EMMILA GITANA

vendredi 17 janvier 2020

LA SAGESSE DES SORCIERES...Extrait

...

Remplir ce qui est vide,
vider ce qui est plein,
la lumière
comme corps,
la lumière
comme souffle.

Accueillir les fleurs :
jonquilles
baptisées dans le beurre,
lilas léchant le ciel avec volupté,
colliers de glycine
se penchant sur des mamans magnolias,
les fleurs de cerisier sont des lames de rasoir,
les dahlias des neiges sont aussi tranchants que la pisse de chat,
les lis dans la vallée sont
des lis de plume,
des lis de cuir,
des lis d’écaille,
des lis de peau,
la rose presque Miss Amérique,
les orchidées sont de grasses langues de lécheuses,
et elles sentent toutes si bon
et je suis avalé par leur divinité terrestre et charnelle.

Tu
réchauffes
mon cœur,
je pose ma tête sur ta poitrine
et me sens libre,
remplir
ce qui est vide,
vider
ce qui est plein,
remplir ce qui est
vide, vider
ce qui est plein,
remplir ce qui est vide, vider ce qui est plein,
remplir ce qui est vide, vider ce qui est plein,
nous sommes
les dieux
que nous connaissons,
nous étions
les dieux
que nous connaissions.

Je te sens
avec mes yeux,
te goûte
avec mes oreilles,
te touche
avec mon nez,
t’entends
avec ma langue,
je veux que tu t’assoies
dans mon cœur,
et que tu souries.

Les mots viennent du son,
le son vient de la sagesse,
la sagesse vient du vide,
profonde détente
d’une grande perfection.

Accueillir les fleurs :
brassées de chèvrefeuille
et de colombines,
lames couronnées de rouge du pinceau indien,
les champs de marguerites sont les gens
qui m’ont trahi
et les lupins étaient égoïstes et méchants,
les bougainvilliers volumineux et voluptueux
lèchent le feu en aimant ce qui ne peut brûler,
l’énorme bouquet de mille roses rouges
est tous ceux à qui j’ai fait l’amour,
frappe mon nez avec la tige d’une rose,
les pavots ont les poches pleines de festins narcotiques,
les chrysanthèmes sont une guirlande de crânes.

Je vais à la mort
bien volontiers,
aussi serein et joyeux
que lorsque je pose ma tête
sur la poitrine de mon amant.

Accueillir les fleurs :
le troisième bouquet, une couronne de cloches bleues,
un carillon de digitale pourprée,
un tournesol se blottit contre moi
et contemple le ciel,
puissent les petits insectes noirs
qui grouillent sur les pétales de pivoine
être les fils et filles de mes vies à venir,
grandes boules de lumière
émettant blanc, rouge, bleu,
un éclat concentrique
jaune, verte,
une grande exaltation,
le monde me fait rire.

Puissent le son et la lumière
ne pas surgir et apparaître comme deux ennemis,
puissé-je connaître tout son comme mon propre son,
puissé-je connaître toute lumière comme ma propre lumière,
puissé-je spontanément connaître tout phénomène comme moi-même,
puissé-je comprendre la nature originelle,
qui n’est pas fabriquée par l’esprit,
conscience nue
vide.

 

 

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JOHN GIORNO

Editions Al Dante, 2005

 Traduction Gérard-Georges Lemaire

 

 

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YSIS2

 Oeuvre Ysis

https://les-toiles-d-ysis.fr/

 


jeudi 16 janvier 2020

NADIA TUENI...Extraits

Et mes yeux sont un port

d'ou partent les navires
dont on dit qu'ils sont beaux
comme un enfant qui pleure
dans la nuit des miroirs.

...

La mer se cache dans ses eaux
Le vent est un fardeau de prince, mais la lampe et la nuit s'en vont en chuchotant, écoutent la respiration des mémoires.

...

O que la vérité est menteuse,
car l'infini de l'eau est démenti par le sable.
Tout n'est si beau que parce que tout va mourir,
dans un instant...

 

...

Je ne préfère rien aux vérités de l’eau, aux coups de vent chargés des embruns de la vague

 

 

.

 

 

NADIA TUENI

 

 

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nadia tueni2

Nadia Tuéni

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NADIA TUENI ...Extrait

Se souvenir

- d'un village escarpé, posé comme une larme au bord d'une paupière;

on y rencontre un grenadier, et des fleurs plus sonores qu'un clavier.

Se souvenir

- de la vigne sous le figuier, des chênes gercés que Septembre abreuve,

des fontaines et des muletiers, du soleil dissous dans les eaux du fleuve.

Se souvenir

- du basilic et du pommier, du sirop de mûres et des amandiers.

Alors chaque fille était hirondelle,

(…)

Se souvenir

- de l'ermite et du chevrier, des sentiers qui mènent au bout du nuage,

(…)

Se souvenir

- de chacun, de tous, du conteur, du mage, et du boulanger...

 

 

.

 

 

NADIA TUENI

 

 

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CAPO ROSSO-001

Thierry Raynaud Photographie

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CLAIRE SYLVIE VINCENSINI...Extrait

A ma fille

 

Il ne neige pas
Mon amour
C'est juste
Nos anges
Qui battent des ailes

 .

 

CLAIRE SYLVIE VINCENSINI

 

 

ANGES

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LA RIVE ADVERSE...Extrait

...

Cela va sans lire, la Poé-sie
 n’est pas en organdi de soie
de soirée, non, elle squatte le
cœur de ceux qui déambulent loin
des bulles de moi ou de Mémoire ;
elle s’ente sur le lent sourire
des patients ; elle offre ses cendres à
la terre, aux souches pour qu’en novembre
tranche       la splendeur de l’arbousier.

 

 

.

 

 

JEAN-FRANCOIS AGOSTINI

Editions Souffles, 2007

 

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ar 2

Fresques Pompéi

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LA TERRE ARRETEE...Extrait

Peut-être
Chaque geste est coupable de briser une enfance.
L'enfant livre de sable avec bâtonnets noirs comme chat pour servir de repère. Une horloge du temps qui s'habille est amour. Longs petits moines avec des poings ronds et utiles, avec des cernes autour de tes yeux vides. Tu penses en couleur au portrait d'un oiseau, à la fleur qui se vide.
Le ciel au bout du jardin tendu vers toi.
Viens le chercher.

Enfant, tu retiens la genèse.
Le cordon qui relie l'enfant à la matière inépuisée n'est pas vraiment tranché.

La magie vient tout simplement à pas de fantaisie.

Les soleils qu'ils promènent, une fête sacrée dessus tes boucles blondes. Tu les enroules autour de ces jardins que l'on ne comprend pas.

J'ai longtemps oublié. Pour toi reviendront à leur gré étendues de silence, poissons rouges qui parlent un langage d'étoiles.

C'est le manège à l'image du monde ; celui que tu connais, celui qui est vraiment, que l'on doit arracher à ton savoir d'enfant.

La montagne secrète et les eaux odorantes, les villages hideux, le poinçon des abeilles sur chaque fleur sucrée, autant de longues marches dans tes rêves qui tombent.

L'écho va répéter le souffle de ta joie et tous ces petits bruits.
Tu possèdes la terre et les souffrances. L'eau qui se cache pour inviter aux pistes.

Sauve-toi, enfant.
à quatre pattes et à plus l'infini.

 

 

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NADIA TUENI

 

 

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Federico Infante- (70)

Oeuvre Federico Infante 

JARDINIER DE MA MEMOIRE...Extrait

Ils sont morts à plusieurs
C'est-à-dire chacun seul
sur une même potence qu'on nomme territoire
leurs yeux argiles ou cendres emportent la montagne
en otage de vie.

Alors la nuit
la nuit jusqu'au matin
puis de nouveau la mort
et leur souffle dernier dépose dans l'espace la fin du mot.
Quatre soleils montent la garde pour empêcher
le temps d'inventer une histoire.

Ils sont morts à plusieurs
sans se toucher
sans fleur à l'oreille
sans faire exprès
une voix tombe: c'est le bruit du jour sur le pavé.

Crois-tu que la terre s'habitue à tourner?
Pour plus de précision ils sont morts à plusieurs
par besoin de mourir
comme on ferme une porte lorsque le vent se lève
ou que la mer vous rentre par la bouche...

Alors
ils sont bien morts ensemble
c'est-à-dire chacun seul comme ils avaient vécu.

 

 

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NADIA TUENI

 

 

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OSWALDO GUAYASAMIN6,,

Oeuvre Oswaldo Guayasamin

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JUIN ET LES MECREANTES ...Extrait II

J'ai retenu la vie
Pour que dure l'instant sous le poids des mémoires
j'ai retenu la nuit
plus doucement qu'une main de femme
plus longuement sans oublier
contre des murs vivants
sur un étroit chemin utile comme un arbre
Pour que le don de Mort recouvre les eaux sûres
J’ai retenu la mer
loin des cathédrales dont elle se glorifie
loin de ces araignées qui tissent encore des vagues pour attirer la plage
et des rochers tordus où s’en ira la vie
j'ai retenu la vie
j'ai retenu la mer
Pour que reste le cri des oiseaux de l'orage
ceux qui n'ont plus rien dit depuis la grande attente
ceux qui prient chaque fois pour les morts en puissance
et détiennent la tour d'où soufflent tous les vents
j'ai retenu la mer
la nuit est moins féroce
qui permet au soleil
un temps de revenir

 

 

.

 

 

NADIA TUENI

 

 

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Federico Infante- (70),

 Oeuvre Federico Infante

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JUIN ET LES MECREANTES...Extrait

N'importe où un homme est mort
d'avoir ramassé une étoile
d'avoir respiré une poussière de musique
d'avoir marqué la terre de rires
lâché bêtes fleuries aux entrées de la ville

N'importe où
sous la joue gauche du monde
dans tes yeux qui découpent le ciel
en prières
en figures de danses
en cercles bleuis par amour

N'importe où
sous la voix qui répète le temps
dans l'épaisse folie d'un visage qui brûle
d'avoir ôté le masque du soleil
envahi par les autres

N'importe où un homme est mort
d'avoir glissé sur la lumière

 

 

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NADIA TUENI

 

 

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tham54,

Photographie Thami Benkirane

https://benkiranet.aminus3.com/

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dimanche 12 janvier 2020

NOUS Y VOILA, NOUS Y SOMMES...

Nous y voilà, nous y sommes.

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance. Nous avons chanté, dansé.

Quand je dis « nous », entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine. Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu’on s’est bien amusés.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s’est marrés. Franchement on a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.Certes.

Mais nous y sommes. A la Troisième Révolution.

Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie. « On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins. Oui. On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau.

Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).

Sauvez-moi, ou crevez avec moi.

Evidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux. D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance. Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais.

Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est –attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille- récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés). S’efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire. Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution. Pas d’échappatoire, allons-y. Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible. A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être. A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.

A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

 

 

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FRED VARGAS

 

 

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monde2

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