Et qui donc ici-bas hurle sinon l'ère
seule ? Délitant l'astre dur,
innée mais très froide dans ma prunelle
suintant du puits puant mon idée suintant
du sang qui tue en moi le très vieux suicidaire.

Ni l'escarpe ni le tonnerre
ni la poudre ni le sicaire
éclairés en torrents sur mes yeux de pagure
qui donc tue en moi le très vieux rêve vomi
en étincelles contre et envers
cette amulette qui me tient lieu de sarcophage ?

Dieu vide et évite la place où erre
ce tombeau rare, mais un enfant,
un adulte cousu dans la peau des méduses
fuit devant le cercueil porté par cette mer
ne jurant rien, écume suant à même
mon visage qui n' est qu'un volcan mon visage.

Il sortit du coeur d'astres mûrs pour l'éclipse, se
transforma en clown, seps, outre de résine, il fit un
saccage tel que les murs régnèrent sur son enten-
dement. Jamais pentatome ne fut plus immanent ! Ici,
une querelle de bédouins. Là, une manne ou un éclat
de roc libérant la source par quoi je bride le monde :
guenilles, râpes, roquettes, bousculades sanglantes,
charniers luxuriants.

A mes pieds, la terre convulsée : tout s'en va, oui
tout fout le camp. Mauvaise langue, que dis-tu ? En
voici un qui mange son ictère. Un autre qui cor-
rompt ma chair. Il s'endort dans le jaune lunaire.
L'outre est pleine du lait des mères. Et voici le vieux
hère assis sur sa couronne de crânes réduits. Sa tête
enfourne les balles perdues. Un enfant de comète
presque aussi vieux que toi nargue ce chien ; la mer
en bas casse le caillou, toutes portes ouvertes sur
les mantes qui grugent le pays. Aïss, dit le Berbère
qui fit le voyage à la limite du Temps. Mais le vieux
hère le frappe avec son fouet d'aspics. Je bande mon
rire et m'en vais.

Toute montagne a sa racine dans ton oeil, dit encore
le Berbère qui fit le tour du soleil. Le vieillard Maître
de l' Apocalypse est avec lui ; ils marchent sur les
scories d'un monde que tu verras. Mais ils te haïssent,
ils ne t'attendront pas. Ta naissance fut leur arrêt
de mort. Les voilà qui scrutent le ciel. Ils épient
le vol des oiseaux. Le ciel est uniformément vert, il
ne s'y passe rien. Pas un oiseau au-dessus d'eux. Ni
dans la vallée, - plus bas. Tout est si violemment illu-
miné que le vieillard se protège la vue, tout est si
totalement dénué de vie que le Berbère qui fit faire
au soleil le tour de la terre avec son seul turban
cherche en vain à se cramponner aux visions de
soufre qui le transpercent. Mais rien ne vient du ciel,
aucun nuage de pluie, aucune fumée. Le monde n'a
pas encore commencé. Silhouette sans plus, le vieil-
lard et le musicien décrivent des cercles dans la montagne.

Est-ce encore le rêve, vraiment... ou est-ce seulement
ce que nous appelons fantasmes ? Est-ce que je suis
couché dans la pluie, molécule de feu errante... ou
seulement bercé par le bruit des vagues ? Pourtant,
je marche. Nous nous éclipsons mais nous nous
retrouvons, chacun suivant l'autre comme les ondes
d'une parole émise depuis longtemps. C'est la vie
de la pierre, la mémoire en décomposition. Peut-être
une agression perpétrée contre le socle.

Aucune saison n'a calligraphié ces traces nommées
désert. Et d'abord y a-t-il ici un désert autre que
celui de l'intelligence rabrouée ? Mises à mort de
conspirateurs anonymes, rancunes et hargnes à fleur
des os, tueurs fuyants et murs roussis, voilà ce que
voit le vieux hère lorsqu'il daigne abandonner sa
monture. Ce qui n'existe pas encore sera insuppor-
table à tes yeux. Il n'y aura là que résignation, sang
et larmes bordées de fer tranchant. Et tu réclameras
avec désespoir un peu d'air, un broc d'eau, une poi-
gnée de blé grillé. Tu n'auras qu'une vision de haine,
tu t'agiteras dans le filet de la peur constellé de
bouffées d'affres. La clameur même aura disparu, la
lumière même sera éteinte. Il te faudra de nouveau
creuser tes sédiments, te compromettre une nouvelle
fois. Te désintéresser de tout ce qui s'ensuivra. Mais
tu auras compris le sens des tortures qui sont les
vraies portes du chaos.

L' orgueil proclamé d'utilité publique, la fierté qui
irrite son nez, la honte transformée en farce, la
lâcheté et le mépris du peuple sont ses plus grands
attributs. Il n'est plus que le fantôme vénéré, bien-
tôt oublié des chiens qui jappent à son passage. Un
trou que la nuit colmatera, un oeil crevé sur un
rocher du Sud. Les pistes poussiéreuses, les ballets
et les gerbes du sable, le vent, l'océan avec sa voix
étouffée, le lion rompu aux silences, le berger qui
meurt de soif quand on inaugure les barrages, la
jeune fille convoitée puis enlevée à son fiancé par
un obscur fonctionnaire, salie, sanglante mais dia-
phane dans son habit de stupre, les chanteuses de
Khénifra et de Tiznit, les galets de l'oued Massa,
toute la ville, toutes les tribus assistent à sa mort.
Il bée au soleil, il tremble commémorant toutes les
chutes, tous les assassinats commandés, honorés, il
meurt sans être totalement mort, sans appui, seul,
hère inappropriable, répudié du ciel, de la terre,
tournoyant en lui-même comme extirpé du sang, des
chairs, des mots qu'il a transformés en crimes.

Son enfant étrangle la mort en cette cathédrale,
écoute, assis parmi les légionnaires, les meurtriers,
le verbe écrasé depuis Jésus, crucifié, humilié, réap-
pris avec désarroi, pas encore bien articulé, verbe-
clé-de-voûte, pièce d'or, musique accrochée aux fumées
délétères, aux acres puanteurs des asiles et des pri-
sons, aux cuivres battus et rebattus sur le dos et
les aspérités des peuples. Lui dort, oui.. ou passe subrep-
ticement d'une mort à l'autre, s'apitoie, terrifie son
ombre seule, en secret.

Le grand bourdon, usé par des siècles de lamentations,
par toutes les fleurs sèches et à venir, par les stèles
en poussière, par les mains des prêtres qui n'existent
plus que pour mémoire, le grand bourdon vaticine
et pétrifie les dignitaires dans le rire du mort. Mais
l'enfant, son enfant, ne voit qu'un insecte à la place
de la musique, moustique plaqué sur une vitre
embuée, oublié de la nuit chaude, les ailes fripées
et le corps aplati, démesurément présent. Il bour-
donne dans sa tête, se promène dans son nez, le
grand bourdon. "Ce n'est pas un étang ! Je ne suis
pas au bord de l'eau, mais j’en suis plein et tu veux
me gober, désert."

Le printemps l'effleure à peine dans ce caveau de
racines tressées autour d'un rêve étrange. Couronne
acide, poison, champignon mortel, rien n'échappe à
sa griffe acérée. Il est le coeur de l'atome et la sève
espionne. S'il se désintègre lorsque ses yeux nous
clouent au ciel, c'est pour mieux fonder son pouvoir.
Il est la tige et le tronc sec, brûlant dans le foyer
du pauvre, la tisane amère du targui et les cent
coups de fouet qu'on administre à l'esclave. Il n'a ni
cour ni royaume, seulement un désir qui l'efface
à mesure que son songe s'accomplit.

Le peuple est assis sur une natte rugueuse,
il martèle sa tête avec ses poings,
boit son pus et mange sa gangrène...
Sur la place, face à l'océan, un vieux hère
récite au vent la chevauchée ancienne,
il se larde de coups de dague
et exhibe la marque des tortures...
Le peuple rit et lui jette ses rides.

Le vieillard Maître de l'Apocalypse dit : "Les pêcheurs
n'ont ramené de la mer, aujourd'hui, qu'une tête
informe, mangée par les poissons. La mer, comme le
ciel, ne nous nourrit plus. Ne pourrait-on pas, mes
frères, nous sacrifier les uns aux autres, revenir à
l'antropophagie ?" Le vieux hère dit : "La mer
verra la mort des hommes ! Point n'est besoin de te
lamenter sur le sort de ton ventre !" Le vieillard Maître
de l'Apocalypse dit : "Il n'y aura pas mort d'homme !
La tête que les pêcheurs ont ramenée n'est pas une
tête humaine, vous verrez, il en sortira un autre
univers."

Les femmes qui vivent dans ta nuit, les elfes qui ne
sont que des feux-follets, ou des bris de poteries, les
sexes fendus verticalement et qui opèrent dans tes
neurones, la bouche irrésistible qui te happe dans
ton sommeil, les basses et lourdes frondaisons qui
t'empêchent de marcher, les murs hauts, le ciel et
les galets de la rivière encore naissante, du torrent,
de tous les torrents où tu barbotes allègrement, le
moindre brin de chardon, les belles hirondelles qui
nichent dans les yeux de ta mère, sur la corniche de
ta maison ou dans les colères rassasiées de ton père,
la beauté que tu n'entrevois que très épisodiquement,
allant parfois puiser une jarre d'eau au puits, la fille
morte tombée dans ce même puits au crépuscule, que
tout le monde pleura, que tu aimais sans le savoir,
sa tombe, les femmes, les oliviers et les palmiers
déracinés par la tornade, les tourbillons au loin, vers
la montagne sèche, rougeâtre, impossible à franchir,
le vieux Sud...

Enfant, tu aimais les ruisseaux où l'ordure fleurissait,
tu humais les odeurs d'ammoniaque, tu surveillais
le soleil, toutes les tiges, tous les fossés, là où la
ville donnait lieu à des cabanes de bois de caisses,
tu trouvais de quoi jouer : quelques poissons dans
une mare, un filet d'eau, un parapluie rouillé... ou un
sein de vieille femme qui se réveillait et t'insultait
quand tu t'asseyais dessus. Les trains allaient et
venaient dans ton regard, comme les vagues de
l'océan... ou ces trous profonds à la sortie de la ville.
Tes yeux, oui, ces trous n'étaient que tes yeux. C'était
une mort facile à obtenir. Tu la craignais, tu la vou-
lais aussi. Tu aimais la Pergola, le petit cabaret
restaurant, la tour contre quoi tapait l'eau, la vague
silencieuse, tu aimais vraiment la destruction vers
quoi tendaient les autres. Et ce cigare, ce gros cigare
qu'on t'offrit dans cette tour, au-dessus des carcasses
et des gaz en train de se dissiper ? Tu n'étais plus
rien, vraiment rien, vieux hère ! Les carrières noires
où tes fantasmes fabriquent des niches de chiens
prises d'assaut par des familles délabrées... L'océan,
là, à tes pieds, où meurent ceux qui n'ont point de
quoi rétribuer le maître-nageur... emportés, vomissant
et ravalant leurs rêves.

Sous l'olivier, la mort invente tes sourires,
le printemps passe, l' été vient, le ciel se noie
dans le khôl ardent des veuves.
Sépulcre ! ouvre les portes interdites du sang !

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MOHAMMED KHAÏR-EDDINE

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Peter Ilsted (Peter Vilhelm Ilsted)6

Oeuvre  Peter Ilsted