«J'appartiens à un pays que j'ai quitté. Tu ne peux empêcher qu'à cette heure, si épanouie au soleil, sous la chevelure embaumée des forêts, l'herbe profonde noie le pied des arbres d'un vert délicieux et apaisant, dont mon âme a soif. tu le chercherais en vain, tu ne verrais qu'une campagne un peu triste qu'assombrissent les forêts, un village paisible et pauvre, une vallée humide, la montagne bleuâtre qui ne nourrit pas même les chèvres».

Viens, toi qui l'ignore, viens que je te dise tout bas le parfum des bois de mon pays, égale la fraise et la rose. Tu jugerais que l'automne pénètre et meurtrit le feuillage tombé, qu'une pomme trop mûre vient de choir, et tu le cherches, et tu le flaires, ici, là-bas, tout près.

Et si tu passais en juin, entre les prairies fauchées, à l'heure où la lune ruisselle sur les meules rondes, tu sentirais à leur parfum s'ouvrir ton coeur, tu fermerais les yeux et tu laisserais tomber la tête lourde d'un muet soupir.

Et si tu arrivais un jour d'été dans mon pays au fond d'un jardin que je connais, un jardin noir de verdure et sans fleur ; si tu regardais bleuir au lointain la montagne ronde où les cailloux, les papillons et les chardons se teignent du même azur mauve et poussiéreux, tu m'oublierais et tu t'assoierais pour n'en plus bouger au terme de la vie.

Mais ce pays,

«Vous n'imaginez pas quelle reine de la terre j'étais à douze ans.»

«Et les violettes elles-mêmes, écloses par magie dans l'herbe, cette nuit, les reconnais-tu? Tu te penches, et comme moi tu t'étonnes : »

"Ne sont-elles pas, ce printemps-ci, plus bleues?

- Plus mauves...

- Non plus bleues (...) Cesse cette taquinerie ! Porte plutôt à tes narines le parfum invariable de ces violettes changeantes et regarde, en respirant le philtre qui abolit les années, regarde comme moi ressusciter et grandir devant toi les printemps de ton enfance !..."

Plus mauves... non plus bleues... Je revois des prés, des bois profonds que la première poussée des bourgeons embrume d'un vert insaisissable... Violettes à courte tige... et violettes d'un blanc bleu veiné de nacre mauve, - violettes de coucou anémiques, qui haussent sur de longues tiges leurs pâle corolles inodores... Violettes de février, fleuries sous la neige, déchiquetées, roussies de gel , laideronnes, pauvresses parfumées... Ô violettes de mon enfance ! Vous montez devant moi, toutes, vous treillagez le ciel laiteux d'avril, et la palpitation de vos petits visages innombrables m'enivre...

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COLETTE

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