Arz el-Rab,
Cèdre de Dieu,

Me connais-tu encore sous ce nom ?
Toi qui quêtes la sagesse de mon ombre
Au terme de ton âpre chemin, pèlerin de la Croix,
Toi qui ôtas tes sandales au seuil du Monastère
Blanc où déjà l’on te faisait place en versant l’huile
Sur le pain ; toi qui gravis lentement,
Comme vient aux aïeux le souffle,
Les raides pentes de Qadisha,
Te laissant guider par la parole de l’Exilé qui naquit là,
Au lieu des Ecritures,
Celui qui revint à la terre aimée de Dieu,
A Mar Sarkis,

 « Dans le battement du silence où demeure l’esprit ? »

Me connaît-tu encore ?
Alphonse de Lamartine,
Poète du Voyage
En l’Orient tendu du crêpe de la Mort,
Toi qui, pleurant l’enfant éteinte sous la pierre,
Jamais ne sus entendre au Chœur Sacré des Cèdres
Gémir celui que le ciel même châtiait de sa foudre
Pour s’être reconnu l’égal, en tes mots,
A Yahvé ;
Toi, poète,
Qu’appelait au Pays du Levant
La sauvage beauté de la Montagne des Parfums

Me connais-tu encore ?
Fille du sang de Bethsabée, en sa lignée,
l’aïeule, l’adultère
Que le plus beau des Rois ravit à son hymen ;
Toi qu’emportent tes rêves chastes de Fiancée
Vers l’étreinte promise aux stances
Du Cantique,
Toi, qui, sept ans, marchas jusqu’à Jérusalem
Menant au Temple ta brebis la plus belle,
Et qui dansa, voilée, devant l’Arche d’Alliance
Que l’on fit dans mon bois

Me connais-tu encore ?
Enfant de Bcharré,
Qui traverses ma forêt élevée à la droite d’Edhen
Sans quitter les chemins bornés d’infranchissable
Toi qui n’as pas assez de mots pour prendre la mesure
De trois mille ans de vie,
Mais qui sait la précaire certitude de l’instant
Quand l’horizon éclate au sud
Et que montent jusqu’à Qurna al-Saouda les plaintes
Ensanglantées des âmes immolées.

Me connais-tu encore ?
Jeune cèdre, mon fils,
Rejeton rédimé de souche patriarche
Qu’un grand Aigle arracha des ramées de ma cime
Pour le porter plus loin que ne souffle le vent,
Au-delà de la mer et par-delà les guerres,
S’imaginant Colombe au rameau d’olivier ;
Toi qui pousses du front les saisons
Familières en ton jardin d’accueil loin de l’antique terre,
Connais-tu ce pays qui répand en ta sève
Le Chant de l’Origine ?

C’est la voix du Rêveur, lointaine et nostalgique,
Où tremble la vision de l’Amante qui dort ;
C’est la voix du Conteur qui achève sa fable
Lorsqu’il ne reste plus qu’un chien
Pour l’écouter ;
C’est la voix de Gibran
Qui psalmodie ses songes
Dans le silence pur des neiges de Bcharré
Où le temps est Parole
D’arbre et pierre,
Où le seul bruit fugace qui puisse m’émouvoir
Est celui de la chute d’un oiseau engourdi

Arz el-Rab,

De ce monde agité
Ne sommes plus que deux
A garder la mémoire, sentinelles immuables
Sans armes, vulnérables et puissantes,
S’émerveillant encore au lever du soleil
Et plantant dans la voûte constellée qui jubile
Comme un rameau vivant
L’emblème du Liban.

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FRANCOISE HOUDART

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JOSEPH_MATAR

Oeuvre Joseph Mattar

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