On a fini par croire, à force de reprendre en chœur les râpeuses rengaines de Bruant sous les poutres enfumées du Lapin Agile, que le chat montmartrois était forcément noir. Riverain de la rue des Saules, je puis certifier qu’il s’agit là d’une légende, car j’en ai vu de toutes les couleurs tout au long des escaliers dévalant la pente comme les rochers d’un torrent, du côté de la rue Paul-Féval, où Marcel Aymé se tint à l’affût durant quarante années, ou à l’angle de la rue de l’Abbé-Patureau, terrain de jeu du jeune Louis Farigoule, futur Jules Romains et de Robert Sabatier enfant.
La Butte est la colline inspirée des chats, et des poulbots qui, par tant de côtés, leur ressemblent. Un œil averti sait les dénicher partout où ils se figent en embuscade, humant le vent à la fraîche ou lapant un bol de lumière sur les marches du square Roland-Dorgelès, au bord des vignes qui se souviennent avec nostalgie du temps où elles s’étendaient sur toutes les faces du vieux mont des Martyrs.
Tenez ! En voici un, efflanqué, d’un gris perle, qui se faufile par la brèche d’un mur, dans le fouillis végétal qu’est devenu l’ancien parc du château des Brouillards…
Vers quel concile se dirige-t-il, fier comme un évêque, remuant en dansant l’encens de sa queue ? Des chatons délurés font l’école buissonnière entre les rosiers du square Suzanne-Buisson où saint Denis en personne les accueille, chapeau bas, sa tête à la main.
Si les félins du Sacré-Cœur affectent, dès potron-minet, des mines confites de chanoine à l’instant de la quête, c’est probablement pour favoriser la piété chez le touriste, car eux-mêmes ne sont pas les derniers à se taper la cloche dans les guinguettes ou à s’envoyer en l’air au milieu des lampions de la place du Tertre, prodigieux plongeoir au-dessus de Paris. La vie de bohème, ils connaissent par cœur et n’en font pas tout un plat, accoutumés à jouer les patachons en compagnie de Brassens du côté de chez
Patachou ou à poser nus au Bateau-Lavoir en échange d’un hareng saur ou d’un peu de lait froid livré le matin même par Frédé et son âne Lolo. Certains matous cultivent leur ressemblance avec Picasso (bleu de chauffe, l’œil perçant, ou persan, selon l’heure), voire avec Masque Jacob, le pénitent de la rue Ravignan, chassant les anges ainsi que les souris !
À la fête des Vendanges, en octobre, il en vient de partout, éméchés, amochés, notamment par la rue de l’Abreuvoir, si bien nommée. Sur le mur dominant la statue du Passe-Muraille, œuvre de Jean Marais, deux pochards de gouttière observent, ahuris, les gesticulations d’enfants footballeurs aux cris assourdissants… En face, en haut de l’avenue Junot, les arbres ombrageant la cour de l’atelier du peintre Gen Paul remuent feuille à feuille les images d’un temps révolu où les chats du quartier, fervents d’art et de rigolade, se donnaient rendez-vous ici même pour assister aux répétitions de la fanfare que dirigeait, tant bien que mal (il était mutilé de guerre), le maître des lieux, sous la surveillance tatillonne de Bébert, le minagrobis de Louis-Ferdinand Céline…

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MARC  ALYN

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apoteosi

Oeuvre Théophile-Alexandre Steinlen