J’aime les heures sombres de mon être

où s’approfondissent mes sens;

j’ai trouvé en elles, comme en de vieilles lettres,

mon quotidien déjà vécu,

vaste et surmonté, comme une légende.

Elles m’apprennent que je possède l’espace

suffisant pour une vie seconde et large et hors du temps.

Et parfois je suis comme l’arbre qui,

mûr et bruissant,

accomplit sur la tombe

le rêve que l’enfant d’autrefois

(que ses chaudes racines enserrent)

perdit dans les tristesses et les chants.

Qu’un jour,

un seul,

se fasse le silence.

Que le fortuit et l’imprécis se taisent,

et les rires d’autrui,

que le bruissement de mes sens

ne m’empêche plus de vieillir...

Je pourrais alors en pensée multiforme

te penser jusques à tes bords,

te posséder (serait-ce le temps d’un sourire),

à toute existence t’offrir comme un remerciement.

Ma vie n’est pas cette heure abrupte

vers quoi tu me vois me hâter.

Je suis arbre devant mon décor,

ne suis que l’une de mes bouches,

celle qui se clôt la première.

Je suis la pause entre deux notes qui s’harmonisent mal :

la note de la mort veut monter à l’aigu.

Mais dans la nuit de l’intervalle

toutes deux frémissantes s’accordent.

Et le chant reste beau.

 

.

 

RAINER MARIA RILKE

 

 

.

 

 

rebecca_de_cachard1

  Oeuvre Rebecca de Cachard

     rebeccadecachard.e-monsite.com