Merci à Marie-Paule et Raymond Farina
 
Tu aimerais savoir qui tu es. Comme tu n'as pas grand chose pour te guider,  voire rien, tu supposes que tu es le résultat de vastes migrations préhistoriques, de conquètes, de viols et d'enlèvements, que les longs et tortueux croisements entre les membres de ta horde ancestrale se sont multipliés sur de nombreux territoires et royaumes, car, après tout, tu n'es pas la seule personne à avoir voyagé - des tribus entières d'êtres humains se sont déplacées sur toute la terre pendant des dizaines de milliers d'années, et qui peut savoir qui a engendré qui, et puis qui a encore engendré et encore qui, jusqu'à ce qu'enfin tes parents t'engendrent, toi, en 1947... Tes quatre grands-parents étaient tous des juifs d'Europe orientale... Tes deux grands-mères étaient des rouquines, et des deux côtés de la famille on remarque un tumultueux mélange de caractéristiques physiques dans la nombreuse progéniture qui a suivi... Le patrimoine génétique de l'Europe de l'Est, donc, mais qui sait où ces fantômes sans noms avaient vagabondé avant d'arriver dans les villes de Russie, de Pologne, et de l'empire austro-hongrois, car comment, sinon, rendre compte du fait que ta soeur est née avec, sur le dos, la tache mongoloïde bleue que seuls présentent les bébés asiatiques, et comment, sinon, expliquer que toi, avec ta peau basanée, tes cheveux ondulés et tes yeux gris-vert, aies réussi, ta vie durant, à échapper à toute identification ethnique, que des inconnus aient pu déclarer que tu devais être à coup sûr italien, grec, espagnol, libanais ou même pakistanais? Parce que tu ne sais absolument pas d'où tu viens, tu as décidé depuis longtemps de supposer que tu es un mélange de toutes les races de l'hémisphère oriental, en partie africain, en partie arabe, en partie chinois, en partie indien, en partie caucasien, que tu es le creuset de nombreuses civilisations contradictoires à l'intérieur d'un seul corps. C'est surtout une position morale, une façon d'éliminer la question de la race - à ton avis une fausse question qui ne peut que déshonorer celui qui la pose-, et tu as par conséquent décidé en toute conscience d'être tout le monde en toi afin d'être plus pleinement et plus librement toi-même, car savoir qui tu es reste un mystère que tu n'as aucun espoir d'élucider un jour.
 
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PAUL AUSTER
Traduction de l'anglais par Pierre Furlan
 Editions Actes Sud/ Babel

 

 

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priscille deborah

 Oeuvre Priscille Deborah

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