à ma mère

« Les oiseaux ignorants poursuivent leur chemin
et nous, très humblement, le poursuivrons aussi,
la neige de l’hiver blanchira nos cheveux
et la rafale glacée blessera nos tempes. »
(Pablo Neruda, Cahiers de Temuco)

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ossature d’Ève pardonnée par la chair
ô ma sultane aux épaules larges de rêves

d’instables poèmes où pose ma mère acrobate de l’île
mère d‘enfance cherchant bougainvillées et roses sans épines pour ses enfants terrassés des bouges

tout amant mon père aimant du corps humain demoiselles et jolis cous maniant l’arnaque et le baratinage des désirs l’acte osé d’Éros et la fécondité des thuyas

ma mère femme d’une même lettre et d’un seul homme aux affres de l’ancêtre bouteille à la mer auprès des barricades

d’aimer sans se soucier de l’aveugle qui braille dans les arcanes de l’abeille
mais rêves de reptile et serpenteau mobiles passagers d’une rousse divinité sans bornes

mère tu fus l’alizé de l’avenir
la pluie chaude de mes étés
de t’aimer nasse de mes nuits au nord des scribes de l’énarque
je me revois enfant maquillant les ménarches

et je nous revois à vau-l’eau tranquilles dans nos sorties d’opale
sans mon père préoccupé au gré des aires de combat
je nous revois dans la cour des grands aux somptueuses fêtes des orchidées

mais d’où vient l’amour d’un prince sans peur pour la Reine-mère
sa reine des quatre chemins et de tous océans qui mènent au bout de l’aventure
d’où vient le chant qui ne sera pas d’accord avec le rut des pierres mais un chant d’accord pour les petits et les coquelicots

quelques minutes de réconfort en privé dans un délai apprivoisé à mon égard ô mère de joaillier des mots
térébinthe
d’une rose sans rets ni épines

qui ne rêve pas de retrouver ses feux follets d’enfance
de retracer dans la mélasse en feu les vèvès des jours pincés d’amitié
qui n’en rêve pas
qui ne dort pas

j’ai connu l’exil enfant d’un homme errant sans équivoque
enfant d’un père poète avant Vilaire mais qui aimait trop l’ubac et la mer

j’ai écouté des fleurs géantes de ce pays
grands dons au bond massif des récoltes
communistes de cœur pour les changements à venir
éternels étudiants saluant les pages pleines et les avenues princières
écrivains et poètes pilonnant les nuits et les méfaits de l’ombre

brève ô mère la chute soumise à notre première défaite mais prolongée depuis le départ de mon père éternel prédateur des féminins cœurs
homme d’élocution et d’affrontement depuis la rentrée des cigognes

et dire que tu es là aujourd’hui ô mère
en sursauts de souhaits pour tes enfants à demi-endormis
dans les phonèmes

et dire qu’il est écrit que le poème
ton poème
comme une alerte
revient à la douleur

mais s’il aurait fallu
que l’angle de ton ombre traverse l’étale présence du vide
ce vide de la mémoire de l’homme aimé
nommant l’amour et la victoire où il passe
l’éclair de ses paroles aimantes
redites à l’imposture des pierres de vertige
oui nous avons franchi mère l’aire requise
faufilé entre les doigts du temps et du mensonge

nous avons sans doute
en chacun de nous le vers d’immensité
qui unit le cœur épuisé

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SAINT-JOHN KAUSS

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