recomble nos rides, mais cuirasse nos peaux, ces anneaux à mon front couleraient sur mes yeux et mes yeux sur mes joues et mes joues sur mon cou tant je suis vieille, sais-tu, tant le temps a couru sur mon corps, mais je ne sais pas mon âge, je ne l'ai jamais su...
Qu'importe... Je l'ai, longtemps, inventé ou chaque jour, plutôt, me le réinventait, chaque minute, chaque instant, le plus petit rien le moindre incident, le vol d'un oiseau, un nid, une brindille, une colonie de fourmis allant, j'allais dire clopin-clopant, et je m'agenouillais pour les observer, le nez dans la terre, jouant à deviner ce qu'elles portaient, remettant sur leur route celles qui s'égaraient, essayant parfois, sans succès, de soulager d'un doigt le poids des ambitieuses qui peinaient, vacillaient sous des charges trop lourdes, perdaient leur butin, s'affolaient, insistaient, réendossaient enfin tant bien que mal leur bien puis, clopin-clopant, reprenaient leur chemin et je crois que jamais, jamais, je n'ai de ma vie écrasé une fourmi, ignoré d'un oiseau son envol ou son nid, le frêle d'une brindille dans le bec d'un moineau...

Je ne savais pas mon âge, mais j'avais l'âge que mes peines ou mes joies me donnaient, et j'étais certains jours plus jeune que la veille juste pour avoir croisé une fourmi, un oiseau une brindille, rencontré, dans la nuit, un rêve plus beau que ma vie à la quête duquel je partais au réveil, au hasard des poussières et je trouvais toujours, dans les mordorures du temps où blafard le soleil aiguisait ses poignards, dans l'échappée courte des vents consumés souffles blancs sous le crible des lames, dans les sables aveugles où mes pas m'inventaient les chemins intracés des destins oubliés, par Dieu, quelques pierres, du gravier, pour jouer aux osselets, un bout de plastique pour me faire une poupée, une boîte en carton pour jouer au ballon... une feuille... enroulée... dans l'agonie des vents... un fil de fer une vieille roue une bouteille... mes cheveux... dans le vent... qui battaient comme des ailes... et j'imaginais, quand ils s'élevaient dans les airs, pailletés de lumières, que j'étais une fée drapée dans une robe tissée aux fils d'or du ciel... Un sourire oublié par ma mère, que j'attrapais au vol, cachais dans mon corsage, serrais entre mes seins et ce regard... immense... Tes yeux... de plus en plus grands... sourde hantise... et cette douleur qui m'étreignait soudain quand, épuisé par la faim, tu venais te blottir contre moi, te recroqueviller dans mes bras, ton petit corps enfoncé dans mes jambes croisées, ta tête sur mon coeur et un doigt dans la bouche, n'importe lequel, parfois deux, que tu te mettais, tout à coup, à sucer ardemment quand tes lèvres engourdies de sommeil manquaient les laisser s'échapper de leur antre; dans ta main gauche, cette petite poupée que j'avais faite pour toi dans des branchages et des bandes de tissu prises dans mes guenilles. Je t'avais surpris parfois à lui parler, toi qui ne disais jamais grand-chose; tu la tiens à présent pressée contre ton nez... Je te berce, doucement, et enivrée par les mouvements de mon corps, je m'endors aussi, je m'endors lentement à moi-même, mon visage enfoui dans tes cheveux... sales... qui sentent bon la terre... dans mes ongles, plein nos doigts... Des images me traversent, fugaces et décousues... d'un coquelicot frotté contre une pierre pour nous faire, disais-tu, des osselets qui aient l'air d'être vrais... Ton rire, dans cette lumière blanchâtre où le monde s'enlisait nébuleuses présences et cette pierre, rouge, à présent, dans ta main maculée... Je la regarde, émerveillé, je te regarde... Une chevelure pourpre coule entre tes doigts...

 

 

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BOUTHAINA AZAMI

 

 

 

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JEAN LOUIS GRIG2

Photographie Jean-Louis Grig

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