Une très belle nouvelle d'Agnès, toute en  discrétion, délicatesse et sensibilité...Tout ce qu'elle fût...

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Un léger relief arrête la main. A peine sensible, un sillon creuse la surface. La main effleure. Elle tâtonne comme à la recherche de détails estompés. L'arbre a souffert des derniers orages.Il était vieux. Il s'est rendu. Abattu dans l'herbe, il exibe l'indécence de ses racines lourdes de terre. La main qui le frôle est ravinée elle aussi, parcourue de nervures, de ramures...


Le rythme lent de la caresse dénoue la mémoire. Esther retrouve des gestes de tendresse qu'elle avait un peu oubliés. Elle accompagne l'arbre dans son agonie, comme elle le ferait pour un ami, un parent. Elle touche chaque faille, chaque meurtrissure végétale. Elle touche l'intimité des plis, là où se divisent les branches.
La main qui caresse l'arbre moussu réveille des émotions. Esther sourit à une scène lointaine dont elle a eu honte très longtemps. C'était son premier baiser... Lorsqu'elle a tendu les lèvres, elle avait joint les mains derrière son dos, ne sachantoù les mettre. Ses mains larges l'avaient toujours gênée. Presque des mains d'homme, lui reprochait sa mère.  Elle n'avait jamais su les placer ailleurs qu'au fond de ses poches. Elle avait toujours les poings cachés ou noués, serrés sur ses silences, sur sa difficulté à dire. Elle adoptait alors un air niais, godiche, qui l'amuse maintenant quand elle regarde ses photos.


Son premier baiser donc, lèvres closes, mains dans le dos entourant le tronc du vieux tilleul, s'agrippant à lui telle une naufragée... Elle se souvient du sourire narquois de son partenaire, à peine plus âgé qu'elle, mais déjà expert dans l'art d'aimer.
Esther a toujours aimé toucher. Tissus, matières, peaux... les peaux surtout.  La douceur, la souplesse, la tièdeur des peaux l'attirent. Elle s'étonne du bleu fragile qui court en veinures entrelacées, elle s'étonne de l'intime battement que l'on peut percevoir, la fragilité de la vie qui bat à la surface du derme. Elle a touché des peaux de tout âge. Elle a touché sans réticence, sans honte. Elle a accompagné les heures ultimes de ses proches, celles de plus lointains aussi. Elle a aimé des corps flétris, marqués par le temps, alourdis par la vie. Elle a aimé le défi, la lutte désespérée de l'organisme avec la mort trop puissante. Elle retenait la vie du bout de ses doigts.
Ses tendresses de femme, de mère, c'est à son arbre qu'elle les doit. Elle a affiné ses sens sur son écorce moussue. Il lui a appris la vitalité occultée par l'apparence. Ses branches fortes, sa ramure généreuse  avaient  offert  à Esther un lieu où elle se sentait en sécurité. Elle avait grandi sans boussole, sans balises, si ce n'est la volonté de ne pas devenir comme les adultes grognons, laids, violents qui étaient " ses proches ".


Certains jours, la tête brûlante, le coeur rempli des mots aigres entendus, le corps meurtri, elle courait au fond du jardin. Son arbre lui cédait son ombre et sa tièdeur. Elle s'y adossait, genoux repliés contre sa poitrine. Peu à peu, elle s'apaisait.
Sa trop grande solitude lui a appris très tôt que l'imaginaire était une nourriture indispensable. Dès lors, elle navigua entre la réalité et le rêve.
Elle avait créé une demeure irréelle à l'abri des bruits, des cris, des discordances. Elle dialoguait avec elle-même et multipliait les personnages. Esther était tout à la fois oiseau, insecte rampant, eau vive, brin d'herbe. Elle était danseuse, acrobate, pionnière. Savante aussi, polyglotte, exploratrice... Elle parlait à haute voix, sûre que personne ne l'entendait. Elle longeait la lisière de la folie, en fragile équilibre.
Esher a grandi. Seule. Elle a dû se frayer un chemin, se construire un nid. Sans balancier ni filin, elle est parfois tombée en vertige. Elle a dû, seule, séparer le juste du déviant, du dangereux. La route qu'on trace en solitaire n'est jamais droite , mais hésitante. Elle est progression brusque, puis remords et virages. Elle s'efface parfois. On entend alors l'ombre courir. On entend le vide s'effondrer.


Lorsqu'on vit trop longtemps dans le songe, le quotidien est étrange, cotonneux. On ne voit pas le réel, on ne distingue ni le proche ni l'inaccessible. On se laisse emporter, entraîner, laminer par le défilé des jours. On marche dans l'instable, dans une précarité telle qu'on retient sa voix, qu'on s'effraie même de son image.


Maintenant qu'il est tombé, l'arbre paraît plus grand. Son feuillage meurtri se fane déjà. Esther garde les yeux fermés depuis un long moment. Elle les a clos sur une pensée heureuse qu'elle ne voudrait pas laisser s'éteindre. Elle ne ressent plus la nécessité de vivre dans le virtuel. Elle se sent arbre. Elle sent la tranquille plénitude de l'arbre croître en elle. Elle aussi a des branches, quatre branches fortes auxquelles elle a offert sa sève. Elle se sait arbre. Elle a même une promesse de rameau, pour le prochain printemps.

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AGNES SCHNELL

In " Autres nocturnes " éditions Edilivres 2011

 

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Oeuvre Jhanne Treuffet

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