Le jour est proche où la matière aura à ce point écrasé l'Esprit qu'il n'en restera rien. Pas même un parchemin maculé de sang pour en commémorer le souvenir. Les fils ne reconnaitront plus les pères ni les mères, devenus des étrangers au sein de leur propre foyer. Les filles seront troquées contre quelque avantage pécunier. A la place des oliviers, des glaives sortiront de terre que l'on s'empressera aussitôt de déterrer puis d'affûter, afin de détruire tout ce qui rappellerait encore de près ou de loin, l'amour que les hommes des anciennes civilisations portèrent au Ciel ou à la Terre. Le souvenir de ceux qui furent bons sur cette Terre sera effacé, celui de ceux qui nuirent à leur prochain tiendra lieu de jurisprudence. Au lieu d'anges et de saints, le ciel sera peuplé d'obus et de missiles. Le dieu Argent se sera emparé de tous les temples, et tous les temples brûleront du feu des sacrifices qui lui seront rendus. Comme il n'y aura plus un seul animal, les fils lui livreront les pères et les mères devenus trop vieux pour avoir encore une utilité. La servitude de l'homme sera si grande qu'il ne songera plus, même en rêve, à se prémunir contre ce qui fait son malheur. Ses moindres gestes seront quantifiés, ses moindres pas, calculés; et ses actes et paroles inscrits sur un registre où il devra prouver qu'ils peuvent servir au bien commun. Ce que les hommes nommeront alors bien commun ne sera rien de plus que la quantité de temps et d'énergie dépensée pour entretenir un organisme parfait conçu pour se nourrir de leurs instincts de mort et de destruction. Ils seront comme des électrons servils gravitant autour d'un même noyau central chargé de la haine qu'ils auront les uns pour les autres. Cette haine ne prendra pas la forme de violences physiques ou de meurtres symboliques. Mais on incinérera l'âme des rétifs afin qu'ils ne soient plus que des corps statufiés servant à orner le fronton des temples destinés au sacrifice des pères et des mères. On ne prendra plus le temps d'enterrer les morts, ni de soigner les malades, exception faîte de ceux qui auront occupé les plus hautes fonctions. La terre entière ne sera plus qu'une immense surface plane où les machines, assistées de l'homme, laboureront des terres arides. L'homme qui aura alors asséché tous les ruisseaux, tous les fleuves, tous les lacs et toutes les mers, ne se nourrira plus que de sable protéiné. Il n'y aura plus une goutte de rosée, plus un arbre, plus un animal, mais seulement le souvenir des époques où ils peuplèrent la Terre avant que l'homme, assisté des machines, ne les précipite dans son vortex de mort. Orphée, Jésus, Mahomet...ne seront plus que des noms de marques d'armures en métal dont les hommes se disputeront l'acquisition. Ces derniers se reproduireront uniquement selon des voies artificielles, en confirmité avec le protocole qui aura été établi par les machines auxquelles les hommes auront fait le choix de se soumettre entièrement. Les pères et les mères seront ceux dont le patrimoine génétique aura été reconnu conforme par les algorythmes en charge de la sélection. Tout ne sera plus qu'insémination et dissémination artificielles. Et les femmes troquées ne serviront plus qu'à fournir des quantités suffisantes de lait aux jeunes nourrissons à qui l'on aura accordé le droit de vivre. L'unique langue de ces hommes sera principalement composée de signaux, de logos et de sigles. Partout il y aura écrit "Toi qui entres ici, abandonne toute espérance." Mais plus personne ne se souviendra de l'oeuvre qui en est la source. Car l'enfer de Dante pourrait rappeler à cet homme de demain que de sa nuit sans fond ni fin pourrait encore surgir une aurore....

 

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JULIEN EL GABAL

 

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dante,