EMMILA GITANA

jeudi 8 décembre 2016

REGARD DES ETOILES



à Jean Laugier, i.m.


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Ce corps de glaise,
pesant, lié au sol,
tiré vers l’invincible nuit,

ce corps où l’esprit veille
comme l’oiseau, dans la charpente de ténèbre,
la cage d’os qu’un sang paisible éclaire,

en songe une musique le saisit,
l’allège et le dénoue de la terre charnelle.

l’aile promise, triomphale, déploie
ses plumes frémissantes.

Il se retourne
et la rosée l’aspire.

Les yeux fermés,
rêvons que dans le froid
s’élève librement notre corps de lumière.


Et le voici alors dissous dans la lumière,
dépossédé du sang
et du grand livre intime que feuillette
un vent de glace, éparpillant l’histoire.

Il n’y a plus ni songe ni mémoire
de la terre embrassée,
arbre et femme mêlés
d’amour et de douleur.

Et le jardin des mots
qui fleurissait jadis,
un âpre gel le brûle.

L’éternité bâille comme un désert
de sable pur, sans maître ni veilleur.


Désert,
renonce à ton désir en rêve d’une pluie

et d’une fleur alors qui ne fût fleur
mystique et couronnée
dans cette enceinte vierge du désert.

Que la pluie et la fleur ne soient plus que le songe
d’un jardin étranger
qu’irriguent l’eau et le sang de l’exil.

Seule beauté du roc :
sable, ciel et silence,
sans rien qui te détourne du regard des étoiles.



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JEAN JOUBERT

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ODILON REDON2

Oeuvre Odilon Redon


AGNES SCHNELL...Extrait

En pensant à toi Agnès...

 

Un jour grignoté
sans transparence
chants d'oiseaux perdus
soupirs de la terre submergée
toute la nuit
la pluie a chanté
mille doigts d'eau
ont pénétré mon sommeil...


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AGNES SCHNELL

 

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PLUIE

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UN OEUF A REBOURS

À Alep, les enfants n'ont plus d'yeux. Ce sont les poupées qui ferment leurs paupières. Les oursons meurent les bras en croix. Le pus des ballons crève. La mort des enfants règne dans le pays des cèdres. Les djihadistes se confondent avec les G.I. Joe. On ne compte plus les cadavres dans les ruelles en sang et les maisons en ruine. On compte les balles dans le chargeur. Chaque nouveau mort engraisse un marchand d'armes. Je n'aurais jamais cru les hommes si méchants. Le capital entoure le monde de cruauté. Un voisin que je croyais ami m'a brisé une épaule et menacé de mort. Si j'écris sur la mort, ce n'est pas par peur de mourir. Je serais mort si je n'y pensais pas. Je suis dans un grand vide que je remplis de mots. Lorsque je peux, je disparais entre les arbres, les tons sombres du bois, les brouillards de brume, les broussailles d'herbe folle et les cahiers brouillons. Je veux toucher du doigt ce que l'on ne voit pas, manger des yeux ce que le temps cuisine, retrouver l'âme dans la beauté des choses. Contrairement aux dieux, les eaux ne dorment pas. Elles miroitent parfois pour cacher le courant. La lumière se transforme imperceptiblement. La rosée du matin épouse le soleil. Des gestes frayent dans la laitance du jour. La pluie, cette langue du ciel, ce glissement de la main sur la douceur d'un sein, ce plissement de terrain, ce souffle des nuages, la pluie fait remonter l'enfoui dans les berceaux d'argile. Une autre langue bouge en moi en remuant des mots. Ils imprègnent la page d'une salive d'encre. En manque de papier, quelques phrases titubent sur la table. Je n'ose pas bouger pour ne pas perdre le fil. Il arrive qu'un crayon touche le plus vivant et soigne les blessures. C'est souvent dans les mots que l'âme touche le corps. Ayant perdu le s du mot oiseau, les frissons de la langue couvent un œuf à rebours.

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Jean-Marc La Frenière

http://lafreniere.over-blog.net/

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Alep

mercredi 7 décembre 2016

L'INDICIBLE

Pas de mots
la tendresse du vent
le respir d’une essence
l’accueil de son épaule…

mon être qui revit
la joie cachée dans la nuit

Je viens
lentement
je viens
j’entre dans le non-dit
dans les abysses de ton être…

et voici nos fragilités
cette fêlure dans la pierre
cette arme de satan
j’en partage le sang
et l’amère faiblesse

ta chère… ton humble main
ta main si fraternelle
anéantit les traces

La nuit le reçoit du silence
le murmure court entre les arbres
d’un souffle
va
va profond
et soulève le poids
qui étouffait le cœur
le brise
en disperse les cendres…

 

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ÉLISABETH KOECHLIN



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LA PAIX, DISENT-ELLES

La paix disent-elles
La guerre font-ils

Nous avions maquillé nos yeux pour contempler le ciel
Et rougi nos lèvres au suc des grenades pour embrasser la terre
Nous avions arrondi nos ventres pour honorer le monde

Les oiseaux se sont tus
Ô silence des déserts rendus plus arides
Sous l’acharnement des chars
Que restera-t-il sous la cendre ?
Nous cherchons les chemins, les champs
Dévastés par les bottes

Nos yeux sont cernés de deuil, nos jardins de décombres
Nos sexes ont été fouaillés au nom des frontières
Nos bouches souillées
Nos ventres ont accouché d’enfants traîtres

Ô paix abandonnée aux ronces
Mariée couronnée de la fleur d’oranger
Laissée blanche dans un cortège funèbre
Nous demeurons tes filles d’honneur
Et
Nos voix continuent d’élever au milieu des salves
Leurs chants impérieux
Nos pieds continuent de fouler la terre gorgée de sang
En danses imprécatoires

Nous nous vêtirons à nouveau pour les noces
Nous nous parfumerons à nouveau de rose
Nos maisons s’ouvriront à nouveau au voyageur
Le ciel reflétera à nouveau les vagues du désert

Nos obsédantes psalmodies emplissent déjà l’horizon où se poursuit notre légende

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GHYSLAINE LELOUP

 

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syngue_sabour

Photographie tirée du film " Syngué sabour, pierre de patience "

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ATTENDEZ...

Attendez, je n’ai pas dit mon dernier mot ni déchiré tous mes livres, il me reste un cœur fugitif qui chevauche une langue inespérée, un verbe escaladé au petit jour, des secousses d’images dans ma nuit végétale. Attendez, je n’ai pas salué tous les hiboux silencieux de mes forêts, ni bu le sang bleui de mes vampires, l’or de ma mémoire scintillant sur la lande endormie. Non je n’ai pas épuisé toutes mes barques du désir ni bu l’alcool de chaque vigne, je n’ai pas exploré toute l’exactitude des heures ni relevé tous les axes du soleil. Je veux m’allonger encore sur cette herbe glacée près de mes spectres bienveillants, père blessé, mère soumise, ô fantômes dansant dans la respiration de l’aube, je veux dire merci à ceux qui m’aident à porter le fardeau, mes présences de cristal, mes lampes au vent, mes voyageurs sans boussole, ô mes splendeurs quand je tombe à chaque doute, le souffle traversé par le chant et le tumulte de l’univers.

 

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BRUNO RUIZ

2016

https://brunoruiz.wordpress.com/

 

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mardi 6 décembre 2016

CONCERT POUR DAMES

Femmes de la terre et femmes de vent
Femmes des clairières
Femmes dans la terre d'entre les morts
Femmes faîtes des arbres ruisseaux
  Femmes des jours nouveaux et des ombres pures
Femmes au fardeau, déployées toutes ensemble
Femmes christiques des matins de pluie
Femmes exhangues des photographies
Femmes dans les vagues de mes songes heureux
Femmes parties trop loin
Femmes des images passées à dévoiler les rêves
Femmes uniformes au couteau d'argent
Femmes sous la tente aux bracelets d'argent qui tintent
Femmes des cythares et des vases peints
Femmes caméléons entourées de plaines et de cyprès
Femmes à l'orée sauvage d'un instant de grâce accordée
Femmes venues des sommets sur le tertre de l'enfance,
Je vous ai couronnées.
Et chaque morsure du froid sur mes doigts,
Chaque baiser donné, chaque lueur dans vos yeux
Me renvoie à la Femme qu'en vous toutes je suis.

 

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MARTINE BIARD

 

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amel zmerli,

Oeuvre Amel Zmerli

 

 

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ALEP, MA BLANCHE...

Alep,
ma blanche,
Alep,
je ne suis pas ce vagabond,
Alep,
tu le sais,
mais un matin de novembre,
le feu soudain m’a brûlé,
Alep,
et depuis,
en guise de maison,
je cherche une étoile filante,
Alep,
en guise de coeur,
une plaie ouverte,
Alep,
en guise de sommeil,
l’ombre du cyprès,
Alep,
lorsque j’ai faim,
je brise une amande amère,
Alep,
si j’ai soif,
j’attends que tu pleures
et je me cramponne à tes cils,
Alep,
Je ne suis pas ce vagabond,
Alep,
tu le sais,
mais un matin de novembre,
le feu, soudain, m’a brûlé,
ma blanche,
mon Alep
! حلب ! حلب ! حلب »

 

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TITI ROBIN

 

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dimanche 4 décembre 2016

VENDANGES

Offrir ce que nous fûmes
Et ce que nous serons
Aux villes de demain
Aux vendanges d’hier
Et de nos soifs encore
Réinventer la mer
Qui rabat en riant
Son chaperon d’écume

Offrir ce que nous fûmes
Et étreindre l’instant
Et étreindre l’instant
Comme on étreint la dune

Là-bas sur l’avenue
Tout s’agite et se tend
La frêle ritournelle
De nos cœurs en partance
Assaille ça et là
Les moyeux du silence

Voici l’aube venue
Sur les gradins du temps
Voici les berges folles
Ombrellées d’insouciance
Et sur le fleuve en marche
Les faisceaux de faïence
D’un possible océan

Et nous allons ainsi
En ne possédant rien
Que le bagage heureux
De nos ombres qui dansent

Offrir ce que nous fûmes
Et nous saurons demain
Les vendanges d’hier
L’instant qui se balance
Et la dune
Et la mer
Et le fleuve en partance

 

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SYLVIE MEHEUT

 

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gustave courbet,

Oeuvre Gustave Courbet

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