"Ainsi le philosophe, celui qui s'est donné la peine de penser, éprouve un chagrin infini: il voit les hommes, en hordes innombrables, s'entretuer, s'exterminer avec rage, poussés par on ne sait quel désir sanguinaire; il voit les Etats entrer en guerre, prôner les massacres et les pillages, lancer leurs citoyens dans des aventures sans espoir; il voit enfin les hommes les plus courageux trembler devant la mort, eux qui gémissaient du calvaire de leur propre vie.
A quoi sert-il de penser, se demande-t-il; à quoi sert-il d'ordonner le monde selon l'ordre des raisons si la raison elle-même est un songe creux, un mirage indistinct qui flotte devant les yeux d'un fou? A quoi sert-il enfin de parcourir les chemins désolants et arides de la connaissance si l'on découvre que la race humaine est vouée à l'horreur?
Ainsi égaré dans la guerre universelle, le philosophe écrirait volontiers une histoire de la déraison, ou plutôt une histoire de la raison abusée, c'est à dire une histoire de la raison criminelle. Ce serait à tout prendre, l'histoire du mal absolu, qui montrerait que l'espèce humaine est capable de se détruire, qu'elle est animée d'un instinct de mort, incoercible, insoupçonné, irrépressible. On verrait aussi que l'homme, effrayé par ses propres passions, horrifié par l'abus qu'il peut faire de sa propre liberté, s'est cherché un maître, pour le conduire et le guider. Et l'on verrait enfin que ce maître lui-même, ce maître qu'il s'était destiné, il désire le tuer!
Y aurait-il donc dans l'homme un tel vertige de la perdition, un tel goût du néant et de la souillure, qu'il serait irrésistiblement porté à nier sa propre humanité? Serait-ce la nostalgie d'une antique barbarie où le meurtre et la violence régnaient sans partage? Et aurait-il plaisir à retrouver ce chaos originel, d'où il est à peine sorti, cette nuit obscure et maudite d'une âme primitive, que rien ne pouvait entraver, ni le respect de la vie, ni l'amour du devoir, ni la pitié?...
Ainsi rêvait le vieux Kant sur son rocher de Koenigsberg."
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BERNARD EDELMAN 
Payot 1984
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Le rocher des proscrits de Charles Hugo