Le Harcèlement moral dans l'Education nationale (II)

 

 

Si votre serviteur en croit les retours concernant deux articles mis en ligne sur Génération 69 à propos du harcèlement moral dans l'enseignement voilà déjà près deux ans, il semblerait que le sujet intéresse tout particulièrement, alors même qu'il est encore tabou dans l'institution scolaire. Il les remet donc en ligne aujourd'hui, en attirant l'attention sur le fait que la maltraitance au travail peut être assimilée à une négation de la république elle-même, puisqu'elle équivaut à une négation de la dignité de la personne et de sa qualité de citoyen dans l'univers professionnel. Il est urgent que les acteurs concernés se saisissent de cette problématique.

Dans le cadre de l'ouvrage qu'il est en train de finaliser sur le sujet, votre serviteur recueille du reste encore des témoignages d'agents victimes de ce genre de situation dans l'Education nationale...

 

 

 

Le phénomène semble du reste assez mal connu. Malgré le Bulletin officiel (BO) n° 10 du 8 mars 2007 relatif au harcèlement moral au travail, de nombreux agents subissent probablement un tel processus sans faire le rapprochement et donc sans pouvoir nommer ce qu’ils vivent. Quant aux syndicats, ils sont habitués aux luttes collectives et ne saisissent pas toujours la dimension individuelle et psychologique de ce genre de violence. Comme elle ne comprend pas bien ce qui lui arrive et que ses interlocuteurs se révèlent incapables de lui apporter des réponses appropriées, la victime se retrouve au bout du compte seule, isolée, abandonnée. Et elle n’en est que plus vulnérable ; d’où ces profs qu’on assassine, au point de s’exclure eux-mêmes de leur cadre professionnel au moyen d’un congé maladie longue durée, d'une démission (impensable voilà encore dix ans), ou par le suicide (34 pour 100000, le taux le plus élevé de toutes les professions, selon une étude de l'Inserm de 2002).

Il est urgent d’appliquer aux situations vécues par certains enseignants la grille de  lecture fournie par Marie-France Hirigoyen. Elle dresse par exemple la liste des « agissements hostiles » qui permettent à l’agresseur de dégrader les conditions de travail d’un salarié :

« On retire à la victime son autonomie. » ; « On la discrédite auprès des collègues, des supérieurs ou des subordonnés. » ; « On lui attribue contre son gré des travaux dangereux. » ; etc. 

Transposons un tel schéma à un établissement scolaire dans lequel le principal ou le proviseur exerce des pressions pour que les personnels passent sous silence les difficultés rencontrées avec les classes. Il est envisageable de saper le travail des réfractaires par petites touches, sur la durée, surtout si les élèves présentent des « problèmes de comportement ». C’est une Vie scolaire démagogique qui, appuyant le discours de la direction, conforte ces derniers lorsqu’ils viennent « se plaindre » du prof qui les a « agressés » (c’est-à-dire rappelés à l'ordre parce qu’ils perturbaient le déroulement du cours) ou qui a noté les copies « trop sec » à leur goût. A ce stade, on empiète sur le domaine de compétence de l’enseignant et on réduit son autonomie. On le discrédite également devant sa classe. Puis c’est le cercle vicieux : l’élève indiscipliné qui, cautionné dans son attitude par d’autres membres de la communauté éducative, ne respecte plus du tout son autorité, n’accepte plus la moindre remarque, et finit par l’agresser physiquement. Par définition, en lâchant l’intéressé, on est parvenu à augmenter la dangerosité de son travail. Aussi retrouve-t-on bien les trois points mentionnés ci-dessus.

Marie-France Hirigoyen met au jour deux grandes phases dans le processus : d’abord l’emprise, à laquelle succède la haine. La première consiste à blesser l’autre chaque jour davantage sans avoir l’air d’y toucher ; la seconde intervient à partir du moment où la cible réalise ce qui est en train de se passer et entreprend de le dénoncer. L’agresseur se déchaîne alors pour la forcer au silence. Un chef d’établissement n’hésitera pas à produire un rapport destiné au rectorat dans lequel il qualifiera son subordonné de « paranoïaque » (« Il voit des complots partout. » ; « Il croit qu’on lui en veut. » ; « Pourtant, on est là pour l’aider. » ; etc.). L’agent aura perdu toute crédibilité et sera devenu inaudible avant même d’avoir essayé de s’adresser aux échelons supérieurs de sa hiérarchie. Quant à ses propres collègues, ils entretiendront pour la plupart le déni de façon à « ne pas s’en mêler » ou à ne pas s’exposer à leur tour à d’éventuelles représailles. L’école de la lâcheté, Maurice T. Maschino nous avait prévenus… Après tout, qu’est-ce qu’une salle des profs si ce n’est une rame de RER dans laquelle un individu peut être piétiné pendant que quarante voyageurs feignent de regarder ailleurs? Mais les autres personnels sont également vulnérables, y compris certains personnels de direction, dans le cadre d'un système structurellement aliénatoire.

Paradoxe, violence et désespoir : tels sont les mécanismes qui perdent des salariés du public comme du privé sur le lieu où ils croyaient gagner leur vie. Quelle ironie !

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Daniel Arnaud

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Ouvrages de référence :

 

Dejours (Christophe). Travail, usure mentale. De la psychopatologie à la psychodynamique du travail. Paris, Bayard, 2000. 

Hirigoyen (Marie-France). Le Harcèlement moral. Paris, Syros, 1998.

Hirigoyen (Marie-France). Le Harcèlement moral dans la vie professionnelle. Paris, Syros, 2001.

Honneth (Axel). La Société du mépris. Vers une nouvelle théorie critique. Paris, La Découverte, 2008.

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848585961