En poésie, comme dans les rapports entre les personnes, tout meurt dès qu’affleure la technique. Ma véritable éducation de l’esprit n’eut jamais d’autre fin, depuis l’aube du monde, que la mort de la technique, de ce triste savoir-vivre que les adultes fournissent un jour à l’enfant, lui à qui tout réussit avec le plus grand naturel. À cet artisanat du vivre, chaque homme est arraché sur le seuil de son innocence – comme jadis les princes, attirés loin de la maison paternelle par les fleurs jaspées ou par la biche aux abois. C’est un voyage nécessaire, qui devra cependant conduire bien au-delà de la rose ou du cerf, au fond des gouffres et des terreurs, là où le savoir-vivre, dans un contact réel et métaphorique avec les quatre éléments, commencera de fondre comme cire.

Et pourtant j’aime le temps où je vis car c’est le temps où tout s’évanouit et que c’est peut-être, justement pour cela, le vrai temps du conte. Certes, je ne fais pas allusion ici à l’ère des tapis volants, des miroirs magiques, détruits par l’homme pour toujours dans l’acte même de les construire, mais à l’ère de la beauté en fuite, de la grâce et du mystère sur le point de disparaître, comme les apparitions et les arcanes du conte : tout ce à quoi certains hommes ne renonceront jamais, portés par une passion encore plus profonde quand cette présence semble vouée à la perte, à l’oubli. Tout ce vers quoi l’on part pour le retrouver, fût-ce au péril de sa propre vie, comme la rose de la Belle en plein hiver. Tout ce qui chaque fois se dissimule sous une carapace de plus en plus impénétrable, au fond de labyrinthes où s’exaspère l’effroi.

 

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CRISTINA CAMPO

Traduction de l'italien par Gérard Macé,

Francine de Martinoir et Jean-Baptiste Para

 

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Oleg Tchoubakov,2

Oeuvre Oleg Tchoubakov