J'ai apprivoisé une maison à flanc de colline. C'est une petite maison sans prétention, pas très belle, pas vraiment sauvage non plus mais elle avait sa fierté. Je n'étais rien pour elle. La première fois où je suis venue, j'ai pensé que c'était un lieu où je pourrais me sentir bien. Une hypothèse de départ en somme. Il me fallait un toit et cette maison vide, avec son petit jardin brouillon et sa cour en terre, ressemblait à ce que je cherchais.
Une maison ne peut rien dire bien sûr. Elle est choisie et il est fort probable qu'en général, on ne s'interroge pas sur l'âme des murs. J'ai signé des papiers, montré des feuilles de paie, rassuré ses propriétaires sur ma solvabilité, tout ça. Et puis je suis venue pour de bon, avec mes maigres affaires, intimidée presque. J'ai tout posé en désordre dans son grand salon en remerciant les deux costauds qui m'avaient aidée.
Nous étions seules, elle sur la réserve, me jetant comme un défi son néon brut dans les yeux, moi perplexe, ne sachant pas du tout comment disposer les choses. C'est qu'il n'est pas si facile d'habiter une maison. Les pièces désignées d'office nous guident au début. La vaisselle dans la cuisine. Le lit dans la chambre, les brosses à dents dans la salle de bain. Mais pour le reste ? Je n'ai jamais très bien su faire. Il faudrait sentir l'emplacement de chaque objet comme une invitation. Les murs parlent au regard, les ombres rendent vivante l'intention des lieux. Moins maître qu'on le pense, on se laisse guider par une esthétique domestique, invisible, qui ne parle qu'à nous et que parfois certains ressentent en entrant : " Oh, on est bien chez toi ", alors que franchement, hein, c'est juste une petite bicoque ordinaire avec des meubles ordinaires.
J'ai donc mis le matelas dans la chambre et nous avons passé notre première nuit ensemble. J'ai écouté les bruits du quartier, les grillons dans le jardin (elle n'a pas de fenêtres fermée). Il y avait des chiens furtifs, le caquètement des geckos, des animaux inconnus qui farfouillaient dans les broussailles. Il y avait aussi la course de la lune à la fenêtre, et par moment, le silence de la nuit sur les murs. J'ai ronchonné quand le muezzin a fait hurler son micro avant l'aube, et je crois que ça l'a bien fait rire. La glace était rompue et au matin, sur la murette en béton grossier de la varangue, le café avait une saveur de quiétude. La maison était habitée, une fois de plus, et l'indifférence du jardin tout entier concentré sur le vol des souimangas et des oiseaux lunettes était, malgré tout, un clin d'œil de bienvenue.
J'ai mis du temps à disposer mes quelques étagères. C'est qu'il y avait vraiment très peu de choses, et tout semblait perdu dans cet espace inhabituel. J'ai apprécié très vite d'avoir beaucoup de place pour ce rien. Pour notre plaisir commun, j'ai repeint les murs en blanc. J'ai bricolé quelques petites réparations et en retour, la maison m'a prêté un grand espace tout blanc, tout vide, pour y suspendre mes fantaisies, et un couloir très long pour aérer mes écritures (un bureau, ça confine). Les murs maintenant savent tout de moi et de mes états d'âmes. Je ne leur parle pas, mais un regard suffit. Nous nous comprenons.
Quand je reviens d'ici où là, je vois bien que j'arrive chez moi. Quelque chose m'attend ici, quelque chose de moins évident qu'une présence. C'est peut-être juste l'air, un souffle, la répétition des gestes, de petites habitudes, des trajets infimes, quelques pas – toujours les mêmes. Je ne sais pas. J'appartiens un peu à ce lieu, bien plus qu'il ne m'appartient. Le bonjour du voisin, la manière dont les enfants viennent à ma porte (que je ne ferme pas souvent) me demander des gâteaux, le sourire des femmes qui cueillent le jasmin du jardin, tout cela me relie à la maison un peu plus chaque jour.
Si je ne suis pas tout à fait d'ici, je ne suis pas une étrangère non plus. Je me tiens là, à mi-chemin entre ici et nulle part. Ceux qui ont construit ignoraient bien sur qui viendrait vivre. Mais que ce soit ici avant moi ou après moi, ou encore ailleurs avec moi il y a dix ans ou dans trois ans, c'est toujours une histoire singulière. J'écris sur la varangue la plupart du temps. Je lis dans le hamac. Que faisait Florent, le locataire précédent ? Comment habitait-il ces mêmes murs ? Je me le demande parfois. Peut-être d'autres viendront et ce sera une famille à marmaille ? Différent et unique, toujours.
Il nous faut apprivoiser les murs, le toit, le jardin qui nous accueillent. Une maison ne se donne pas à vivre simplement parce qu'on verse des sous. Petit à petit seulement elle devient notre abri, le lieu qui nous ressemble, le noyau d'un vaste cercle d'où on peut rayonner dans toutes les directions et nous apprenons à l'aimer pour cela. Parce qu'elle est l'un des éléments de notre liberté.
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LEILA ZHOUR
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