EMMILA GITANA

mardi 13 novembre 2018

JACQUES BREL - FILS DE ...

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MNEMOSYNE

 
Hésiode nous la présente comme la mère du langage. Sœur aînée de Zeus, elle aurait, avec une patience et une intelligence hors du commun, pris le temps et la peine de nommer une à une chacune des choses du monde créé par ses parents Gaïa et Ouranos, et leur grand ancêtre Chaos. C'est une chose remarquable. Le nom des choses est la première brique de la pensée, et la pensée préside ensuite au récit. Sur les récits, s'élaborent des analyses et des analyses découlent les interprétations et leur infinie déclinaison. Sa mémoire prodigieuse lui a valu l'amour de Zeus à qui elle récitait les poèmes qu'il aimait sans jamais se lasser. Maîtresse des mots, elle en a fait les outils de la mémoire, et parce que l'homme a hérité des dieux cette capacité au langage, il peut également se souvenir, non pas seulement chaque matin, que le jour est le jour, une fleur une fleur, un café le café, mais il peut se remémorer les actes de la veille, les sentiments qui les accompagnaient, les émotions, tout cet environnement qui donne au monde la couleur de nos émois.
Se souvenir, c'est avant tout du langage. D'ailleurs, qui veut occulter un fait n'en parle pas, et faute de mot, il disparaît. C'est vrai pour les individus, c'est vrai pour les sociétés et leur histoire. Qui veut déformer un fait en change les mots, le désigne d'une autre manière, biaise le langage et fait dire aux actes autre chose que ce qu'ils furent. Ainsi la Terreur en 1792-93 a-t-elle mis en œuvre un génocide en Vendée, mais faute de l'avoir dit, faute d'avoir inventé ce mot nécessaire à la description du fait, cela fut oublié, et reste encore ignoré de beaucoup, délibérément ou non.
Se souvenir ensemble de quelque chose, c'est un acte social. Ce peut être le fait d'un petit groupe, bien entendu. Il y a une mémoire familiale, les célébrations entre copains, etc. Mais rappeler à plusieurs tel ou tel événement, c'est co-mémorer, et c'est social, donc politique. En ces temps de commémoration effrénée, tout en vient à se mélanger. La mémoire n'est plus le rappel d'un fait par le langage mais la vaste manipulation d'un petit nombre qui tient à masquer ce qui fut pour n'en garder qu'une trace infime, appauvrie à l'extrême, dépourvue de toute l'émotion qui l'entourait, avec ses luttes, ses antagonismes, ses absurdités, ses échecs.
Voici quatre ans qu'on nous enveloppe de beaux discours sur la Première Guerre mondiale, comme si nous devions, un siècle après, la revivre par le souvenir année par année, jusqu'à aboutir à nouveau, le 11 novembre 2018 à cette armistice absurde qui porte en elle déjà les germes de la guerre suivante. Nous n'avons aucun souvenir vivant de cette guerre. Le dernier poilu est mort il y a longtemps. Tout ce qui nous reste est un récit multiforme et l'interprétation de ce récit selon qu’il est fait par tel ou tel. Les documents d'époques, films, journaux, textes et commentaires, contribuent à nous faire comprendre cette partie de l'Histoire, mais la commémoration officielle n'en a cure. Les officiels, les tenants du pouvoir d'aujourd'hui, sont exactement les mêmes que ceux de 1914. Bien sûr ils ont changé de visage et de noms, nous avons juste une génération de dirigeants plus jeunes mais qui pense comme l'ancienne. Le souvenir dont elle nous fait croire que c'est un devoir n'est qu'une méchante bâche posée avec angoisse sur ses sempiternelles turpitudes afin que, rassemblés dans l'horreur, nous nous figurions que notre dégoût est aussi le leur.
Que nenni ! La pauvreté du discours officiel autour de la guerre est à l'image de ces monuments aux morts érigés dans une hâte et une stupéfaction sans aucun doute pardonnable à l'époque. Il célèbre des héros de la paix, des victimes du devoirs sans remettre jamais en question cette paix à eux refusée pendant quatre ans, ni ce devoir qui n'était qu'un leurre au profit des marchands de canons et associés. Ceux qui profitèrent de cette Première Guerre Mondiale en furent si satisfaits qu'ils financèrent dès 32 la Seconde qui pointait déjà son nez (relisons L'ordre du jour, de Vuillard). Les hommes morts dans la boue et les bombardements, les blessés qui ne guérirent jamais, les traumatisés pour qui la seule réparation fut l'abandon et l'oubli, les veuves, les familles brisées, ceux-là, chichement indemnisés peut-être par l’État, ne sont jamais cités dans les discours sauf à titre de figurants rhétoriques.
Chacun sait ce que fut leur enfer car, effectivement, il y eut des mots pour le dire et le transmettre. Ce sont des lettres, des carnets, des dessins, tout un patrimoine réellement populaire qui a donné le jour à une littérature tragique, épique, une Iliade moderne qui perpétue une autre forme d'héroïsme : celle d'avoir semé des descendants de survivants à l'absurde boucherie de 14-18. Ce discours là, s'attache à une forme de vérité vécue, et remet en scène l'émotion, l'incompréhension, la souffrance. Ce n'est pas de la commémoration. C'est une mémoire qui n'a nul besoin qu'on lui désigne son devoir. C'est une mémoire d'opposition et de résistance aux “éléments de langage” qu’ânonnent sans fin les répétiteurs du pouvoir année après année. C'est ce qui reste aux hommes et aux femmes sans nom, ce dont aucun officiel ne peut les dépouiller. C'est notre héritage, le vôtre, le mien, et ce qui vit dans ma mémoire est aussi brûlant que cette souffrance sans cesse répétée, en 14, en 15, en 16, en 17, en 18, et au Cambodge, et en Algérie, et au Biaffra, et en Palestine, et au Yémen, et au Tchad, et en Birmanie, pour ne citer que les plus récents cataclysmes, et... partout, tout le temps.
Je n'honore pas les poilus comme des héros de la Patrie. D'une certaine manière, nous leur devons plus que ça. Ils sont les victimes de ceux qui aujourd'hui encore prétendre d'une main saluer leur mémoire tandis que de l'autre, ils reproduisent encore et encore des situations semblables à celles qui contribuèrent à leur perte. On pourrait se souvenir à l'infini des guerres qui furent : celle dite de Cent ans, nos magnifiques boucheries napoléoniennes, la guerre de Sécession américaine, et combien d'autres encore ? Nous pourrions cesser le travail chaque jour de l'année pour co-mémorer, pour nous rappeler tous combien nous sommes asservis à des puissants qui nous mènent où ils veulent, jusqu'à l'abattoir, sans que jamais nous ne relevions la tête. Nous pourrions certainement tout arrêter pour ne penser qu'à cela, qu'à cette défaite permanente qui est la nôtre face à l'appétit de pouvoir de quelques uns, toujours les mêmes, les mêmes familles, les mêmes héritiers, les mêmes gardiens d'un sinistre trésor. Nul doute que ce serait une excellente chose. Mais en sommes nous capables ?
Cette "servitude volontaire" si bien décrite par La Boétie, nous en détournons pudiquement le regard. Nous parlons des malheurs qui nous indignent mais nous travaillons chaque jour en bons fonctionnaires (ou autre) au maintien d'un État qui les provoque. A mon modeste niveau, dans le minuscule établissement où je gagne mon salaire, je vois, jour après jour, comment s'appauvrit la pensée, comment l'animal dangereux qu'est l'homme pensant est progressivement brisé, enchaîné, contraint, jusqu'à devenir le docile bétail qui votera pour la perpétuation de l'indigne. Est-ce que je m'y oppose ? Petitement, sans aucun doute, mais est-ce assez ? Je plante des graines de réflexions qui, chez certains germeront peut-être mais le plus souvent, je ne peux que mesurer mon impuissance et celle de mes pairs face au rouleau compresseur d'une administration qui contrôle, régente, menace, tout ceci sans qu'il soit jamais ouvertement question de contrôle, de régence, de menace.
L'humanité est un troupeau régit par la peur de la mort, la peur de manquer de ressource, la peur de tout perdre. La majeure partie de l'humain réagit à cette peur en se soumettant à la volonté de quelques-uns qui, eux, ont choisi la domination et l'exploitation en réponse à cette peur. Amasser, contrôler, maîtriser le reste du monde pour ne pas manquer, ne pas souffrir, ne pas disparaître. C'est le même ressort, seule la réponse est différente. La perte. Elle conditionne toute notre Histoire depuis les premiers rassemblements d'éleveurs mutualisant leurs capacités, devenant cultivateurs pour ne plus dépendre de cueillettes aléatoires, jusqu'aux grands blocs mondiaux que nous connaissons aujourd'hui. Toujours il s'agit de conserver ce qu'on a et c'est sans doute ce profond atavisme qui rend le capitalisme indépassable.
Capitaliste l'Antiquité et ses guerres de Cités puis d'Empires. Rivalités marchandes et économiques, luttes d'influences, pour s'approprier d'abord des richesses puis conserver le pouvoir afin d'en bénéficier ad infinitum. Capitaliste bien sûr le Moyen-Âge et ses héritages territoriaux morcelés entre fils jusqu'à ce que le plus puissant reconstitue un grand royaume avant de le perdre à nouveau. Capitaliste bien entendu la Renaissance et la découverte des denrées rares, lointaines, l'invention d'extraordinaires plus-values, la restauration de l'esclavage afin de profiter encore et toujours, plus et mieux. Capitaliste l'Empire de Chine, celui de Moctezuma, ainsi que toutes les grandes structures politiques dont pour beaucoup j'ignore tout. Il ne peut en être autrement parce que nous sommes pétris de peurs, nous sommes des Golems de la peur de perdre, marqués au front de l'Aleph de la soumission. Ce qui nous fait vivre nous asservit tout autant.
S'il a existé des mondes sans cette lutte effrénée pour la possession, c'est dans de toutes petites sociétés. Ce ne sont pas des mondes idéaux, ce ne sont pas des sociétés égalitaires. Ce seraient plutôt des communautés où la logique de base était le partage de biens limités, connus, donnés. Ce qu'on demande alors à l'homme c'est d'entrer dans ce corps de partage, d'y contribuer, assurant ainsi la survie de l'ensemble. La perte n'est plus le seul moteur. Elle peut survenir, mais ce n'est pas en son seul nom que s'élaborent les exigences à l'égard de l'individu. Je songe à certaines sociétés indiennes précolombiennes, à ce que j'ai pu lire des communautés aborigènes, de ces petits groupements ici et là qui ont peut-être fonctionné différemment dans une certaine mesure, et seulement dans une certaine mesure. En effet, la convoitise de groupes extérieurs pouvait à tout moment les replonger dans cette lutte pour ne pas perdre ce qui est à soi, et cela n'a pas manqué d'arriver.
Alors commémorer le courage, l'honneur, la victoire et autres fariboles ? C'est rappeler notre asservissement à l'insatiable appétit des puissants. C'est nier l'exploitation de cette peur si vile et si fondamentale qui hante chacun de nous. C'est enfin faire outrage une Nième fois à ceux qui ont souffert, certains dupes, d'autres moins, pour rien qui les concernât.
Dans les églises, devant les mairies, je prends souvent la peine de lire intégralement la liste des "Morts pour la France", nom et prénom. Chacun d'eux était un père, un frère, un mari, un fils. Ils ne sont que les victimes de la grande mâchoire du profit de quelques uns qui aujourd'hui encore prétendent les flatter même s'ils n'en n'ont plus rien à faire là où ils sont. Morts, assurément ils le furent, mais pas pour la France, ça non, j'ai peine à le croire. La conscience de l'absurde a fleuri sur leurs dépouilles et contribué à quelques révoltes vite récupérées et détournées. Ils sont principalement morts pour rien, il faut bien le dire, et quand, le 11 novembre, je prends la peine de m'arrêter pour contempler l'étendue sombre de cette mémoire des guerres, je ne vois que des cohortes de malheureux, hommes, femmes et enfants, guidés par les bergers du mensonge.
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LEILA ZHOUR
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Coypel,_Charles-Antoine_

Oeuvre Charles Antoine Coypel
 

RIEN N'OBSCURCIRA LA BEAUTE

 

Nulle défaite ne m’a été épargnée. J’ai connu
le goût amer de la séparation. Et l’oubli de l’ami
et les veilles auprès du mourant. Et le retour
vide, du cimetière. Et le terrible regard de l’épouse
abandonnée. Et l’âme enténébrée de l’étranger,
mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Ah ! On voulait me mettre à l’épreuve, détourner
mes yeux d’ici-bas. On se demandait : « Résistera-t-il ? »
Ce qui m’était cher m’était arraché. Et des voiles
sombres, recouvraient les jardins à mon approche
la femme aimée tournait de loin sa face aveugle
mais rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Je savais qu’en dessous il y avait des contours tendres,
la charrue dans le champ comme un soleil levant,
félicité, rivière glacée, qui au printemps
s’éveille et les voix chantent dans le marbre
en haut des promontoires flotte le pavillon du vent
Rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Allons ! Il faut tenir bon. Car on veut nous tromper,
si l’on se donne au désarroi on est perdu.
Chaque tristesse est là pour couvrir un miracle.

Un rideau que l’on baisse sur le jour éclatant,
rappelle-toi les douces rencontres, les serments,
car rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

Il faudra jeter bas le masque de la douleur,
et annoncer le temps de l’homme, la bonté,
et les contrées du rire et la quiétude.
Joyeux, nous marcherons vers la dernière épreuve
le front dans la clarté, libation de l’espoir,
rien n’obscurcira la beauté de ce monde.

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ILARIE VORONCA

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BEAUTE3

lundi 12 novembre 2018

LA FRANCE NOUS A TRAHI ET LA FRANCE VA NOUS SACRIFIER...

Lettre d'un poilu à sa femme : "La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l'exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d'obtempérer."

 

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Le 30 Mai 1917

 

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Léonie chérie

J'ai confié cette dernière lettre à des mains amies en espérant qu'elle t'arrive un jour afin que tu saches la vérité et parce que je veux aujourd'hui témoigner de l'horreur de cette guerre.

Quand nous sommes arrivés ici, la plaine était magnifique. Aujourd'hui, les rives de l'Aisne ressemblent au pays de la mort. La terre est bouleversée, brûlée. Le paysage n'est plus que champ de ruines. Nous sommes dans les tranchées de première ligne. En plus des balles, des bombes, des barbelés, c'est la guerre des mines avec la perspective de sauter à tout moment. Nous sommes sales, nos frusques sont en lambeaux. Nous pataugeons dans la boue, une boue de glaise, épaisse, collante dont il est impossible de se débarrasser. Les tranchées s'écroulent sous les obus et mettent à jour des corps, des ossements et des crânes, l'odeur est pestilentielle.

Tout manque : l'eau, les latrines, la soupe. Nous sommes mal ravitaillés, la galetouse est bien vide ! Un seul repas de nuit et qui arrive froid à cause de la longueur des boyaux à parcourir. Nous n'avons même plus de sèches pour nous réconforter parfois encore un peu de jus et une rasade de casse-pattes pour nous réchauffer.

Nous partons au combat l'épingle à chapeau au fusil. Il est difficile de se mouvoir, coiffés d'un casque en tôle d'acier lourd et incommode mais qui protège des ricochets et encombrés de tout l'attirail contre les gaz asphyxiants. Nous avons participé à des offensives à outrance qui ont toutes échoué sur des montagnes de cadavres. Ces incessants combats nous ont laissé exténués et désespérés. Les malheureux estropiés que le monde va regarder d'un air dédaigneux à leur retour, auront-ils seulement droit à la petite croix de guerre pour les dédommager d'un bras, d'une jambe en moins ? Cette guerre nous apparaît à tous comme une infâme et inutile boucherie.

Le 16 avril, le général Nivelle a lancé une nouvelle attaque au Chemin des Dames. Ce fut un échec, un désastre ! Partout des morts ! Lorsque j'avançais les sentiments n'existaient plus, la peur, l'amour, plus rien n'avait de sens. Il importait juste d'aller de l'avant, de courir, de tirer et partout les soldats tombaient en hurlant de douleur. Les pentes d'accès boisées, étaient rudes .Perdu dans le brouillard, le fusil à l'épaule j'errais, la sueur dégoulinant dans mon dos. Le champ de bataille me donnait la nausée. Un vrai charnier s'étendait à mes pieds. J'ai descendu la butte en enjambant les corps désarticulés, une haine terrible s'emparant de moi.

Cet assaut a semé le trouble chez tous les poilus et forcé notre désillusion. Depuis, on ne supporte plus les sacrifices inutiles, les mensonges de l'état major. Tous les combattants désespèrent de l'existence, beaucoup ont déserté et personne ne veut plus marcher. Des tracts circulent pour nous inciter à déposer les armes. La semaine dernière, le régiment entier n'a pas voulu sortir une nouvelle fois de la tranchée, nous avons refusé de continuer à attaquer mais pas de défendre.

Alors, nos officiers ont été chargés de nous juger. J'ai été condamné à passer en conseil de guerre exceptionnel, sans aucun recours possible. La sentence est tombée : je vais être fusillé pour l'exemple, demain, avec six de mes camarades, pour refus d'obtempérer. En nous exécutant, nos supérieurs ont pour objectif d'aider les combattants à retrouver le goût de l'obéissance, je ne crois pas qu'ils y parviendront.

Comprendras-tu Léonie chérie que je ne suis pas coupable mais victime d'une justice expéditive ? Je vais finir dans la fosse commune des morts honteux, oubliés de l'histoire. Je ne mourrai pas au front mais les yeux bandés, à l'aube, agenouillé devant le peloton d'exécution. Je regrette tant ma Léonie la douleur et la honte que ma triste fin va t'infliger.

C'est si difficile de savoir que je ne te reverrai plus et que ma fille grandira sans moi. Concevoir cette enfant avant mon départ au combat était une si douce et si jolie folie mais aujourd'hui, vous laisser seules toutes les deux me brise le cœur. Je vous demande pardon mes anges de vous abandonner.

Promets-moi mon amour de taire à ma petite Jeanne les circonstances exactes de ma disparition. Dis-lui que son père est tombé en héros sur le champ de bataille, parle-lui de la bravoure et la vaillance des soldats et si un jour, la mémoire des poilus fusillés pour l'exemple est réhabilitée, mais je n'y crois guère, alors seulement, et si tu le juges nécessaire, montre-lui cette lettre.

Ne doutez jamais toutes les deux de mon honneur et de mon courage car la France nous a trahi et la France va nous sacrifier.

Promets-moi aussi ma douce Léonie, lorsque le temps aura lissé ta douleur, de ne pas renoncer à être heureuse, de continuer à sourire à la vie, ma mort sera ainsi moins cruelle. Je vous souhaite à toutes les deux, mes petites femmes, tout le bonheur que vous méritez et que je ne pourrai pas vous donner. Je vous embrasse, le cœur au bord des larmes. Vos merveilleux visages, gravés dans ma mémoire, seront mon dernier réconfort avant la fin.

Eugène ton mari qui t'aime tant

 

 

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poilus3

 

dimanche 11 novembre 2018

ANNA MARIA CARULINA CELLI ... Extrait

È porta lu quissu missaghju 
Per tutti quelli chì sò d’avvene
È di l’anticu ai primura
È di l’avvene ùn ai paura

Campesino, Esse

Et porte leur ce message
Pour tous ceux qui sont l'avenir
Du passé prends soin
De l'avenir n'aie crainte

 

 

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ANNA MARIA CARULINA CELLI

 

 

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Vlad Safronow8,

Oeuvre Vlad Safronow

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ON M'APPELAIT ANTONIU.....

11 di nuvembre, 
So`falate e castagne...
Salut mes frères...

Je me souviens de vous…
Dans les tranchées, les traces de vos pas se mélangeaient aux miennes. 
Nous étions blancs de froid, nous étions noirs de peur et nous cherchions courage au bout de nos sourires pour réchauffer nos cœurs.
Moi, je suis tombé ici. 
Ici juste à vos pieds, à pieds entremêlés, dans la boue de la Somme, au bout d'un jour de mai, le mai de mon enfance, le mai des transhumances.
Je venais de Niolu. Le Niolu lointain.
Il ne reste de moi qu'une petite croix.
Une petite et blanche où jamais un des miens n'est venu se pencher, n'est venu y pleurer, n'est venu me parler. 
C'était très loin ici. Oui, vraiment très loin…Juste au bout de l’enfer…Très loin vraiment. Très loin.
Et je suis toujours seul….
Ah! Oui, tu as raison mon frère, j'allais les oublier, il y a les oiseaux.
Eux viennent au matin, même sous les frimas.
Ils chantent, ils chantent et chantent encore, ils sont espiègles aussi... Ils nous chantent la vie...
Ils ont la même voix, ils manient bien la langue comme ceux de là bas. 
Nos oiseaux se ressemblent. On se croirait chez nous.
Mais? Chez nous? C'est ici?...et je crois pour longtemps. D’ailleurs… nous n'avons pas, nous n'avons plus d'ailleurs.
Et puis vient aussi le …enfin l’homme à tout faire. Il s’appelle Bachir.
Il vient tous les matins son râteau à la main. Son grand père dort à coté. Juste à coté de moi. Enfin, presque à coté mais de l’autre coté. Un mur nous sépare. Allez savoir pourquoi ?
Au front nous vivions ensemble, dans la même tranchée.
Ici, sont deux tranchées, la tienne et puis la mienne. Allez savoir pourquoi ensemble sous les bombes, séparés dans la tombe. UN mur nous sépare. Comprenne qui pourra ! 
Bachir… entretient et ratisse et chantonne et parle aux oiseaux et il s’adresse aux croix et aux croissants de lune et sur les pierres tombales, toutes en répétition, il nous apprend à lire.
On m'appelait Antoniu, Antoine...Aujourd'hui c'est ma fête... 
Au fond de ma tranchée, ma tranchée éternelle, je rêve du village, celui où je suis né et où, ma mère, au bout d'un chapelet, a dû pleurer beaucoup, pleurer et sangloter. Et beaucoup m’appeler…en implorant le ciel.
Moi, souvent, je l’appelle et dans toutes les langues que le front m’a apprises, sorties du fond de gorges qui vomissaient du sang, dans des cris de douleur souvent gorgés de peur, de peur et d’épouvante, d’épouvante aux abois au bout de bras tendus…qui n’embrassaient rien que des entrailles ouvertes, humides, chaudes et ruisselantes et bien dégoulinantes….de merdes et de sang…
Maman, Youmà, Man, Mamma,...O Mà!
O Mà?
Je vous salue mes frères.
Vous, vous veniez de très loin, de l'Afrique et d’Asie et d'ailleurs, et nous riions ensemble quand Berta se taisait. Parfois. Juste un instant. Il est véritablement vrai que le silence est d’or…
Je vous salue mes grands.
Nous étions de vrais frères. Nous étions de vrais braves... 
C'est ce qu''ILS nous disaient pour nous encourager à monter au charnier...défendre les ’intérêts’ qu’ils ne partageaient pas. Qui n’étaient pas les nôtres. 
Nous n’avions pas d’usines.
Nous n’avions pas de banques. 
Juste un petit troupeau qui donnait du lait chaud pour vivre au quotidien…
On est tombés ici…On est morts pour rien.
Nous étions de vrais frères, des frères assurément, de vrais frères de sang. 
De ce sang rouge qui, ici, a bien coulé et puis s'est répandu....
Coulé, nourri et bien fertilisé.... La Terre. . 
La terre, cette terre, que nos enfants, les miens, les nôtres, les pieds dans des sabots, ont le droit de fouler.
La Terre, cette Terre que nos enfants s’ils veulent ont droit de labourer.
Ils sont chez eux ici.
Moi, je n’ai pas eu d’enfant. J’étais encore trop jeune. J’étais juste un enfant qui rêvait de tendresse, qui rêvait de caresses et de bises au coucher.
Je n’ai pas eu d’enfants, mais ma sœur en a eu. Et puis mon frère aussi…Mon petit frère à moi…qui privé de ma main, a dû se sentir seul.
Salut mes frères. 
Nos enfants…Oui ! Car les vôtres je veux bien les faire miens… ils sont de ce pays. 
Ils sont cousins de sang.
Nous étions de vrais frères. Nous partagions le « Peu ».
Oghje hè Sant’Antone. 
Là-bas les cloches sonnent.
Leur son vient jusqu’à moi entremêlé de voix, de voix de Muézins et de bruits de Tamtams et le chant des Paghjelle profanes…
C’est la fête partout…
Aujourd’hui, là-bas, chez moi, oui, mais est-ce encore chez moi ? Je n’y connais personne. Pardon, plus personne, ils sont tous partis. Oui, personne, mais les montagnes restent et les ruisseaux aussi. Elles, eux, c’est certain, jamais ils n’oublieront ni le son de ma voix ni le bruit de mes pas dans mes souliers cloutés.
Chez moi donc et dans chaque maison, et dans chaque ruelle et sur chaque chemin circulent les Petits Pains. Les pains de Sant’Antone.. les pains de Saint Antoine…
Chauds !!!
Les fours sont allumés et l’odeur du maquis envahit les ruelles..
Odeurs de fumée, odeurs de fumets, odeurs de pain chaud et de bastelle cuites…
Mes souvenirs reviennent. Voici que je m’évade.
Il fait si froid ici.
Ah, j’entends les oiseaux.
Ils gardent le nid doux.
Ils gardent le nid chaud. C’est le temps des Amours…que je n’ai pas connu.
Et Bachir égalise les graviers de nos tombes.
Oui. Ici, c’est vrai, ici, nous sommes tous égaux.

 

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GHJISEPPU MAESTRACCI
Neveu d’Antoine

 

 

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 Témoignages : paroles de poilus sur RCFM, 30 anni fà !

 

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poilus corses

 

 

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poilus-corses-en-alsace-

 

 

LES CHANTS DE NOS MERES

On peut emprunter tous les sols de la terre 
franchir les dunes les plus ardues
traverser les banquises glaciales du pôle 
avec pour seul bagage primordial 
les chants de nos mères

 

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KAMEL YAHIAOUI

 

 

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emile auguste pinchart2,

Oeuvre Emile Auguste Pinchart

 

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samedi 10 novembre 2018

LES RICHESSES DANS LE DESERT. SUR LES ROUTES DE LA MEUSE ET DE L'ARGONNE

 "Quatre ans. Ils ont vécu là quatre ans. Ils ont vu, pendant quatre ans, se lever sur ces collines inexorables le jour tardif de décembre et quelquefois le soleil d'hiver qui se soulève à peine au-dessus de l'horizon. Pendant quatre ans, ils ont vu chacun de ces puits d'eau recevoir et vomir le feu... Ils comptaient les retours des saisons, du fond de ces terriers forés au bas de la colline... Quel grand coeur d'homme, quel coeur surmené d'adolescent battit sous ce hutteau de guetteur ? Le soldat qui trouva la mort ou le salut sous cette pelletée de terre avait devant les yeux, au niveau de son front consterné, une fleur : la cocarde de fer peinte aux trois couleurs qui pousse sur les tombes."

 

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COLETTE

Le Matin, 2 janvier 1919

 

 

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tranchees8,

 

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tranchees 14 18

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MARECHAL DUCONO ( PETAIN )

 

Maréchal Ducono se page avec méfiance,
Il rêve à la rebiffe et il crie au charron
Car il se sent déja loquedu et marron
Pour avoir arnaqué le populo de France.

S’il peut en écraser, s’étant rempli la panse,
En tant que maréchal à maousse ration,
Peut-il être à la bonne, ayant dans le croupion
Le pronostic des fumerons perdant patience ?

À la péter les vieux et les mignards calenchent,
Les durs bossent à cran et se brossent le manche:
Maréchal Ducono continue à pioncer.

C’est tarte, je t’écoute, à quatre-vingt-six berges,
De se savoir vomi comme fiotte et faux derge
Mais tant pis pour son fade, il aurait dû clamser

 

 

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ROBERT DESNOS

Mort le 8 juin 1945 au camp de concentration de Theresienstadt

 

 

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PETAIN2,

 

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petain 3,,

 

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vendredi 9 novembre 2018

A CET INSTANT MÊME

  

À cet instant même, j’enfile cette aiguille
avec le fil d’un propos que je tais et je me mets à ravauder.
Aucun des miracles qu’annonçaient les très éminents prophètes
n’est advenu et les années défilent vite.
Du néant à si peu, toujours face au vent, quel long chemin d’angoisse et de silences.

Et nous en sommes là: mieux vaut le savoir et le dire,
les pieds bien sur terre et nous proclamer les héritiers d’un temps de doutes
et de renoncements où les bruits étouffent les paroles
et la vie en miroirs déformés.
Plaintes et complaintes ne servent à rien,
pas plus que cette touche d’indifférente mélancolie,
qui nous servent de gilet ou de cravate pour sortir.
Nous avons si peu et nous n’avons rien d’autre :
un espace concret d’histoire qui nous est octroyé,
et un minuscule territoire pour la vivre.

Redressons-nous encore une fois et faisons tous entendre
notre voix, solennelle et claire.
Crions qui nous sommes et tous l’entendrons.
Après tout que chacun s’habille comme bon lui semble, et en avant !
Car tout reste à faire et tout est possible.

Que cette sérénité soit claire en nous
qui fait résonner tant d’échos jusqu’alors impossibles.
Saisissons-la clairement et volontairement afin que nous emplisse
tout l’espace réel de cet instant même,
l’espace où le hasard ne doit pas être
où tout est vieux, et triste et nécessaire
Nous avons tourné la page depuis si longtemps,
et pourtant certains s’obstinent encore
à relire toujours le même passage.

Le secret c’est peut-être qu’il n’y a pas de secret
et que nous avons parcouru ce chemin tant de fois
qu’il ne saurait plus surprendre personne;
peut-être faudrait-il casser l’habitude en faisant un geste fou,
quelque action extraordinaire qui
renverserait le cours de l’histoire.
Peut-être aussi que nous ne savons pas su profiter
du peu que nous avons ici-bas: qui sait?

Qui donc à part nous - et chacun à notre tour -
pourrait créer à partir des limites d’aujourd’hui
ce domaine de lumière où tout vent s’exalte,
l’espace de vent où toute voix résonne?
Notre vie nous engage donc publiquement;
publiquement et avec toutes les indices.

Nous serons ce que nous voudrons être.
En vain fuyons-nous le feu même puisque le feu nous justifie.

Très lentement la noria pivote sans fin,
et passent les années et passent les siècles, l’eau monte
jusqu’au plus haut sommet et, glorieusement, diffuse la clarté partout.
Très lentement alors et sans fin descendent les godets pour recueillir davantage d’eau.

L’histoire ainsi s’écrit. De le savoir
ne peut étonner ou décevoir personne.

Trop souvent nous regardons en arrière
et ce geste trahit notre angoisse et nos défaillances.
La nostalgie, vorace, trouble notre regard et glace au plus profond nos sentiments.
Entre toutes les solitudes, voilà bien la plus noire, la plus féroce, persistante et amère.

Il convient de le savoir comme il convient aussi
de penser à un avenir lumineux et possible.

Pas de levant éblouissant, pas de couchant solennel.
Mieux vaut savoir qu’il n’y a pas de grand mystère,
pas plus que d’oiseau aux ailes immenses pour nous sauver;
rien de tout ce que si souvent ont prophétisé
d’une voix insensible tant de noirs devins.

Posons une main sur l’autre, les années renforceront chacun de nos gestes.

Nous partagerons noblement, les mystères et les désirs secrètement enfouis en nous
dans l’espace de temps où l’on nous permettra de vivre.
Nous partagerons les projets et les soucis, les heurs et les malheurs,
et l’eau et la soif, avec grande dignité, et l’amour et le désamour.

C’est tout cela, et plus encore, que doit nous donner
la certitude secrète, la clarté désirée.

Ni lieu, ni noms, ni d’espace suffisant pour replanter la futaie,
pas plus que de fleuve qui remonte son cours et redresse notre corps au-delà de l’oubli.
Nous savons tous bien qu’il n’y a de champ libre
pour aucun retour ni sillon dans la mer à l’heure du danger.

Posons des jalons de pierre tout le long des chemins,
jalons concrets, de profond accomplissement.

Avec la clef du temps et une grande souffrance,
voilà commenous pourrions gagner le combat
que nous livrons depuis si longtemps, intrépides.
Avec la clef du temps et peut-être seuls,
accumulant en chacun la force de tous et la projetant au-dehors.

Sillon après sillon sur la mer sans cesse recommencée,
pas après pas avec une volonté d’aurore.
Nous préservons du vent et de l’oubli.
l’intégrité de ces quelques espaces, ces
ambitions où nous nous sommes vus croître et lutter.
Et maintenant, quel sombre refus, quelle lâcheté
éteint l’ardeur d’une énergie renouvelée
qui nous faisait presque désirer la lutte?

Du fond des ans nous hèle, turbulente,
la lumière d’un temps d’espoir et de vigueur.

Nous changerons tous les silences en or et tous les mots en feu.
Dans la peau de ce retour s’accumule la pluie, et les efforts
effacent certains privilèges.
Lentement nous émergeons du grand puits sur les lierres,
et à l’abri d’un désastre.
Nous changeons la vieille douleur en amour
et, solennels, nous le léguons à l’histoire.

 

 

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MIQUEL MARTI I POL

 

 

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yehouda chaki2

Oeuvre  Yehouda Chaki