Je n’écris pas pour tuer le temps

 

ni pour le revivre
j’écris pour qu’il me vive et me revive

 Cet après-midi sur un pont
je vis le soleil entrer dans le fleuve
Tout était en flammes
brûlaient les statues les maisons les portiques
Dans les jardins des grappes de femmes
lingots de lumière liquide
fraîcheur de vaisselles solaires
L’allée de peupliers un feuillage d’étincelles
l’eau horizontale immobile
sous les cieux et les mondes incendiés
Chaque goutte d’eau
un oeil fixe
le poids de l’énorme beauté
sur chaque pupille ouverte
Réalité suspendue
la tige du temps
la beauté ne pèse pas
Paisible reflet
temps et beauté sont identiques
eau et lumière

 

Regard qui soutient la beauté
temps ravi dans le regard
monde sans poids
si l’homme pèse
la beauté ne suffit-elle?
Je ne sais rien
Je sais ce qui est superflu
non ce qui suffit
L’ignorance est ardue comme la beauté
un jour je saurai moins et j’ouvrirai les yeux
Peut-être le temps ne passe-t-il pas
mais des images de temps
Si ne reviennent pas les heures reviennent les présences
En cette vie i1 est une autre vie
ce figuier-là reviendra cette nuit
cette nuit refluent d’autres nuits

 

Tandis que j’écris j’entends passer le fleuve
non celui-ci
celui-là qui est celui-ci
Va-et-vient de moments et de visions
le merle sur la pierre grise
dans une clairière de mars
noir
centre de clartés
Non le merveilleux pressenti
le présent senti
la présence sans plus
rien de plus comblé
Ce n’est pas la mémoire
rien de pensé ni de voulu
Ce ne sont pas les mêmes heures
mais d’autres
toujours elles sont autres et c’est la même
elles entrent et nous expulsent de nous
voient avec nos yeux ce que ne voient pas les yeux
Dans le temps il est un autre temps
immobile
sans heures ni ombre ni poids
sans passé ni futur
seulement vivant
comme le vieux du banc
unique identique perpétuel
Jamais nous ne le voyons

 

C’est la transparence

 

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OCTAVIO PAZ

 

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